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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 14:02


Lors d'un précédent débat (La créativité, dispositif de séduction), nous avions abordé la séduction en tant que qualité humaine, c'est-à-dire dans le champ de l'expérience culturelle, demandant créativité, empathie, souplesse, la distinguant ainsi de la simple parade amoureuse à laquelle s'adonne les animaux et où nous pousse parfois, voire souvent, notre instinct de bête. En ce sens, nous pouvions dire que la séduction, distinguée de la simple parade amoureuse, représente le plus haut degré de l'évolution humaine, convoquant celles de nos forces vives les plus abouties. Pour autant, le terme séduction est souvent entendu de manière péjorative. Il y a le séducteur, entendons le suborneur, et pire, la séductrice, l'enjôleuse, mi femme fatale, mi démon, dont la vertu, petite, est celle du serpent auquel elle succombât, celle qui sait par quel bout prendre les hommes, leur point faible, petite chose fragile s'enflammant aux premières chaleurs et que notre démoniaque femelle se doit de laisser en cendres. Le séducteur s'appellera Don Juan, la séductrice Jézabel, et nos deux corrupteurs finiront aux enfers.

 

Toujours au registre de la séduction négative, Freud, après ses "études sur l'hystérie" avec Breuer, soutiendra que l'hystérie trouve son origine dans une scène de séduction précoce, l'enfant étant alors violemment confronté à une sexualité adulte à laquelle il n'est pas préparé, généralement celle du père. Quelque temps plus tard, Freud renoncera à la réalité de cette scène primitive pour la resituer dans ce qu'il conceptualisera en tant que fantasme. Pour autant, que cette scène soit réelle ou fantasmée, le terme séduction n'est plus seulement péjoratif, mais devient carrément toxique. Ainsi, la psychanalyse, avant même que d'être, nous sommes en 1897, associe la séduction à la pathologie. Quant à aujourd'hui, la société et ses symptômes se déplaçant, abandonnant l'hystérie, délaissant la névrose au profit des dépressions anaclitiques, la séduction continue malgré tout d'être un vecteur de pathologie. Le parent ne séduit plus pour satisfaire sa libido, mais pour combler son narcissisme ; nous ne sommes plus dans une scène précoce de séduction, mais dans sa permanence, où le parent, délaissant son rôle d'éducateur, n'a plus pour ambition que d'être aimé par son enfant, lui plaire plutôt que l'éduquer, et tant pis pour l'autonomisation et le principe de réalité. De sorte qu'aujourd'hui encore, la séduction demeure le principe à abattre.

 

Il faut dire qu'en notre époque dite moderne, voire post-moderne, à l'heure où le terme communiquer ne veut plus dire échanger, mais asséner, où le politique délaisse la raison au profit du maketing, où la solidarité se doit d'intégrer la loi du marché, nous ne serons pas surpris que la séduction soit entendue en terme de rentabilité à court terme, confondant le subtil et la frime, l'intelligence et les signes extérieurs de richesse. Ici, la confusion est celle d'entre le but et les moyens, où l'on pourrait croire que tout est bon pour parvenir à ses fins, y compris le mensonge, hors de toute notion de respect, l'essentiel étant de jouir au plus tôt de sa conquête, de sa possession. Mais séduire demeure autre chose, la séduction étant une sorte de jeu, et si tout jeu est intéressé, que l'on y poursuive un but, l'intérêt n'est pas tant dans le gain que dans la partie elle-même, et par conséquent des moyens que l'on se donne pour jouer. Ici, les enjeux, donc les moyens, sont les personnes en présence, c'est-à-dire que chacun mette sa vie sur le tapis, ce que fait tout joueur digne de ce nom, qu'il s'agisse d'un joueur de poker, d'un enfant jouant au gendarme et au voleur, ou du séducteur.

