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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 09:25

 

« Le monde bouge », chantait François Béranger dans lesLe-monde-bouge-.jpg années soixante-dix, constatant l'usure du vieux monde et la promesse d'un renouveau aux couleurs soixante-huitardes, où le désir aurait enfin voix au chapitre, et même, ferait force de loi : « le monde se fera sans vous, ou contre vous ! ». Finie la « société disciplinaire » telle que décrite par Michel Foucault, place à l'imagination ! Malheureusement, comme nous l'avions esquissé dans notre précédent débat, l'enfermement, Gilles Deleuze, un peu plus clairvoyant, identifie cette indéniable mutation socio-psycho-anthropologique comme trouvant naissance dans l'après-guerre et remplaçant peu à peu la société disciplinaire par ce qu'il nomme « société de contrôle » (-Lien-). Parallèlement, la psychanalyse aussi constate que le monde bouge, que le modèle psychique jusqu'alors dominant, incarnation de la normalité, celui des structures névrotiques, est progressivement supplanté par les états limites (voire l'introduction au débat : Etats limites -Lien-), et jusqu'à en constater la croissance exponentielle dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, notamment grâce à des auteurs tels que Jean Bergeret ou Otto Kernberg.

 

Rappelons que nous sommes tous structurés selon l'un des trois modèles suivants : psychotique, limite, névrotique, même si Bergeret conçoit les états limites comme astructurés, ou encore, la plupart des lacaniens pour qui les états limites n'existent tout simplement pas, préférant s'en tenir au modèle freudo-lacanien : psychotique, pervers, névrotique. Ainsi, en place de ceux que nous appelons états limites, le lacanien JP Lebrun préfère parler de « néo-sujets », sortes de pervers soft dominés par le principe de plaisir. Pour d'autres encore, les états limites s'intègrent à l'une ou l'autre des structures, bien qu'à leurs limites, etc... Quoi qu'il en soi, notre néo-sujet envahi progressivement le champ social et le cabinet des psychanalystes. Mais vu qu'il est plus aisé de se comprendre en sachant d'où on parle, nous postulerons les dits néo-sujets en tant qu'entité structurelle par leur nom d'usage le plus répandu, qui à mon sens colle au plus près de leur (notre) réalité, à savoir, donc, « états limites ». Notons toutefois, puisque les états limites ont pris la place des pervers de l'ancienne nosographie (classification descriptive), que ces derniers se subdivisent en deux organisations psychiques fort différentes, perversité et perversion (voire l'introduction au débat : Pervers narcissiques -Lien-), les deux prenant place dans « le tronc commun des états limites » aux cotés des autres personnalités dites narcissiques, mais pas perverses, ou du moins pas plus que tout un chacun. Donc, état limite ne veut pas dire pervers, bien que ceux-ci y trouvent place. Un dernier petit rappel : aucune structure n'est anormale ou pathologique en soi, les ennuis commencent en cas de décompensation totale ou partielle de la structure, quelle qu'elle soit, et j'insiste, état limite ne signifie pas malade.

 

Aujourd'hui, donc, l'ensemble des sciences humaines s'accorde à dire qu'effectivement le monde bouge, et cela en profondeur. Et bien que le monde fût de tout temps en mouvement de par ce qu'on pourrait appeler la tectonique culturelle, c'est à présent le psychisme même du corps social qui est en mutation. Le monde occidental contemporain, capitaliste, disciplinaire, de suivre Michel Foucault, s'il émerge donc au début du XVIIIè siècle, notons malgré tout qu'il se fonde sur un ordre symbolique séculaire continuant de véhiculer les valeurs héléno-judéo-chrétiennes qui lui donne en quelque sorte son caractère (en psychanalyse nous parlerions de surmoi, bien qu'en l'occurrence il serrait plus juste de dire « surnous »). Or, au risque de paraître un peu réactionnaires, tous s'accordent à dire, sous diverses formes relatives aux positions épistémologiques de chacun, que la mutation en question est directement corrélée à la perte progressive des valeurs sus-mentionnées. Autrement dit, notre psychisme se modifierait à mesure que s'effriteraient nos valeurs ancestrales. Voilà, ça c'est le constat général qui semble à peu près admis de tous. Toutefois, la nature (humaine) ayant horreur du vide, les avis commencent à diverger pour savoir de quelle manière ce vide symbolique serait éventuellement comblé. Je dis éventuellement, car, pour beaucoup, l'actuel « malaise dans la civilisation » proviendrait justement de ce vide consécutif à l'état de délabrement de notre culture, c'est-à-dire sans nouvelles valeurs émergentes, ce qui me semble à la fois vrai et faux.

