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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 18:15

 

Lorsqu'en psychanalyse on parle de créativité, un nom vient tout de suite à l'esprit,La-creativite-.jpg c'est celui de Winnicott. Selon lui, un individu sain est celui qui n'aura pas été empêché de développer et d’entretenir son potentiel à vivre créativement, potentiel dont nous sommes tous dotés et qui se déploie pour chacun au quotidien, si tout va bien. Nous voyons donc, d'emblée, qu'il convient de distinguer une créativité fonctionnelle, de tous les jours, d'une créativité « forcée », active, généralement associée à des pratiques plus ou moins artistiques : créatives, comme l'on dit. Winnicott définit ainsi la créativité : « conserver tout au long de la vie une chose qui fait partie de l'expérience de la première enfance : la capacité de créer le monde » (in Conversations ordinaires). Quant à la manière dont nous en usons : « par vie créatrice, j'entends le fait de ne pas être tué ou annihilé continuellement par soumission ou par réaction au monde qui empiète sur nous ; j'entends le fait de porter sur les choses un regard toujours neuf » (ibid).

 

Alors, évidemment, n'étant pas Dieu, ou si peu, on peut se demander ce qu'il en est de notre capacité à créer le monde, et si cette formule ne serait pas légèrement exagérée. Par ailleurs, il pourrait sembler paradoxal que nous puissions être annihilés et tués par le monde que nous aurions eu nécessité à créer, quoi que, selon Nietzsche, il serait en notre pouvoir de tuer Dieu, et même l'aurions nous fait, un genre d'auto-destruction en somme. Sauf qu'à en croire Winnicott, c'est justement de ne pas créer le monde, de laisser empiéter sur nous ce qui est déjà là, créé par d'autres, qu'alors nous finirions par succomber, étouffés par le réel, soumis à l'ordre des choses, vaincus par abandon. En fait, une partie du génie de Winnicott est d'avoir mis en évidence ce paradoxe au cœur du fonctionnement humain : que nous sommes en mesure, non pas de recréer ce qui est déjà là, mais de le créer. Malheureusement, Winnicott nous ramène sur terre en parlant d'illusion, et aussi de désillusion, condition pour accéder au « principe de réalité ». Ainsi, lorsque le nourrisson fraîchement débarqué au monde a besoin du sein maternel pour combler sa faim, il lui faudra peu à peu intégrer que, dorénavant, il sera nourri par un objet extérieur, le sein, ou le biberon, à la différence de lorsqu'il se trouvait dans l'utérus, où il lui suffisait en quelque sorte d'ouvrir la bouche. Mais d'intégrer cela, donc, demande un certain temps, de sorte qu'au début le bébé demeure dans cette dynamique d'omnipotence où il subvenait lui même à ses propres besoins, lorsque lui et son environnement formaient un tout, et qu'à présent le sein soit sa création en tant qu’illusion nécessaire au maintien du tout en question. Quant à la mère, ou de qui en détient la fonction, son rôle est d'entretenir suffisamment longtemps ladite illusion en plaçant son sein à l'endroit et au moment où son enfant pourra le créer. Son bambin s'apercevra bien assez tôt que l’objet sein appartient à cette satanée réalité extérieure sur laquelle nous n'avons qu'une prise aléatoire. Alors, la réalité rattrapera inexorablement l'enfant, jusqu'à tenter de la manipuler, de la mettre en scène, de s'y adapter, de l'apprivoiser et, finalement, de la créer : c'est le domaine du jeu, où cette fois, par contre, on transforme l'illusion en réalité.

 