 

Une des caractéristiques du jeu de la séduction est que les parties en sont belles, voire même fascinantes, le jeu consistant à mettre en adéquation ce que l'on reconnaît de meilleur en soi et en l'autre, et cela, évidemment, dans une dynamique créative. Je pense d'ailleurs que l'on puisse parler d'art, l'art de séduire, et que seul l'authentique, donc, y ait sa place. Bien sur, l'authentique en question est mis en scène, symbolisé, cela définissant aussi bien l'art que le jeu : créer le vrai. Une différence éventuelle, est que dans le jeu ladite mise en scène est à usage personnel, alors que dans l'art elle s'adresse à l'autre, bien que les deux soient indissociables. Ce que cherche le séducteur, à l'instar de l'artiste, c'est de pénétrer cette vérité insaisissable que Lacan a nommée "objet a", le réel en soi et en l'autre, l'inconnu qui nous constitue, c'est-à-dire le désir de nos grands Autres, et d'en jouer pour se l'approprier.

 

De poursuivre la comparaison avec l'artiste patenté, dont la pratique l'étiquette comme tel, celui-ci sera reconnu dans son art par ce que l'on perçoit de qualité dans son style. C'est-à-dire par sa manière de cerner symboliquement ce réel qui lui est propre et que l'on reconnaît comme permanent dans son œuvre, sans pouvoir le nommer, sinon de lui reconnaître un style. De là, s'il est un lieu commun de dire que l'artiste produit toujours la même œuvre, c'est justement qu'il tente de mettre à nu ce réel singulier, cette vérité indicible qui n'appartient qu'à lui et sur laquelle il nous interroge au travers de sa production. L'artiste, par son art, nous dit « voila ce que je suis, et tel que je te vois, ou du moins n'ai-je pus le formuler autrement... dis m'en ta lecture, éclaire moi de ta compréhension ». De sorte que toute œuvre d'art est en soi une invitation au dialogue. Quant au séducteur, il fait de même, mais directement du producteur au consommateur, sans objet intermédiaire. Nous comprendrons donc que notre séducteur, qu'il soit il ou elle, à tout intérêt de susciter chez l'interlocuteur suffisamment d'attrait afin que ce dernier accepte l'échange, c'est-à-dire à la fois universaliser le réel en lui, afin que chacun y trouve son compte, sans pour autant renoncer à la singularité de ce réel qui fait question. C'est en cela qu'il n'y a pas d'œuvre universelle, pas plus que de séducteur à même de séduire le monde entier, car l'enjeu demeure la compréhension du singulier, et qu'il n'est pas de singulier universel. En fait, quels que soit nos procédés favoris, jeu, art, séduction, et de l'interaction que nous leur accordons, il n'est question que d'interroger le manque, tant en soi qu'en l'autre. Autrement dit, l'écart entre la réalité : moi, et le réel sur lequel nous butons : je, ou toi. Toutefois, il serait abusif de prétendre que l'art, le jeu, la séduction, soient identiques, car si le but poursuivit est le même, construire sa réalité autour du manque, les moyens diffèrent, ou plus exactement, les stratégies, qui déjà en soi sont objet de jouissance.

 

De revenir au début, nous voyons à présent la distance incommensurable qui sépare la séduction de la parade dite amoureuse. Là où notre "paradeur", séducteur de pacotille, n'a que peu faire des moyens pour parvenir à ses fins, stratégies voisinant la médiocrité de ses ambitions, le séducteur, ou la séductrice, n'aura là pour fin que de déployer les moyens à sa portée, et surtout au delà, pour interroger le réel ; comme le joueur pour qui le gain de la partie n'est qu'une étape lui permettant de continuer de jouer, ou le peintre, qui se doit d'achever son tableau afin d'interroger plus finement le suivant. Cela étant, nous ne sommes pas que purs esprits en quête de vérité, l'animalité, autre versant de notre nature, a aussi ses charmes, et que de s'y abandonner est aussi un moyen d'aller titiller le réel, et puis ça repose.

 