 

Mais parler de perte des valeurs suppose de s'entendre sur de ce qu'est une valeur. C'est à mon sens Wikipédia qui dans les « dictionnaires » courants en donne la définition la plus précise (-Lien-) : « Les valeurs représentent des principes auxquels doivent se conformer les manières d'être et d'agir, ces principes sont ceux qu'une personne ou qu'une collectivité reconnaissent comme idéales et qui rendent désirables et estimables les êtres ou les conduites auxquelles elles sont attribuées. Elles sont appelées à orienter l’action des individus dans une société en fixant des buts, des idéaux. Elles constituent une morale qui donne aux individus les moyens de juger leurs actes et de se construire une éthique personnelle ». On peut donc dire qu'il s'agit d'un système de normes plus ou moins explicites qui offre à chacun de construire son idéal tout en affirmant la cohésion sociale. Toute société est ainsi fondée sur un système de valeurs qui forme la partie visible de sa structure, ou, en d'autres termes, l'esprit de la loi. Quant à savoir par quelles valeurs nous sommes concernés, à savoir héléno-judéo-chrétiennes, elles s'articulent en deux parties, philosophique et théologique (politique et mystique), qui selon les époques laisseront plus de place à l'une ou l'autre partie, mais se confondant malgré tout en une seule et même structure. Ainsi, la partie hellénistique (Grèce ancienne) est celle sur laquelle se fonde, d'une part notre mythologie (Œdipe, Narcisse, Prométhée, etc.), d'abord reprise par les romains, puis adaptée au monde judéo-chrétien, et, d'autre part, c'est de là que vient la philosophie que l'époque médiévale (dès St Augustin) articulera à ses nécessités théologiques monothéistes, fusionnant en une seule et même structure que l'on dira de manière restrictive judéo-chrétienne, notre culture.

 

Winnicott définit ainsi la culture : « la tradition dont on hérite », donc non seulement un savoir, des valeurs, mais aussi la structure même dudit savoir, c'est-à-dire la transmission de l'ordre symbolique, ce par quoi nous nous comprenons entre les lignes, ce autour de quoi s'articule le discours en enveloppant un fond spécifique reconnu de nos pairs. Quant à la forme, le langage, qu'elle soit composée de mots ou de tout autre symbole, par exemple artistique, elle est l'expression de ce signifié commun que l'on nomme culture. Donc, si nous parlons de valeurs, quant bien même fut-ce de leur perte, c'est alors la structure même du langage qui est ébranlée. Aussi, avant d'en revenir à notre mutation psychosociale pour cause d'effondrement ou de transformation culturelle, intéressons-nous d'abord à là où ça s’exprime : le langage.

