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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 12:15

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La notion même de désir étant quasiment impossible à cerner, nous ne parlerons là que de désir conscient, de nos envies en somme, et de comment les apprécier. Certes, lesdites envies ne parviennent pas à notre conscience par l’opération du Saint Esprit, ou sous forme de générations spontanées (pas d’effet sans cause), mais puisqu’il est question de s’y fier ou non, que ceci est affaire d’appréciation, donc de langage, c’est bien de notre conscience dont il est question. (Pour une approche un peu plus large du désir, voire l’introduction au débat : Le désir, -Lien-)

 

Mais que veut dire « se fier à son désir », est-ce dans l'esprit de s'autoriser à y succomber, ou de suivre une intuition ? Serait-ce de céder à une envie, ou qu’il soit simplement question de se faire confiance, pressentant de nous une possible union du plaisir et de la réalité, imaginant que le désir pu rejoindre une certaine forme d’intelligence, comme s’il fut le produit d’un « raisonnement » inconscient visant à extraire de la réalité les outils permettant de façonner dans la joie la résolution d’un besoin qui nous titille ? Quoi qu’il en soit, « se fier » c’est faire confiance, supposant donc, comme on dit, que notre désir en soit digne. Pourtant, le propre de la morale, de l’éthique, de la loi, c’est justement de « civiliser » nos pulsions, notre désir, afin de vivre ensemble autour de compromis acceptables, où le désir du voisin (souvent indigne) n’empiéta pas trop sur notre espace vital, et réciproquement. D’ailleurs, le propre de la civilisation c’est ça : créer de l’interdit autour des zones sombres du désir. En somme, comme nous l’a enseigné la religion, il conviendrait d’être des plus circonspects à l’endroit du désir et, surtout, à son envers, là où se niche le péché, et qu’il soit alors bien difficile de lui faire confiance, de se faire confiance. Evidemment, un esprit tendancieux pourrait laisser entendre que l’interdit en question étant le fait du législateur, que ce dernier privilégia son désir au détriment de celui de l’administré, que le berger s’intéressa bien plus à ses priorités de berger qu’il ne fit cas de son troupeau. Cela étant, si doute il y a, se fier à son désir, et non pas aux préceptes qui en commandent l'usage, reviendrait à être soi-même son propre législateur, culbutant au passage la civilisation qui nous enseigna tant la prudence que l'abord du désir, nous laissant donc bien seul avec toutes ces pulsions qui poussent au portillon d’une conscience civilisée à son corps défendant par le langage de l’Autre, notre culture.

 

Bien entendu, si la question se pose de se fier à son désir, ce n’est pas du tout venant dont nous parlons, mais d’un désir lourd de conséquences, à commencer par ce qu’il implique en terme d’image de soi, de culpabilité ou de honte, d’émancipation aussi, de gain de liberté. Partant, si de se fier à son désir peut être libérateur, augmenter notre puissance d’agir, il est aussi susceptible de nous tromper, de nous précipiter dans quelque égarement, autant dire qu'alors nous nous tromperions nous-même. A cet égard, songeons à cette tendance, dite compulsion de répétition, de nous replacer systématiquement dans le même genre de situations délétères, guidés en ça par un désir insatiable, trompés dans sa forme par une mauvaise perception de nos nécessités, ce qui, au passage, n'a rien à voir avec la pulsion de mort. A qui se fier alors, je vous le demande ? Ne reste plus qu’un retour à l’Autre, au législateur, à la civilisation, aux codes visant au bon usage du désir, malgré ce que l’on sait de potentiel pervers à toute civilisation, autrement dit au désir de l’Autre, celui la même qui nous façonna, que l’on porte en soi. Du coup, nous voila sans base stable pour estimer le bien fondé d’un désir que l’on souhaita pur, alors qu’il porte en lui l’empreinte du désir de l’Autre, désir dont on souhaiterait s'absoudre, ce qui pourrait définir l’actuel malaise de notre civilisation, où le narcissisme de l’individu est mis à rude épreuve (voire aussi notre précédent débat : L’anonymat -Lien-). Pourtant, si intelligence du désir il y a, c’est d’avoir retenu de notre expérience la solution la plus plaisante pour résoudre un besoin, une pulsion en somme, le désir étant d’y associer une stratégie au regard d’une situation actuelle. Reste qu'une bonne stratégie dépend tout à la fois d'une bonne lecture de la situation, de l'expérience du terrain, mais aussi d'un savoir théorique prenant en considération l'histoire même de la stratégie, c'est-à-dire l'expérience de l'Autre. C'est comme une partie d'échec, où il faut à la fois être en mesure d'apprécier la situation, avoir une bonne expérience du jeu, mais aussi connaître une multitude de positions... et la créativité suivra... où dès lors on peut se faire confiance.