Continuant la comparaison entre l'art et la séduction, dire qu'un objet intermédiaire, l'œuvre d'art, est dans un cas l'outil pour que s'instaure le dialogue, alors qu'il s'établit directement s'agissant de la séduction, n'est pas suffisant. D'abord, mais sans entrer dans le détail, parce que tout dialogue dont la finalité est l'échange, ce qui n'est pas toujours d'une grande évidence, ceci suppose la création d'un espace intermédiaire entre les protagonistes, espace où se nouera plus ou moins l'entre les lignes des discours, où les demandes se rencontrerons pour faire œuvre commune. D'autre part, j'ai cru comprendre que l'art, aujourd'hui, ne se mesurait plus seulement dans la matérialité de l'objet créé par l'artiste, mais aussi dans le concept, c'est-à-dire où la démarche est en soi l'œuvre d'art, jusqu'à se passer de toute matérialité. C'est je crois l'idée de ce que l'on nomme "performance" artistique. En ce sens, il est tout à fait envisageable de considérer la séduction en tant que performance. Il suffit alors de la nommer comme tel, sorte d'art de proximité, ou lorsque l'art s'adonne à la magie du "close up". Là encore, nous voyons la proximité entre l'art et la séduction. D'ailleurs, de regarder un séducteur ou une séductrice à l'œuvre, si tant est qu'il ou elle opère dans un registre qui nous touche, force nous sera de constater que l'on assiste à un travail d'artiste. Partant, la différence entre art et séduction est ailleurs, et de taille...

 

Ce qui pousse l'artiste à créer, généralement, est ce mécanisme des plus adaptatif que le psychanalyse nomme sublimation, à savoir, de détourner une pulsion sexuelle en la réorientant vers un but désexualisé, porteur de valeurs socialement reconnues, tel l'art, la science, et plus généralement les pratiques à l'origine des grandes conquêtes humaines. Mais le séducteur, lui, ou elle, qui par ailleurs ne démérite pas en terme de conquête, ne désexualise rien du tout, et même, lorsque il déploie son art en direction de personnes dont il n'attend apparemment aucune contrepartie sexuelle, au sens où nous l'entendons habituellement, la sexualité dans sa dimension triviale n'est jamais très loin. Nous pourrions envisager, par exemple, que notre séducteur se postionne ainsi en tant que mâle dominant, idem pour la femelle, ou encore, qu'il trouve là le moyen de jouer, sinon de jouir, de son homosexualité latente. Cela étant, que la pulsion soit ou non désexualisée, la finalité est identique, se donner les moyens pour trouver l'interlocuteur idéal afin de questionner le manque, le réel.

 

Bien sur, nous pourrions dire que la séduction est avant tout la voie royale permettant de se faire reluire le blason, certes. Mais là aussi, l'art, de ce point de vue n'est pas en reste, jusqu'à envisager que l'artiste, le scientifique, le philosophe, tout ça appartient à la même famille, ne sublime sa créativité qu'à l'unique fin de séduire son interlocuteur, à commencer par lui-même, l'autre en soi, ou le soi dans l'autre. Nous retrouvons là la créativité tel qu'abordée dans ce précédent débat, où nous la reconnaissions en tant que stratégie de séduction. Bien entendu, cela concerne aussi le jeu, car même dans le cas où le but du jeu n'est explicite, comme chez les enfants ce que l'on nomme jeu symbolique, avec une poupée par exemple, histoire de garder un lien avec certains jeux propres aux adultes, donc, même si le jeu n'a pas pour horizon le gain de la partie, celui-ci peut néanmoins se mesurer en terme de réussite, ce qui revient au même. Ainsi, qu'il s'agisse de séduction à proprement parler, d'art, ou bien de jeu, tous ont pour objectif, implicite ou explicite, une certaine réussite consistant en une satisfaction narcissique. Par conséquent, la séduction ne se distingue pas en cela.

 

Nous avons donc trois façons d'opérer, jeu, art, séduction, indissociables les unes des autres, et convoquant chacune l'ensemble de nos dispositifs psychiques par lesquels l'homme est à même de se dépasser, ou peut-être, plus modestement, d'atteindre à son humanité ; ce qui n'est pas flagrant, par exemple, dans le cas de nos parades animalières et autres tentatives d'intimidations, biens réglées et dénuées de créativité, à l'instar de nos défilés militaires. D'autre part, nos trois stratégies affichent deux horizons qui là encore se confondent. D'abord, le désir dans ce qu'il a de plus fondamental : résoudre le manque en sollicitant celui qui l'initie, l'autre ; cerner le réel avec du symbolique, à savoir, là encore, le langage de l'autre, et de cette réalité que l'on s'invente, entre soi et l'autre donc, décrypter ensemble le mystère de la vie... puis, accéder à la jouissance, dénouer le symbolique, se défaire de nos prothèses narcissiques après les avoir crées et, enfin, rejoindre au réel. Bref, deux horizons, créer et jouir, à moins qu'il ne s'agisse de créer la jouissance, ou bien jouir de la création, ce qui d'ailleurs, par la dimension symbolique de ses propositions, atténue la portée de notre ambition démesurée : le complexe de Dieu, selon la formule de J.L. Berlet. Donc, trois stratégies, deux horizons, un seul moyen : créer un espace intermédiaire entre soi et l'extérieur, espace que Winnicott a appelé "espace potentiel". De là, que nous soyons dans une dynamique de jeu, d'art, ou de séduction, le seul moyen d'appréhender la singularité de notre stratégie réside dans la façon dont nous mettons en place cette "aire transitionnelle" entre le moi et le non moi, seul endroit, où nous, êtres sociaux, pouvons toucher au réel de notre nature, dans l'entre les lignes, entre les symboles qui à la fois nous unissent, mais aussi, nous coupent du réel.