 

Dès qu'il s'agit de langage, donc, nous entrons dans le registre symbolique ; chaque mot est un symbole, c'est-à-dire un élément simple représentant un ensemble complexe. On dit aussi, dans la même logique, qu'il s'agit d'un signifiant, entendu qu'un signifiant renvoie toujours à d'autres signifiants. Cela s'explique du fait qu'un mot se définit par d'autres mots, mais aussi que pour rendre audible notre pensée, nous devons articuler ensemble plusieurs mots. Ainsi, même lorsqu'un tout jeune enfant se contente par exemple de dire « manger ! », nous l'interprétons aussitôt dans sa forme plus achevée : « je veux manger ! ». Pareillement, si nous nous contentons de dire « oui », ou « non », notre réponse contient implicitement l'énoncé de notre interlocuteur. Toujours dans la même logique, comme son nom l'indique, un signifiant signifie, c'est-à-dire qu'il renvoie à une chaîne associative que l'on nomme signifié. C'est cette chaîne associative qui nous intéresse, le signifié, pouvant se décomposer en deux parties qui interagissent entre elles. La première nous est propre, c'est en quelque sorte la mémoire des affects générés par la découverte du mot, affects grâce auxquels le mot est devenu signifiant, nous permettant de le retenir, puis, les affects ultérieurs générés par la nécessité de son usage. La deuxième partie du signifié est culturelle, commune, c'est celle qui permet de nous comprendre au delà du mot, c'est sa définition par d'autres mots, eux-mêmes signifiants. Bien entendu, ces deux parties sont indissociables, sauf pathologie. Mais considérant le peu d'émotions de base (sept selon Darwin), bien que leur intensité variable et leur association nous offre une palette émotionnelle d'une très grande richesse, il nous est malgré tout donné d'associer culturellement un type d'affect à nombre de signifiants. Par exemple, le mot « deuil » suppose de la tristesse, « amour » de la joie, « laideur » du dégoût, etc... Toutefois, cela se complique lorsque nous essayons de communiquer la charge émotionnelle en question, notre ressenti, réel, là où le mot est impuissant, se contentant de guider notre interlocuteur vers ses propres émois, eux aussi réels, et d'espérer en moduler l'intensité afin que ceux-ci s'approchent aux plus près de la chose à communiquer. En sommes, parler, échanger, vise à fusionner les subjectivités en présence dans un espace commun, entre deux, jusqu'à produire un signifié commun, entre les lignes. Ce sera donc la culture, nos valeurs communes, ce que l'on nous à transmis comme signifié attaché au signifiant, qui nous permettra d'établir ces ponts de compréhension, guidés en ça, donc, par du signifié commun. Autrement dit, c'est grâce à une culture commune, représentée par des valeurs communes, que nous nous comprenons au delà du mot. Du coup, s'il y a effondrement des valeurs, il devient bien difficile de communiquer, ce qui semble justement la marque de notre temps, celle des états limites, où les individus se voient de plus en plus isolés, anonymes (voire l'introduction au débat : L'anonymat -Lien-, on ne peut plus complémentaire de notre thème).

 

Mais donc, la culture, nos valeurs, l'ordre symbolique, tout ça n'est pas sorti d'un quelconque chapeau, mais plutôt le fait de discours transcendants aux rang desquels nous trouvons ceux de la religion et de l'état, représentés par les institutions disciplinaires mises en évidence comme telles par Foucault, églises, écoles, usines, bureaux, etc... Mais la plus importante de ces institutions, je crois, là où s'élabore la structure psychique de l'individu, c'est la famille, bien que le discours familial ne puisse être dissocié de son environnement culturel. Quoi qu'il en soit, il s'agit toujours d'un discours transcendant, ce n'est pas nous qui le produisons, mais une autorité supérieure se chargeant de nous inculquer l'ordre symbolique, la loi, les valeurs. C'est donc cette autorité supérieure, transcendante, qu'on la nomme Dieu, Législateur, l'Autre, ou Père symbolique, qui produit ce qu'on peut alors considérer comme « le discours du maître », c'est-à-dire indiscutable, c'est comme ça, c'est la loi ! Bien entendu, tout discours peut se voir un jour ou l'autre chahuté, même celui-ci, quoique de la pire espèce, celle de l'évidence, du ce qui va de soi, à condition, toutefois, de l'avoir entendu, ou, plus exactement, incorporé, au plus profond, nourrissant notre subjectivité et devenant par là-même le signifié commun, culturel, grâce auquel nous pouvons communiquer au plus proche de nos affects, entre les lignes. Ici, le mot d’incorporation est primordial, car si l’on peut se contenter d’entendre des valeurs, y adhérer ou non, la structure du langage, elle, d’où émanent les dites valeurs, ne peut que s’incorporer de manière autoritaire, une sorte de gavage sous la poussée du discours du maître. Donc, si tout se déroule normalement, nous sommes structurellement gavés au sortir de la période œdipienne (vers six ans, c'est pas à un ou deux ans près). Autrement dit, la structure du langage, l’ordre symbolique, s’intègre à notre structure lorsque nous renonçons à notre toute puissance infantile sous la contrainte de la réalité extérieure, culturelle, le discours du maître.