 

Mais qu’en était-il avant la civilisation, en ces temps archaïques où les humains vivaient ensemble sans le soutien du législateur ? Quoiqu’aux dires de certains, la horde eut déjà un chef. Mais encore avant, avant le chef, avant le Père de la horde, est-il possible d’imaginer un temps où le désir de l’individu, peut-être pré-humain, ne fut pas soumis à quelconque ordre ou hiérarchie, un temps où le désir s’exprima librement, seulement contraint par le réel, hors morale, hors éthique, hors la loi en somme, et pour cause, le législateur n’étant pas encore passé par là. Pourtant, ce temps, nous le connaissons, c’est celui de la petite enfance, avant que le Père de la horde ne vienne faire obstacle au désir de l’enfant en y opposant l’ordre symbolique, le langage de la loi, la réalité, la civilisation, la culture, là où existe de l’autre, avec ses désirs inquiétants. Au début, évidemment, la question de se fier à son désir n’existe pas, puisqu’il s’agit d’un jugement de valeur, la seule appréciation intéressant le tout jeune enfant étant d’intégrer ce qui fonctionne ou non, et d’agir en conséquence. On dit que l’enfant en question, pré-œdipien, est mu par le « principe de plaisir », étant à lui-même son propre idéal (hors le désir du législateur). Par la suite, lors de la période œdipienne, il intégrera le « principe de réalité », c’est-à-dire la présence d’un tiers en tant que prescripteur de la loi (le père symbolique). Ainsi, ce qu’on entend par « réalité » (dans « principe de réalité ») est le discours transcendant qui s’impose au sujet en tant que loi, et qui constitue les valeurs structurant tant l’individu que le clan. Pour autant, nous voyons que la réalité, au sens courant, n’attend pas la période œdipienne pour s’imposer à l’enfant, celui-ci apprenant très tôt à gérer pour son compte ce qu’il comprend du désir maternel. De la même manière, le père réel est présent dès le début dans la vie de l’enfant. Quant au langage, l’ordre symbolique, là où se sépare réel et réalité, il faut évidemment en acquérir une certaine maîtrise pour s’approprier la loi, quant bien même fut-elle implicite, ce que l'enfant acquiert là aussi relativement tôt. Il y a donc une réalité pré-œdipienne, où le sujet privilégie son désir plutôt que les codes régissant le bon usage dudit désir, et une réalité œdipienne, où le sujet se structure dans le discours de l’Autre, faisant sien l’ordre symbolique (passant du « moi idéal » à « l'idéal du moi »). Ainsi, la manière dont nous appréhendons notre désir dépend-elle de la réalité dans laquelle chacun s’inscrit. Peut-être, alors, que nos hommes « pré-civilisés », si tant est qu’ils aient existé, échappaient à « l’ordre œdipien », ce qui remettrait sérieusement en question l’universalité de l'œdipe, ainsi que notre mythologie religieuse. Mais bon, on n’y était pas, juste savons-nous qu’aujourd’hui de plus en plus de monde échappe à cette réalité œdipienne, bien qu’elle demeure le fondement de notre culture.

