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  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 11:30

 

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L’enfermement est notre lot… dès le début, dans un utérus, et même avant, dès que l’idée de notre conception germe dans l’esprit de nos parents, nous enfermant dans leur idéal, et même avant, dès que la culture enferma leur idéal. De sorte qu’avant même d’arriver au monde nous sommes pris dans une gangue enserrée d’un désir lui-même enveloppé de civilisation. Dès que nous sommes parlés, pensés, désirés ou redoutés, nous sommes encagés par l’ordre symbolique, le langage, sauf psychose, autisme, ou ce genre de chose. Pourtant, nous autres, gens à peu près normaux, pensons, au contraire, que les dérèglements sus-mentionnés enferment les sujets qui en sont victimes, les condamnant à ce huis clos intime dans ce que l’on dit monde intérieur. En somme, quel qu’on soit, on est enfermé. Juste pouvons-nous relativiser cela par la connaissance des frontières à l’intérieur desquelles nous sommes cantonnés, nous autorisant ainsi à en reculer les limites, augmenter notre puissance d'agir… peut-être (voire l'introduction au débat : Le choix -Lien- ).

 

 

Donc, si on prend notre histoire au début, du moins à partir de la vie intra-utérine, seul d’abord existe le réel, à distinguer de la réalité, cette dernière supposant une interprétation, c'est-à-dire passée au filtre de nos représentations préconscientes et autres défenses du moi. Dans le réel en question, que les frontières du corps soient ou non établies, ce qu’il est bien difficile d’affirmer, l’intérieur et l’extérieur sont pris dans un tout duquel le fœtus tire des informations, nourrissant ainsi l’inconscient du futur nourrisson, jusqu’à la formation du moi, à la naissance, un moi précoce, protégeant ainsi ce qu’il convient d’appeler dorénavant « le sujet » de certaines de ces informations potentiellement traumatisantes, « abjectes » selon Julia Kristeva, notamment lors de ce que Otto Rank a nommé « traumatisme de la naissance ». En effet, c’est à la naissance qu’est révélée à l’enfant, entre autre, l’abjection de sa nature mortelle, lorsque, expulsée de son douillet enfermement, sa vie se voit réellement mise en danger par un extérieur froid et hostile, où le corps affronte la pesanteur, où l’air déchire les poumons, désormais dépendant d’un objet extérieur : le sein, objet ambivalent, tout à la fois haï et aimé (voire l'introduction au débat : La haine -Lien- ). Autrement dit, le moi se forme en des défenses destinées à protéger l’être de l’abjection. Mélanie Klein repèrera ainsi, dès le début de notre vie aérienne, « l’identification projective » et « le clivage ». En sorte que le sujet fraîchement libéré est contraint de s’enfermer à nouveau à l’intérieur de défenses qu’il aura lui-même érigées.

 

J'ouvrirais ici une parenthèse pour dire l'importance de la vie prénatale dans la constitution du psychisme du futur sujet, période durant laquelle, pour ce qui nous intéresse, l'enfermement est on ne peut plus concret. Si nombre de psychanalystes, à commencer par Freud, ont suggéré que la vie intra-utérine pouvait laisser quelque empreinte au niveau d'un « inconscient primaire », certains psychanalystes contemporains, dialoguant avec des sciences voisines, confirment et étayent ce qui jusqu'alors relevait de la simple hypothèse, à savoir que la vie sensible commence dans l'utérus. Partant, il pourrait être utile de concevoir un quatrième stade concernant la psychogenèse du sujet, en fait le premier, avant les stades oral, anal et génital : un stade utérin. Ainsi, le psychanalyste S. Missonnier, conceptualisant une « relation d'objet virtuelle » (ROV) lors de la période utérine, propose de redéfinir l'archaïque en psychanalyse et qu'une place soit accordée « à la relation d'objet virtuelle utérine aux cotés des relations d'objet orale, anale et génitale. » (in Anthropologie du fœtus, sous la direction de J. Bergeret, Dunod, 2006). Allant dans le même sens, Bergeret suppose que l'identification projective, défense visant à un contrôle de l'autre en projetant en lui l'inacceptable en nous, tirerait son origine de traumatismes vécus par le fœtus, insistant ainsi sur l'importance des « traces mnésiques » incrustées lors de ladite période utérine (ibid). De sorte que notre conscience, partie visible du moi, serait le produit de ces premières défenses, et autres ultérieures, visant à reconstituer « une enceinte » autour du sujet, jusqu'à former une structure, sans échappatoires possibles, à l'intérieur de laquelle se déploiera notre personnalité, mais donc limité par la structure en question (voir le tableau concernant les structures de la personnalité à la fin du texte sur les états limites, -Lien- ).