 

En psychanalyse on dit que la figure transcendante qui véhicule le discours du maître, la loi, est le Père symbolique, c'est-à-dire l’élément tiers qui s’interpose au nom de la loi entre le désir de l’enfant et celui de sa mère. Freud illustrera cela grâce au mythe d’Œdipe : disons, de manière très succincte, que le père incarne le discours de la loi qui interdit l’inceste entre l’enfant et le parent de sexe opposé, obligeant le bambin à renoncer à son désir et d’aller chercher ailleurs un autre objet d’amour. C’est pour l’enfant le passage du « principe de plaisir » au « principe de réalité » (du « moi idéal » à « l’idéal du moi »). C’est à cette époque que le surmoi de l’enfant (sa morale, plutôt que son désir) devient organisateur, lui permettant de se construire un idéal selon des principes moraux qu’il aura introjecté de ce qu’il aura perçu de l’idéal paternel, sans forcément grand rapport avec la réalité dudit idéal. Ainsi, il est tout à fait possible, par exemple, de se construire un surmoi particulièrement exigeant au regard d’un père réel plutôt laxiste. Par ailleurs, l’influence de l’environnement, familial, culturel, scolaire, n’est pas à négliger, ainsi, bien sur, que la parole maternelle. C’est donc bien du Père symbolique dont nous parlons, pas du père réel, même il s’incarne culturellement dans la figure du mari de maman. D’ailleurs, bien plus que l’interdit de l’inceste qui est universel, nous voyons là l’ordre symbolique de notre culture patriarcale, où c’est l’homme qui incarne le pouvoir, la puissance et la loi, et notamment le père en tant que chef de famille, le pater familias. C’est ainsi que Lacan, jouant sur l’ambiguïté entre le père réel et le Père symbolique, transcendant, à l’image de Dieu, développera le concept de « Nom du Père » en tant que signifiant de base de l’ordre symbolique, de la structure du langage. En deux mots, considérant qu’un signifiant renvoie toujours à d’autres signifiants, nous en arriverons tôt ou tard, de signifiant en signifiant donc, au Nom du Père, c'est-à-dire au symbole maître sur lequel repose la structure, un peu comme l’on dirait, quelle que soit la voie empruntée, « tous les chemins mènent à Rome ». Ou bien encore, demandant quelque explication sur le dire d’un enfant, celui-ci finirait par nous répondre « c’est papa qui l’a dit ! ». Or, lorsque nous parlons d’effritement des valeurs, d’effondrement culturel, cela signifie que le discours du maître n’est plus structurant, qu’il n’imprime plus de signifié culturel dans notre subjectivité, que le Nom du Père n’incarne plus l’ordre symbolique. En somme, l’individu se retrouve seul, anonyme, face à sa quête d’idéal, n'ayant d'autre choix que de demeurer à lui-même son propre idéal.