 

Tout le problème, en fait, vient de là, car l’individu pré-œdipien vit en quelque sorte dans une culture étrangère (œdipienne), et même s’il en connaît les préceptes, même s’il en parle la langue, ses valeurs sont ailleurs, dans le principe de plaisir, seul avec lui-même, et là, forcément, n’ayant d’autre choix que d’intégrer sa culture d’adoption (la réalité œdipienne), ça coince, le doute s’installe, tiraillé entre deux mondes : « plaisir » et « réalité ». C’est un peu comme de vivre dans un pays dont la langue n’est pas notre langue maternelle : on peut la maîtriser, et même en comprendre les subtilités, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas elle qui nous a structuré. Or, la forme de notre désir, c’est-à-dire la stratégie nous étant la plus naturelle pour atteindre au plaisir, dépend évidement de notre structure.

 

Nous avons donc, d’un coté, les structures œdipiennes, dites « névrotiques », et, de l’autre coté, les structures pré-œdipiennes, dites « limites » et « psychotiques », chacune appréhendant le désir différemment, mais devant se soumettre à un seul modèle a priori fédérateur, comme il se doit œdipien. Rappelons qu’il y a pathologie en cas de décompensation de la structure, mais tant que la structure tient bon, ce qui est le cas pour la majorité d’entre nous, l’individu est normal, même si la frontière entre le normal et le pathologique est on ne peut plus floue ; autrement dit, structure névrotique ne veut pas dire névrose, structure psychotique ne veut pas dire psychose, et état limite ne veut pas dire trouble limite de la personnalité. Cette remarque n’est pas innocente, car, pour beaucoup, le modèle névrotique (œdipien) fait office de norme, allant jusqu’à énoncer cette absurdité que nous soyons tous plus ou moins névrosés, et rangeant les autres, pourtant adaptés à leurs structures, du coté des pathologies avérées. En somme, tout désir n’étant pas structuré par l'ordre œdipien est suspect, sinon anormal. Ainsi, outre le fait qu’une structure limite soit seule face à son désir (étant dans sa structure son propre législateur), notre culture lui renvoie l’image d’un désir inapproprié : il y a de quoi douter. D’ailleurs, la psychanalyse n’est pas étrangère à cet état de fait, réservant les mécanismes de défense les plus adaptatifs aux structures névrotiques, tel la sublimation, par exemple, pour ce qui relève de la création, alors que nombre de grands créateurs, de toute évidence, ne relèvent pas d’une structure œdipienne, la sublimation n’ayant par conséquent rien à voir dans cette histoire (voire l’introduction au débat : La sublimation -Lien-).

 

Pour résumer, nous évoluons dans une société, une culture, œdipiennes, dont le standard est les structures névrotiques. D'ailleurs, Freud a fondé la psychanalyse sur ledit modèle névrotique, posant l'œdipe comme un universel à atteindre en matière de développement psycho-affectif. Toutefois, si à l’époque de Freud le modèle névrotique fut probablement le plus répandu (voire pour cela les hystériques de Charcot), il en est tout autrement aujourd’hui, les « états limites » l’ayant largement supplanté (voire l’introduction au débat : Etats limites -Lien-). Or, ce qui différencie les structures névrotiques des états limites, pour ce qui nous intéresse, c’est de quelle manière est intégré le discours de l’Autre en tant que vérité transcendante : la loi. Pour illustrer cela, Freud a utilisé le mythe d’Œdipe, faisant de l’interdit de l’inceste la loi qui structure le sujet, et qui, rien de moins, fonde notre culture. Pourtant, œdipien ou non, chacun connait et respecte ladite loi, la différence étant que pour les uns (œdipiens) elle est ce par quoi se structure le sujet, et donc à même d'orienter naturellement son désir vers un autre objet que le parent de sexe opposé, ouvrant le sujet à la conquête du monde, alors que le sujet pré-œdipien, lui, reconnaît ladite loi en quelque sorte intellectuellement, contraint par le milieu, la culture, la loi, mais son désir demeurant structuré par une rassurante relation de dépendance à la mère, et même fusionnelle pour les structures psychotiques. Du coup, même si chacun connait et respecte la loi, nous comprendrons que lorsque s'expriment les désirs de tout ce beau monde, sur le fond, tous ne parlent pas la même langue, ce qui, outre des difficultés de compréhension (entre les lignes s'entend), oblige le sujet pré-œdipien à une permanente remise en question de son désir au regard de la loi et de ses congénères, le maintenant par conséquent dans une dynamique de doute, à moins de croire en sa toute puissance.