Jouer, créer, pour l’enfant, c’est d’abord établir un espace intermédiaire entre soi et l’extérieur, une aire dans laquelle l’objet n’est plus appréhendé comme partie de soi, mais soumis malgré tout aux besoins de l’enfant, comme la totalité de son monde, un espace où l’objet extérieur à l’enfant est néanmoins créé par lui en tant que support de ses projections, de son désir, donc pas vraiment dedans, mais pas complètement dehors, entre deux. C’est ainsi la possibilité de créer et manipuler un symbole sur lequel l’enfant peut continuer d’exercer un contrôle omnipotent, entre lui et le dehors, en quelque sorte un objet médian, permettant à notre bambin d’opérer une transition entre la perception de son seul monde immédiat et un réel externe nettement séparé de lui. Chez le bébé, le premier « objet transitionnel », son premier doudou, est généralement un bout de tissu imprégné de l’odeur de la mère, foulard ou autre, qui symbolisera pour l’enfant la rassurante présence maternelle en l’absence de cette dernière. Notons que la mère adaptant son désir au besoin de l’enfant en lui permettant de créer ce qui est déjà là, elle participe ainsi à la construction de cette aire intermédiaire, et, bien que l’on puisse difficilement parler d’échange avec sa progéniture, sauf si elle-même ne se laisse bercer par cette illusion (qui après tout n’est pas réservée aux seuls enfants), il en résulte néanmoins la création d’un espace commun, entre deux, alimenté par les désirs de chacun. Plus tard, lorsque l’enfant accèdera au symbolique par le langage, ses jeux s’affineront en des mises en scène visant à éprouver le monde, la manière de s’y déplacer et le bon usage des émois consécutifs, et toujours dans cette aire intermédiaire que Winnicott a nommé « espace potentiel », espace où l’enfant développera sa créativité et où s’initiera l’expérience culturelle : « La place où se situe l’expérience culturelle est l’espace potentiel entre l’individu et son environnement. (…) L’expérience culturelle commence avec un mode de vie créatif qui se manifeste d’abord dans le jeu. » (in Jeu et réalité). Par exemple, lorsque nous voyons une petite fille jouer à la poupée, ce n’est pas un objet inerte qu’elle manipule, mais le sujet qu’elle aura créé, souvent à son image, évoluant dans le paradoxe d’une reproduction fictionnelle, s’entraînant ainsi à la maîtrise d’une réalité devenue sienne, et non plus simplement la réalité des autres. L’espace dans lequel se déroule le jeu est donc à la fois d’éprouver un modèle culturel existant, mais qu’elle aura néanmoins créé, entre deux donc, et d’éprouver en elle, sur un objet externe (la poupée), toujours entre deux, une manière singulière et créative d’être au monde.

 

Nous voila donc, maintenant, entrés dans le symbolique, le langage, qui constituera dorénavant notre réalité, ce que nous appelons la conscience. Or, parler et écouter, interpréter, s’inscrit en continuité des efforts créatifs de notre prime jeunesse. En effet, parler consiste en une tentative de partager un point de vue singulier, le notre, à l’adresse d’un tiers se situant nécessairement d’un autre point de vue. Par exemple, si vous et moi évoquons le stylo qui se trouve là, sur la table, entre nous, il ne fait aucun doute que nous parlons bien du même objet réel, alors que nous ne voyons pas la même chose puisque placés sous des angles différents. Cependant, d’utiliser le même symbole, le mot stylo, nous permet malgré tout de communiquer autour d’une perception différente. Mais si comme à présent je vous parle du stylo posé à coté de moi, cela par l’intermédiaire de nos écrans d’ordinateurs, c’est en faisant appel à ce que signifie pour vous le mot stylo que vous pourrez créer, vous représenter, l’objet dont je vous parle, un tube plus ou moins esthétique à l’intérieur duquel se trouve une cartouche d’encre terminée par un système à bille permettant de déposer, de manière régulière et continue, l’encre susmentionné sur du papier, et cela, à priori, dans le but de tracer du symbole. Mais un mot, un symbole, un signifiant, s’il est isolé, ne signifie justement pas grand-chose ; c’est par l’association à d’autres mots, d’autres signifiants, que l’objet prendra du sens, ce que nous essayons de partager avec nos congénères, le signifié, communiquer en somme, créer les ponts qui nous permettrons de rejoindre à la croisée des désirs, objet de nos incessantes recherches (voire l’introduction au débat : Le désir -Lien-). Or, si j’ai pris comme exemple de signifiant le mot stylo, plutôt que cheval, carafe, faire, ou angoisse, c’est qu’en cherchant autour de moi un objet particulièrement signifiant, pour moi s’entend, c’est en voyant sur mon bureau le joli stylo rouge que je me suis offert il y a deux ans que le mot s’est imposé. Autrement dit, pour moi, un stylo n’est pas qu’un tube, et pour personne d’ailleurs, qu’il nous rappelle l’outil par lequel, à force de lignes répétées, nous étions contraints en d’interminables punitions, signifiant des heures à jamais sombres d’une scolarité poussive, ou bien, épistolier amoureux, vivant nos fantasmes dans l’entre les lignes de chaînes signifiantes enfiévrées, ou encore, écrivain en herbe… etc., le stylo pourrait être entendu comme un symbole de la créativité, qu’il l’inhibe ou l’exacerbe. Je crois d’ailleurs que toute analyse pourrait commencer par notre rapport à un stylo, donc à l’écrit, au langage, ou peut-être la finir. Quoi qu’il en soi, c’est en associant le symbole stylo à d’autres signifiants, en formant des phrases, comme je viens de le faire, que nous commencerons à parler d’un même objet, c'est-à-dire des émois qui présidèrent au sens actuel du mot, le signifié. Et si le dialogue parvient à s’instaurer, que nous accédions l’un et l’autre audit signifié, dans l’entre les lignes des discours, nous atteindrons peut-être à cet espace potentiel décrit par Winnicott, entre deux, espace de la créativité (voire l’introduction au débat : Une aire de confluence -Lien-). Mais là, somme toute, en parlant de stylo, la chose est encore relativement aisée ; imaginons que nous parlions d’amour… à moins que notre stylo en soit le prétexte, ou, qu’après tout, quel que soit l’objet nous ne parlions que de ça, à grand renfort de créativité et autre stylo, entre deux…