 

Bien sur, être à soi même son propre idéal pourrait sembler prometteur en terme de liberté, ce qui d’ailleurs peut être vrai. Toutefois, considérant l’homme en tant qu’animal social évoluant dans le symbolique, le discours du maître est justement l’élément fédérateur qui unit les individus autours de symboles communs représentant à peu près la même chose pour chacun, introduisant ainsi le signifié commun, c'est-à-dire rapprochant les subjectivités en présence. Par ailleurs, entrer dans le symbolique a pour conséquence de se couper du réel : d’une part, un symbole n'est pas la chose en soi, réelle (le mot table, par exemple, n'est pas une table), et, d’autre part, utiliser un symbole suppose donc une interprétation dudit réel, c'est-à-dire dans l’après-coup d’un passage aux filtres de notre subjectivité. Mais le réel, lui, il est toujours là, et il arrive qu’il se rappelle à nous en des chocs que le symbolique n’est pas en mesure d’absorber. Songeons par exemple à la mort, à la douleur, à l’altérité, mais aussi à l’amour… Or, justement, le discours du maître, s’il veut s’imposer comme tel, se doit de fournir une sorte de mode d’emploi afin d’encaisser les chocs en question, avec renvoi au Nom du Père (le signifiant de base). A cet égard, le discours de la religion (quelle qu’elle soit) est exemplaire, sinon caricatural : de la mort à l’amour, au nom du Père, elle explique tout et nous dit comment nous y comporter, n'hésitant pas, en certains cas, à une débauche de symboles en des cérémonies dont la fonction est de réaffirmer le Nom du Père en tant que grand dépositaire du réel. Notons, au passage, que l'église n'est pas la seule à nous imposer ce genre de rites initiatiques, enterrement ou mariage par exemple, et que l'état est ici en forte concurrence. Donc, si nous somme seul, sans cette base de signifié commun, sans pouvoir se référer au Nom du Père, ce n’est pas la liberté qui nous est promise, mais une succession de chocs qu’il nous est impossible d’adoucir symboliquement dans le partage avec nos semblables, et pour cause, puisque de fait ils ne sont pas nos semblables, mais des autres que nous ne comprenons pas, ni qui nous comprennent, sans signifié commun, autant dire des étrangers. Du coup, tel l'enfant pré-œdipien n'ayant pas introjecté le Nom du Père, le discours du maître, nous demeurons sous tutelle maternelle, dans une relation duelle sans tiers séparateur, avec pour conséquence de nous maintenir dans un état de dépendance, coincé dans une sorte de dialectique entre le désir maternel et le notre, où l'autre n'a donc pas sa place. En fait, nous sommes là dans le monde des états limites, où le discours du maître peut être reconnu intellectuellement, mais n'est pas structurant.

 

Jusque là, donc, selon nos valeurs séculaires, le discours du maître était le fait de la religion et de l'état, relayé par la famille, et s'incarnait dans une figure masculine : le Père. Or, comme l'a souligné Nietzsche, nous avons tué Dieu ; l'état, quant à lui, sensé protéger et s’occuper du bon peuple, est plutôt perçu, aujourd'hui, comme à la solde de la finance ; reste la famille, et là, en place de son traditionnel rôle éducatif, nous voyons des parents incapables d'imposer leur autorité, bien plus soucieux d'être aimés de leur progéniture que de l'éduquer. Nous pouvons aussi ajouter, à mesure que s'installe la société de contrôle, le délitement des institutions disciplinaires de la société du même nom, laissant l'individu face à un objet virtuel, sans nom... bref, comme l'affirme l'adage, « tout fout le camp ! ». Mais, comme dit précédemment, c'est essentiellement dans la famille, selon le modèle culturel œdipien, et surtout patriarcal, que se structure l'individu. Donc, jusque ici, Les choses se passaient ainsi : au début, même si le père est très rapidement perçu par l'enfant, c'est essentiellement la dyade mère-enfant qui constitue son monde. Et donc, nous le savons, de tout temps le monde bouge, peu à peu se fracture ladite dyade, l'enfant s’apercevant alors qu'il n'est pas l'unique objet du désir de sa mère, mais que celle-ci est aussi attirée vers son compagnon, le père, entre autres, en un désir incompréhensible par l'enfant qui n'est pas en âge de saisir la composante sexuelle d'un désir adulte. Ensuite, comme si ça ne suffisait pas, voilà que le père en question, désigné par la mère en tant qu'objet autre de son désir, voilà que celui-ci s'interpose d'autorité lorsque l'enfant (voire la mère) manifeste son mécontentement devant cet état de fait, et rien à faire, pas moyen de négocier, c'est comme ça, c'est la loi, et, selon le principe de réalité, qu'il faille faire avec. Le père (ou qui en a la fonction, ce peut même être la mère) devient donc celui qui impose le prima de la réalité devant celui du désir, endossant par là même l'ordre symbolique auquel renvoie ladite réalité, à savoir le discours du maître. Sauf donc, que le maître en question aurait comme du plomb dans l'aile.