 

Bien sur, il n'est pas question de dire qu'une structure névrotique est protégée du doute, à moins d'être complètement abrutie, juste le doute n'est pas en quelque sorte structurel. Pareillement, un état limite ne passe pas forcément son temps dans les affres de flottements existentiels, bien que le doute fasse partie de sa nature, mais que celui-ci puisse être appréhendé comme un jeu subtil et enrichissant, et ce pour tout le monde. Les soucis surgiraient plutôt du doute associé à une mauvaise image de soi, ce contre quoi doit lutter en permanence l'état limite, beaucoup plus soumis à la honte qu'à la culpabilité (voire l'introduction au débat : La culpabilité -Lien-). Toutefois, en matière de loi transcendante et structurante, à l'instar du mythe d'Œdipe, songeons à celui de Prométhée, équivalant dans la mythologie chrétienne à celui d'Eve mangeant le fruit défendu cueilli sur l'arbre de la connaissance, où donc un humain s'empare du savoir des dieux et est condamné pour ce larcin sacrilège à d'interminables souffrances, comme quoi l'humain doit rester à sa place, ignorant et docile, brebis parmi les brebis, sous peine d'affronter la colère des dieux, le légitime et cruel courroux de l'Autre : le grand Législateur, qui n'est pas du genre à rigoler. Ce précepte du « chacun sa place », et le troupeau sera bien gardé, fait indéniablement partie des lois transcendantes fondatrices de notre culture, mais là, pour le coup, notre état limite s'autorisera bien plus facilement à la transgression, si le doute consécutif de sa mauvaise image ne le paralyse pas trop, alors qu'une structure névrotique, pour qui la loi fait partie de sa réalité surmoïque, aura bien plus de difficultés à en négocier le contournement. Partant, si le mythe d'Œdipe permet au sujet œdipien de s'ouvrir au monde, celui de Prométhée l'enchaine à sa condition. Inversement, si le refus d'Œdipe maintient notre état limite dans la dépendance, c'est la transgression de Prométhée, naturelle à son moi idéal, sauf à trop douter, qui l'autorise à la conquête du savoir et, par là-même, à celle du monde. Il est alors tentant de s'interroger, lequel du sujet œdipien ou prométhéen, est le mieux armé pour s'ouvrir au monde ? même si les champs concernés sont différents, l'un privilégiant la chair, et l'autre... la chaire. En fait, tout dépendra de l'image de soi (voire l'introduction au débat : L'image de soi -Lien-), se fier à son désir étant intimement lié à la construction de notre image et, par là même, de ce qu'on estimera de notre capacité de stratège.

 

Pour finir, j'en reviendrais au début, où la formulation « se fier à son désir » me semble tout de même relever d'une confusion entre désir et intuition, comme si le désir fut de solutionner un problème, supposant alors ledit désir comme porteur de vérité, en écho à la toute puissance du sujet, comme s'il fut insupportable que notre désir ne soit pas force de loi, légitimant ainsi d'éventuelles transgressions... Bref, Prométhée a encore de beaux jours devant lui, quelques souffrances aussi, ainsi que nos amis pervers. Et n'oublions pas cette profonde parole de Pierre Desproges, grand Autre s'il en est, à prononcer à haute et intelligible voix afin d'en bien saisir les subtiles nuances : « le doute m'habite ! »...

 

GG

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Published by Café-psy
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