 

C’est donc en accédant au registre symbolique (au langage) que nous construisons la réalité, créativement, dans l’après coup de l’interprétation. Nous savons maintenant que de nommer les choses, qu’il s’agisse d’un objet, d’une action ou d’un sentiment, nous renvoie d’abord à la charge émotionnelle dont nous enveloppons le mot et la phrase ; je peux décrire mon stylo en long, en large et en travers, il en manquera toujours un bout, un peu comme si je le dessinais sous tous ses angles, en plein et en coupe, je ne parviendrais jamais à appréhender d’un coup la totalité de l’objet, le réel, sans une interprétation forcément subjective du descriptif. Mais pire, si je vous parle de mon stylo, c’est qu’un désir a motivé mon propos, sans quoi je n’aurais rien dis. Or, l’origine de ce désir ne peut que nous être inconnu, puisque en remontant à sa source nous atteindrons tôt ou tard mon inconscient qui, comme son nom l’indique, nous est inaccessible. En fait, mon stylo n’est qu’un condensé de mystères qu’il nous faudra chacun résoudre à notre manière, c'est-à-dire, comme l’enfant, s’emparer de l’objet existant, réel, et de le créer en quelque sorte à notre image, mais de manière adaptée au contexte, être créatif en somme. User d’un langage, quel qu’il soit, commun ou artistique, consiste donc toujours en une tentative de cerner le réel, tentative qui se traduira en terme de réalité, de subjectivité, et qui produira un reste, réel, « ce que le symbolique expulse en s’instaurant » (A Vanier). Tous nos efforts créatifs, plus ou moins illusoires, viseront donc à retrouver ce réel égaré dans l’entre les lignes de nos tentatives à le formuler. Au passage, notons que notre conscience ne sait rien du présent, du réel, puisque étant le produit de notre subjectivité, d’une interprétation, donc dans l’après coup. Evidemment, parler d’un stylo ne nous demandera probablement pas d’efforts démesurés coté créativité, guère plus que lorsque je demande du pain à ma boulangère. Par contre, si d’aller chercher ma baguette est l’occasion d’entretenir les braises que ladite boulangère attise en moi, nous comprendrons que les mêmes mots ne recouvrent plus du tout la même réalité, et que le « s’il vous plait » à la fin de ma demande, excédant largement celle d’une simple baguette, soit l’occasion d’un grandissime voyage imaginaire chaque fois renouvelé, à moins qu’il ne s’agisse de l’entretien d’une intense frustration, à nous d’être créatifs selon la réalité qu’on souhaite construire. Ici, la difficulté sera de suggérer à ma boulangère l’indicible passion, réelle, contenue dans l’entre les lignes de ma demande, de faire en sorte que ma créativité titille la sienne, et réciproquement, cela pour que s’instaure cet espace potentiel, entre deux, où pourra s’exprimer le réel de nos émois.

 