 

Si changement il y a, il convient donc de s’interroger quant au nouveau discours relayé par un père de plus en plus discret, à moins que tout discours transcendant ait disparu, ce qui ne me semble pas le cas, et qu'il y ait bien de nouvelles valeurs véhiculées par l'air du temps. Disons le mot, même si celui-ci n'est plus très à la mode, bien qu'après tout, dans le genre vieux réac., nous ayons déjà parlé de perte des valeurs, et qu'à présent, toute honte bue, nous nous glissions dans l'ordre symbolique du vieux gaucho, c'est donc du discours capitaliste dont il est question. Si par le passé le discours du maître était celui de Dieu et de l'état, il est à présent celui du capital, ce que nous appelons libéralisme, y compris ultra, n'étant que le versant radical dudit discours. Mais la grande différence entre le discours religieux, ou étatique, et le discours capitaliste, plaçant notre civilisation devant une situation inédite, c'est que, jusqu'alors donc, le discours du maitre consistait en un mode d'emploi visant à cerner le réel par des symboles qui jusque là n'y avaient pas accès, c'est à dire d'apporter des réponses indiscutables, bien que philosophiquement discutées, aux grandes questions existentielles qui taraudent l'humanité depuis la nuit des temps : qui suis-je, où vais-je, dans quel état j'erre, qu'est-ce qu'il y a après, avant, au delà, pourquoi quelque chose au lieu de rien (Leibnitz), étoitéki (surement du grec ancien), etc... Autrement dit, le discours du maître avait pour fonction de placer du symbole là où le symbole ne peut aller, répondant au cœur de la problématique humaine, remontant à la source même du désir, nous donnant l'illusion d'un réel accessible. D'ailleurs, le discours du maître s'incarnait toujours en une figure humaine, sexuée, en l’occurrence masculine, Dieu en étant le prototype, créé à l'image de l'homme, et jusqu'à Papa. Mais le discours capitaliste, lui, n'est pas sexué, ne pouvant s'incarner dans une figure à laquelle on puisse s'identifier, ne contenant rien d'une problématique en terme de désir humain, aucun philosophe pré-capitaliste n'ayant par exemple imaginé le consumérisme en tant que question (ne pas confondre consumérisme et désir, ou envie, ce que le maître Capital aimerait nous faire croire, ou, plus exactement, nous vendre). D'ailleurs, s'il existe nombre d'idéologues du Capital, aucun n'est connu du grand public. Du coup, l'ambiguïté sur laquelle jouait Lacan, entre père réel et Père symbolique, disparaît, le Nom du Père ne pouvant plus être endossé par le père réel ou quelconque figure transcendante. Ainsi disparaît le signifiant de base de notre ordre symbolique. Autrement dit, s'il y a bien de nouvelles valeurs, celles-ci, sans modèle identificatoire, ne sont plus structurantes.