 

Puis, vient le langage, avec son cortège de lois, l'ordre symbolique, ciment visant à consolider la structure du sujet, jusqu'à la rendre impénétrable. Certes, évoquer l'ordre symbolique en tant que mortier de la structure n'est pas orthodoxe, car parler d'ordre symbolique c'est immanquablement faire référence à Lacan, ce dernier considérant plutôt le langage comme à l'origine de la structure, sinon même la structure en soi. Cela étant, nous savons que la structure du sujet dépendra de fixations, consécutives à un ou plusieurs traumatismes, à certains stades de son développement psycho-affectif. Or, plus la fixation est précoce, moins le langage a de valeur en tant qu'ordre symbolique. En fait, l'ordre symbolique n'a de valeur réellement structurante que pour les structures névrotiques, œdipiennes, ce qui pourrait laisser penser que les autres (états limites et structures psychotiques), la majorité d'entre nous, ont élaboré des défenses suffisamment denses pour que le langage ne soit pas l'élément maître de la structure, quant bien même l'ordre symbolique qu'il sous-tend, la loi, peut en partie être intégré intellectuellement, mais dont la valeur structurante, ou consolidante, ou nulle, dépendra donc du stade d'évolution psycho-affectif auquel se sera fixé le sujet. Quoi qu'il en soit, le langage participe de notre enfermement en tant qu'émanation du désir de l'Autre. En effet, ce n'est pas nous qui l'avons créé, le langage et sa structure relevant des nécessités de ceux qui présidèrent à son élaboration. Ainsi, lorsque peu ou prou nous utilisons le matériau langage pour la construction de notre enceinte privative (participant surement de la « mère intérieure » dont nous parle Winnicott), c'est donc avec le désir de l'Autre que nous nous protégeons, que nous nous enfermons (voire l'introduction au débat : Le désir -Lien- ).

 

Cela dit, puisque ce sont surtout les structures névrotiques qui sont concernées par l'auto enfermement en question, nous pourrions supposer que les structures psychotiques et limites soient moins soumises au désir de l'Autre, plus libres en somme. Que nenni, car ces dernières relevant de fixations plus précoces, pré-œdipiennes, le sujet demeure dans une dynamique relationnelle fusionnelle ou dépendante, c'est-à-dire soumis par des défenses trop massives à un désir qu'il n'a pu faire sien, mais qui manque cruellement, au risque que l'édifice ne s'effondre. Du coup, nos structures pré-œdipiennes doivent-elles constamment en appeler au désir de l'Autre pour étayer ou colmater leur défenses, mais laissant ledit désir étranger à l'extérieur, comme de cerner une forteresse à la fois imposante et fragile, enfermant alors le sujet dans une sorte de double palissade. Bien entendu, notre sujet peut aussi bétonner tout ça de l'intérieur, se fermant radicalement à l'Autre, le langage perdant alors tout ou partie de sa valeur symbolique, comme dans le cas de psychoses avérées, ou d'autisme, mais aussi lors de la construction d'un faux soi.

 

Et puis, toujours au rayon langage, quelle que soit notre structure, dès que nous sommes parlés, pensés, nommés, l'autre nous enferme alors dans sa réalité, c'est-à-dire dans ce qu'il perçoit de signifiant en nous, ce qui est forcément différent de notre réel. Notons que l'autre en question nous définissant par le langage, c'est donc du désir de l'Autre qu'il nous habille, et que si ledit désir ne fait pas partie de notre structure, il nous enferme alors dans du signifié hors de notre réalité. D'ailleurs, dès que nous quittons le réel, là où rien ne manque, pour accéder à la réalité, à la conscience, nous somme de fait enfermés puisque cette dernière est le produit d'une interprétation, donc dans un après coup où nous trions inconsciemment des éléments qui selon notre sensibilité cerneront au mieux les affects provoqués par la tranche de réel qui nous a interpellé, mais produisant alors des restes éjectés de notre réalité. Autrement dit, tout ce qui procède de la réalité, du conscient, nous enferme dans des stéréotypes culturels, fruits du désir de l'Autre. Songeons par exemple aux stéréotypes associés à notre genre, masculin ou féminin, où, comme nous l'avions vu dans un précédent débat sur « l'identité sexuelle » (-Lien-), lesdits stéréotypes n'ont que peu à voir avec notre réel, les différences entre fille et garçon étant plutôt minimes (au plan cognitif s'entend). Par contre, ce que tendent à démontrer les études réalisées sur la question, c'est une indéniable réalité opérante des dits stéréotypes, prédictive, chacun ayant tendance à s'y conformer à fin de meilleure communication. Autrement dit, pour avoir une existence sociale, y être reconnus, nous sommes amenés à nous conformer à des rôles culturellement déterminés.