Ce dernier exemple, celui de ma boulangère, nous montre comment vivre créativement est important pour justement se sentir vivant, ou comment réinventer le monde au travers de symboles que l’on fait nôtres, et qui pourtant nous préexistent. C’est d’être en mesure de porter sur les choses un regard toujours neuf, créatif. En effet, pour la plupart d’entre-nous, aller chercher une baguette ne conduit pas nécessairement au pinacle, et nous ressortons de la boulangerie sans nous sentir plus vivants qu’en y entrant, voire un peu plus accablés par la routine, sauf à emporter avec nous quelque miche de la boulangère… comme quoi, une baguette, signifiant éculé, peut-il ouvrir à une merveilleuse réalité. Dès que nous sortons du réel pour entrer dans l’après coup de l’interprétation, du symbolique, de la conscience, c’est en nous emparant d’un système symbolique qui nous préexiste : ce n’est pas nous qui avons inventés la syntaxe, ni les mots que nous utilisons pour élaborer notre pensée, notre désir. Autrement dit, ce qui est dorénavant notre réalité s’enracine dans celle de l’Autre, dans un ordre symbolique auquel nous n’avons d’autre choix que de nous plier, ce que l’on nomme « principe de réalité ». Pourtant, chacun de nous est un être réel, unique, fruit du contingent, et que nul symbole, nul langage, ne peut circonscrire. Il nous faut donc trouver l’équilibre entre une nécessaire soumission au principe de réalité, au désir de l’Autre, sans pour autant renoncer au sentiment d’un soi réel. Pour ce faire, entre la constitution d’un « faux soi » et le repli sur un monde intérieur à jamais perdu, qui dans un cas comme dans l’autre nous laissera le sentiment que tout est vain, que la vie n’en vaut pas la peine, le seul moyen est de porter sur les choses, sur le monde, un regard neuf, à savoir, d’utiliser les symboles à notre disposition afin de mettre en relief l’entre les lignes de nos discours, le signifié, l’indicible de nos émois (voire l’introduction au débat : La page blanche -Lien-), c'est-à-dire de nous surprendre nous même en creusant les apparences, bref, être créatif, ou encore, de se laisser aller à l’intelligence, au sens étymologique du terme : inter ligere, lire entre les lignes.

 

Pour finir, il semble difficile de ne pas dire un mot concernant le versant ostentatoire, dit artistique, de la créativité. Nous avions vu, dans un précédent débat (La sublimation -Lien-), que les mécanismes à l’œuvre dans cette zone de la créativité, et plus globalement dans toute production conceptuelle, relevaient sans doute assez peu de la «sublimation » telle que proposée par la psychanalyse, sublimation inventée par Freud en tant que détournement d’une pulsion sexuelle ou agressive, mais dont il concéda lui-même que ladite sublimation devait beaucoup à du jugement de valeur. En fait, je pense que la psychanalyse n’échappe pas aux fantasmes romantiques autour de l’image de l’artiste, seul habilité à côtoyer le sublime. D’ailleurs, la pratique de la psychanalyse est souvent associée, à juste titre, à un art. Comme l’artiste, le but du psychanalyste est de favoriser l’émergence d’un espace potentiel, intermédiaire, entre son interlocuteur et lui. Mais là où l’artiste crée sur la tradition culturelle son propre agencement symbolique, son œuvre, pour essayer de mettre au jour, à nu, le réel en lui afin d’y laisser pénétrer le réel de quelque interlocuteur idéal, et peut-être lui-même, le psychanalyste, lui, s’efforcera d’être d’emblée cet interlocuteur idéal par lequel l’entre les lignes, réel, de la production symbolique de l’analysant trouvera à s’exprimer, jusqu’à transférer le réel en souffrance dans cet espace potentiel entre l’analysant et l’analyste, là où il est possible d’en jouer, de le décoincer en somme. L’artiste de talent, ce qui vaut aussi pour le psychanalyste, se reconnaît donc à sa capacité d’interroger le réel en lui et en nous, et non pas, comme nous le voyons souvent, de par une production venue tout droit de sa période anale, genre, « regarde maman comme je t’ai fait un beau caca ! », attendant simplement l’assentiment maternel. Malheureusement, la psychanalyse, contrairement à la cuisine, aux yeux du grand public, n’est pas reconnue en tant qu’art, d’où les fantasmes susmentionnés autour de l’artistique et du sublime, une sorte de besoin de reconnaissance. L’artiste, donc, dont nous admirons la créativité, est en fait celui qui pour se sentir vivre, exister, se surprendre, ne pas succomber au principe de réalité, ne pas être étouffé par le désir de l’Autre et trouver les ressources nécessaires pour créer sa réalité au détour d’un chemin, dans une boulangerie, ou en regardant un stylo, est celui qui doit sans cesse bousculer, interroger, jouer avec la réalité de l’Autre, l'ordre symbolique, afin d'y trouver quelque assise pour construire sa réalité, et peut-être enfin sa propre voie, créative. Somme toute, l’art est une excellente thérapie pour qui n’est pas assez créatif, au quotidien s’entend. Et n’oublions pas cette assertion de Picasso : « L’art c’est quatre vingt quinze pour cent de transpiration pour cinq pour cent d’inspiration », ce qui, bien entendu, vaut aussi pour la psychanalyse.

 

GG

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Published by Café-psy
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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 27/05/2012 21:02


Blog(fermaton.over-blog.com),No-20, THÉORÈME FIGARO. - La créativité c'est mathématiques.