 

Pour finir, avec la famille d'aujourd'hui, bien qu'il y eut encore beaucoup à dire, notamment d'établir un lien entre ce qui précède et la société de contrôle telle que décrite par Deleuze, ou même qu'il ne soit surement pas dû au hasard que ce dernier, avec Guattari, écrivit « L'Anti-Œdipe » au moment où l'on commençait de pointer le déclin des structures œdipiennes, même si le livre reste discutable, mais soulignant l'impact du champ social, avant celui familial, dans la constitution du sujet... et ceci nous ramenant à la famille. Donc, il n'y a pas si longtemps, cinquante ans au plus, c'est la mère qui la première nommait le père, laissant entendre que son désir ne fut pas exclusivement dédié à son enfant et orientant parfois son regard énamouré en direction du viril personnage sus-mentionné, du moins est-ce ainsi que l'imaginaire social envisageait la réalité conjugale. Mais aujourd'hui, par exemple, lorsque la mère tient son enfant pour la tétée et que son désir manifesta un autre centre d’intérêt, c'est bien plus souvent la télé qui capte son attention, ainsi d'ailleurs que celle du père (aimer c'est regarder ensemble dans la même direction), faisant de cet objet, idéal pour véhiculer le discours capitaliste, le nouveau maître de la réalité, de l'ordre symbolique. D'ailleurs, que pouvait-on imaginer de mieux qu'un écran rempli de choses virtuelles pour faire passer un semblant d'humanité. Malheureusement, nous comprendrons que face à cette boite de tous les possibles, même du capitalisme, il soit difficile de la prendre comme telle en tant que modèle identificatoire. Avec la télé il n'est plus question de cerner le réel, de Nom du Père (sauf bien entendu Derrick, ou Albator), mais d'entretenir l'illusion que la réalité (virtuelle) puisse se plier à notre désir, c'est-à-dire l'inverse de ce qu'auparavant, avec toutes ses imperfections, imposait le discours du maître, structurant, et nous protégeant du réel. En fait, si le père réel demeure, quoique dépossédé de son socle signifiant en tant que base de l'ordre symbolique, de la structure, le Père symbolique, lui, disparaît dans le meuble télévisuel, et qu'il soit alors bien difficile de se construire un idéal (le surmoi) au regard d'une boite dont la fonction n'est plus de cerner le réel, mais de le contourner, de l'ignorer, jusqu'à ce qu'il se rappelle à nous en des chocs inélaborables.

 

Sans vouloir, ni pouvoir prédire l'avenir, il me semble que nous n'ayons d'autre choix sociétal que l'alternative suivante, celle qui d'ailleurs s'offre à chaque état limite : soit nous restons dans le monde de la dépendance, en quête perpétuelle d'objets transitoires (objet qui doit être constamment renouvelé, contrairement à « l'objet transitionnel » qui finit par être introjecté, formant ce que Winnicott appela métaphoriquement « mère intérieure », à savoir la base de sécurité permettant d'accéder à l'autonomie), et donc plus occupés à chercher une Mère symbolique illusoire (la télé ?) que de nous ouvrir au monde ; soit de s'obliger à la créativité en se donnant les moyens de rejoindre à l'utopie que suppose une société de moi tout puissant déconnectés du réel, contraignant ainsi l'humain d'en appeler à sa nature : l'intelligence, ce qui ne semble pas gagné. Voilà, nous avons commencé avec le titre d'un album de François Béranger, « Le monde bouge », pour en arriver au titre d'un autre de ses albums : « L'alternative », à savoir Big Brother, ou ni Dieu ni maître.

 

GG

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Michel BLACHERE 06/06/2011 12:14



C’est la dernière de la saison où j’anime le café psy.  Mercredi 8 juin à 20 heures au café le
papille où l’on donne une place à la subjectivité. Si l’on peut faire quelque chose pour nous, cela suffit au bonheur. Une autre idée de  méditation
pour les  vacances : le leadership, ca parle à qui ? J’aimerais  comprendre je me pose la
question si je suis le seul ?


Bonne semaine à tous