 

Evidemment, pour échapper à toutes ces formes d'enfermement, rien ne nous empêche de cultiver un jardin secret pour s'ébattre hors de la contrainte sociale, sauf que, bien entendu, ledit jardin demeure notre réalité, et sûrement plus encore que la réalité partagée avec nos plus ou moins semblables, un jardin bien protégé, fermé de toute part, protégeant quelque recoin secret propre à notre structure : un enclos dans l'enclos. En somme, quel que soit le bout par lequel on aborde la question, nous somme prisonniers de la réalité, celle dont nous construisons des contours dictés par un désir étranger, l'Autre que nous avons fait entrer en nous ; comme l'a dit Rimbaud « je est un autre », un autre que l'on pressent dès qu'acculés à la connerie nous prononçons cette phrase aussi vielle que la réalité : « c'est plus fort que moi ! ». Mais le réel aussi nous enferme, celui pour nous d'un monde fini, avec un début et une fin, pris dans une temporalité « abjecte », celle où la vie finit toujours par s'épuiser. Il y a aussi le corps, qui, après avoir fait éclore notre esprit, en limite les ambitions qui le dépasse, bien trop lourd pour un inconscient qui ignore la contrainte, etc...

 

Et comme s'il ne suffisait pas que nous nous enfermions nous même afin de nous protéger d'un extérieur regorgeant de dangers, bien réels, mais aussi de certaines réalités de certains autres, incompatibles avec la notre, nous efforçant alors de déceler l’ennemi par delà nos murailles, il se peut que l’ennemi en question, que l'on n’a pas vu venir, nous jugeant inadéquats à sa réalité, celui-ci, en nombre, nous enferme dans une prison, ou un hôpital psychiatrique. Pourtant, comme nous l'a enseigné Pierre Desproges, l'ennemi est un imbécile, à ce titre facile à repérer : « il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui ». Comme quoi, il y a bien des réalités incompatibles dont il convient de se protéger.

 

Il semble donc difficile de parler d'enfermement sans parler de la contrainte par corps, c'est-à-dire lorsque des représentants de la communauté, juges, policiers, psychiatres, estiment en notre nom (notre réalité) qu'un tel doit être tenu à l'écart de l'espace public, s'agissant alors de le protéger, ou de le sanctionner, au vu de sa mauvaise appréciation d'une réalité commune à laquelle il n'est pas permis de déroger. Bien entendu, ladite réalité sera différente selon l'époque, la civilisation, ou la culture dominante, c'est-à-dire, toujours, selon le désir de l'Autre. L'enfermement, en quelque sorte préventif, est d'ailleurs peu à peu devenu la norme de notre société, identifiée par Michel Foucault comme « société disciplinaire », contraignant physiquement et mentalement l'individu dans ses institutions : école, armée, usine, hôpital, famille, et, bien entendu, prison. Mais cette société a un début, prenant son essor au XVIIIè siècle, et, par conséquent, comme toute société, une fin. Cette fin, que pressentait Foucault, suppose donc un renouveau, une nouvelle société, un nouvel ordre, symbolique comme il se doit, et cette nouvelle réalité, où l'enfermement change de forme, Deleuze la nommera « société de contrôle) (1). Nous sommes donc en pleine mutation, passant d'un ordre agonisant qui s'accroche à ses paradigmes disciplinaires en passe d'obsolescence (jamais les prisons n'ont été aussi pleines, alors que l'école, l’hôpital, la famille, tout ça se délite), évoluant à présent vers un ordre nouveau visant au contrôle des individus par le profit, où chacun est placé dans une position instable, fluctuante, l'individu se devant d'être plus mobile que son voisin et, bien sur, en faire montre. Ainsi, l'école, par exemple, est peu à peu remplacée par des formations continues, les postes de travail et le travail lui même étant susceptibles d'être modifiés n'importe quand, l'individu étant alors contraint de se plier à un contrôle continu où il devra démontrer qu'il est plus performant, plus souple, plus malléable que le voisin et, par conséquent, qu'il mérite plus. Les nouvelles valeurs ne sont plus le produit du travail, mais le profit, selon que nous sommes plus ou moins bon élève, contrôlé et certifié comme tel. L'avenir n'est plus à la contrainte par corps, mais à une surveillance continue, le terme contrôle étant dorénavant à entendre comme manipulation.

 

Si jusqu’alors le désir de l'Autre nous pénétrait dans des espaces clos, il aspire à présent à nous contrôler, sans qu'il soit besoin de murs, il lui suffit de nous empêcher de l'intégrer à nos défenses (la double palissade évoquée plus haut), ce qui tend à devenir la norme, le modèle psychique contemporain, celui des états limites. Bref, l'enfermement a encore de beaux jours, radieux même...

 

GG

 

(1) En lien, le texte de Deleuze : « -Post-scriptum sur les sociétés de controle- ». Ce texte, d'une remarquable acuité, mérite vraiment ledétour. On s'y croirait !

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Published by Café-psy
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