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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 12:57

    

Etre anonyme, étymologiquement, c'est être sans nom, L'anonymatprivé du symbole par lequel nous sommes directement identifiable et inscrit dans l'histoire, une histoire dont nous ne sommes d'ailleurs qu'un fragment, puisque notre nom nous préexiste et qu'à priori nous sommes appelés à le transmettre, du moins concernant le nom de famille. Quant à notre prénom, qui lui nous singularise, il incarne néanmoins le désir de nos parents (ce n'est pas nous qui l'avons choisi). Finalement, avoir un nom, ne pas être anonyme, c'est être inscrit dans le désir de l'autre. Pourtant, aux temps anciens, lorsque se généralisa l'usage du nom de famille, si celui-ci pouvait être associé au prénom du père, il pouvait tout aussi bien désigner un lieu d'origine, une fonction, ou encore une particularité physique ou psychique (Couturier, Leborgne et, bien sur, Dugland), c'est-à-dire fixant le sujet dans sa singularité, et non pas, comme par la suite, dans une histoire qui le dépasse largement.

 

Puis, vint le temps du fichage... d'abord par l'église, grâce aux registres de baptême et de mariage, permettant à l'institution religieuse de comptabiliser ses ouailles, de les suivre, et par là même de les contrôler, le nom étant à présent gravé dans le marbre de la loi. Plus tard, l'ordre matérialiste prenant le pas sur celui mystique, le registre d'état civil institué par François 1er, mais laissé aux mains de l'église, passe sous la houlette de l'état dans les relents d'une révolution française pressée de nouvelles lois, d'un nouvel ordre, le nom étant désormais celui du citoyen, avec ses droits et ses devoirs... les maitres changent, la loi demeure.

 

Nous autres, et donc à présent citoyens, évoluant dans une société patriarcale, le nom du père s'imposa pour signifier notre filiation, d'ailleurs bien plus à l'ordre symbolique, à la loi, qu'à une famille réelle dont le nom incarne avant tout le désir du législateur. Ainsi, disant que notre nom est le signe du désir de l'Autre, son symbole, la majuscule s'impose en ce que l'Autre n'est pas seulement nos parents, mais aussi celui qui souhaita leur donner un nom et les inscrire dans une histoire commune ayant pour cadre le désir (la loi) du « Père », du prescripteur, du grand ordonnateur, qu'il se nomme Dieu, Assemblée Nationale, ou air du temps. Partant, être anonyme, c'est être hors la loi.

 

La nécessité de porter le nom du père, en tant que signifiant de la loi, était particulièrement flagrante lorsque, il y a peu encore, les enfants nés de père inconnu étaient contraints au seul nom de la mère, désignés alors en tant que « bâtard » et placés en marge de la société. Certes, ceux que l'on avait aussi coutume d'appeler, avec un peu plus de réserve, « les enfants du péché », n'ont pas eu à attendre le registre d'état civil pour être honnis socialement, ce n'est pas le nom qui fait la loi, il n'en est que le symbole, mais l'on voit ici de quelle manière il n'est pas besoin de connaître l'histoire du sujet pour d'emblée le condamner, puisque de par son nom il est déjà fiché comme tel. En somme, jusqu'à peu près aux années soixante, le nom de la mère, en nous excluant du désir de l'Autre, sauf peut-être celui de maman, nous frappait d'indignité, alors que le nom d'un père éventuellement fictif nous ouvrait les barrières du champ social. Du coup, je me demande si l'on peut attribuer au hasard que ce soit justement à cette époque des prémisses d'une libéralisation des mœurs, fin des années cinquante, que Lacan développa le concept de « Nom du Père » en tant que métaphore opérante (j'y reviendrais), lui qui souffrit de ne pouvoir transmettre son nom à la fille qu'il eut avec la femme de Georges Bataille, validant ainsi et à jamais sa culpabilité.