 

Si jusque là je n'ai pu dissocier la séduction de l'art et du jeu, c'est de les considérer dans leur intrication comme les trois formes menant à ce "tout" que nous appelons créativité. C'est donc par l'exercice de l'art, du jeu et de la séduction, dans un au delà du symbolique, alors même qu'il en est l'outil, que peut se trouver à mon sens la grandeur du genre humain, explorer le manque plutôt que s'y soumettre. Autrement dit, s'exercer à la liberté. Voila pourquoi il m'est difficile d'entendre la séduction en terme péjoratif. Pour autant, ne soyons pas naïf. Ici, comme dit précédemment, la pulsion n'est pas désexualisée, mais œuvre en une décomposition de mouvements qui justement confinent à l'art. En fait, nous pourrions comparer la séduction à un strip-tease de la pulsion, autant dire de l'âme. Dans un premier temps, il convient de l'habiller de la manière la plus attrayante possible ; le talent du séducteur étant de suggérer à l'autre un choix de vêtements mis à sa disposition, puis, de les ajuster de façon à ce que notre interlocuteur soit surpris de son propre désir. Ensuite, il s'agit d'effeuiller peu à peu la pulsion en l'accordant au rythme des désirs en présence, jusqu'à n'en faire qu'un. Donc, outre la difficulté de l'entreprise, l'art est difficile, cette exploration des profondeurs de l'âme ambitionne aussi celle du corps. Or, notre héritage judéo-chrétien plaçant la vertu humaine, particulièrement celle féminine, en un lieu qui est aussi la porte des enfers, du vice, nous comprendrons que la séduction ait hérité d'une mauvaise presse. Par ailleurs, je le redis, notre époque tend à entretenir la confusion entre parade amoureuse, manipulation et séduction, alors que cette dernière consiste en une œuvre commune soutenue par un désir de vérité. Par contre, si la séduction, donc, tend à fusionner les désirs, les "vérités" qui en découlent demeurent singulières, car c'est de la vérité de l'autre que l'on peut explorer la sienne. Autrement dit, le respect qu'implique la séduction n'est pas une vertu, il est une nécessité, ce qui l'oppose radicalement à la manipulation.

 

Pour finir, rapidement, il est un lieu commun de distinguer la séduction masculine, dite active, de la séduction féminine, dite passive, c'est absurde ! La séduction, comme l'art et le jeu, implique l'idée de mouvement, de rythme, d'effort, d'une volonté à l'œuvre, et je serais curieux d'entendre développer le concept de volonté passive. A moins, bien sur, de supposer que les femmes ne puissent séduire qu'en étalant leur chair, piégeant l'homme désiré dans les replis de quelque rondeur. A mon avis, il y a là-dessous du fantasme masculin, bien que comportant encore une ombre au tableau : que la femme reste malgré tout désirante. Cela étant, il suffit de la recouvrir d'un voile, on y perd en spectacle, mais on est plus embété de ce désir étranger, impie, risquant de faire barrage au notre. En somme, l'idée que la séduction consiste en un subtil exercice permettant de mettre à jour les tréfonds d'une humanité qui ne soit pas que guerrière, où la culture et le respect soit un bienfait, cette idée de la séduction en tant que progrès, donc, me semble avoir encore une bonne marge de progression dans les consciences, d'autant que se conjuguant à l'air du temps, elle serait plutôt en période de récession.

 

                                                                                                                                                                        GG

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Published by Café-psy
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