 

Donc, après cet extrait de la gazette des potins psychanalytiques, je crois que cette ancienne place du nom de la mère comme désignant le sujet hors la loi, soulève l'ambiguïté de l'anonymat. En effet, il y a à priori deux façons de vivre l'anonymat, choisie, ou subie, soit on se sépare volontairement de son nom, soit on nous en prive. Or, nombre de gens dûment nommés, certificats et pièces d'identité à l'appui, se considèrent pourtant anonymes, alors qu'à l'opposé il est possible de se révéler dans toute sa splendeur au travers d'un pseudonyme, notamment sur Internet, entendu que même avec notre véritable nom on demeure toujours inconnu à l'autre, ne serait-ce que de l'inaccessibilité de notre inconscient, et je ne parle pas de toutes les petites et grosses bassesses, et autres imperfections, que l'on préfère garder par devers soi. Donc, le contraire de l'anonymat n'est pas d'être connu, mais reconnu. Ajoutons que le hors la loi patenté, nommé explicitement comme tel, le bandit, est on ne plus reconnu, contrairement à l'anonyme, pourtant lui aussi hors la loi, mais pas reconnu. D'ailleurs, l'enfant dit illégitime, c'est à dire hors la loi, devait-il justement son infamant statut au fait de ne pas être reconnu, juridiquement s'entend, par le père, garant par son nom de l'ordre symbolique, de la loi. Mais peut-on parler d'anonymat concernant ces enfants du péché ? Je pense que oui, du moins tant que leur nom les plaçaient en dehors du cadre où la reconnaissance du sujet par ses pairs était possible, contrairement d'ailleurs au bandit, qui lui doit justement son existence audit cadre qu'il s'emploie à fracturer.

 

Heureusement, aujourd'hui, les « enfants naturels », comme s'il existait des enfants artificiels, ne sont plus stigmatisés. En fait, le terme « naturel » est à entendre comme émanant et restant au niveau de la nature, par opposition à ce qui spécifie l'humain : la culture, lieu de toutes les reconnaissances. Autrement dit, l'enfant naturel n'est que le fruit des pulsions bestiales de ses géniteurs (c'est la nature !), hors cadre, hors mariage, hors la loi, hors texte, hors langage, juste le produit d'un accouplement animal hors le désir du grand législateur... bref, un péché. Or, la culture, « la tradition dont on hérite » (Winnicott), c'est précisément ce cadre à l'intérieur duquel évolue tel ou tel groupe, et dont la structure est matérialisée par un ensemble de signifiants, de mots, que l'on nomme langage. Or, un mot ne se définit que par d'autres mots, eux mêmes définis par d'autres mots, etc... Démonstration, par Boby Lapointe (Leçon de guitare sommaire) : « une guitare est un instrument en forme de guitare... », où l'on voit qu'il est souhaitable qu'un signifiant renvoie à d'autres signifiants, et ce jusqu'à des signifiants majeurs permettant que se structure l'ensemble et que prenne corps cet ordre symbolique, la culture, la loi. Bien entendu, ladite structure, la loi, le langage, nous préexiste, nous étant délivrée de manière transcendante par le garant de la loi : le Père, et s'incarne par conséquent dans son nom. Evidemment, c'est de la fonction paternelle qu'il s'agit, le père symbolique, et la mère est aujourd'hui habilitée à l'endosser. On dira alors qu'il lui suffit de véhiculer le Nom du Père, entendu comme métaphore de la loi, permettant ainsi à l'individu nature d'être intégré à l'intérieur du cadre culture, et par là même reconnu.

 

Certes, nous voyons bien l'ambiguïté qu'il y a entre le nom du père réel et le Nom du Père métaphorique, et, contrairement aux apparences, ceci ne nous éloigne pas de notre sujet, l'anonymat, en ce que la personne qui se vit comme anonyme, alors qu'elle possède un nom, est donc en quelque sorte anonyme métaphoriquement, ce qui d'ailleurs ne retire rien à la réalité de son anonymat. Du coup, le chemin le plus court pour comprendre ce qu'est l'anonymat, notamment aujourd'hui, passe à mon sens par un rapide survol de la métaphore paternelle telle que conceptualisée par Lacan : « le Nom du Père ». Déjà, rappelons qu'une métaphore consiste à remplacer un mot par un autre mot de sens différent, mais dont le potentiel évocateur rapproche imaginairement de la chose à dire. Par conséquent, si la métaphore renvoie à une image permettant d'illustrer de manière plus précise notre pensée, elle occasionne cependant la perte du signifiant d'origine, le mot remplacé. Or, pour ce qui nous concerne, nous savons que le père est l'élément tiers qui, nommé par la mère, est désigné à l'enfant comme celui focalisant tout un pan du désir de la mère, désir évidement incompréhensible à l'enfant. Ainsi, le nom du père incarne-t-il cette triste réalité que notre bambin soit contraint de renoncer à sa toute puissance en tant que seul objet du désir de maman. Du coup, le Nom du Père prend le statut de métaphore comme signifiant du principe de réalité, de la loi, voulant que l'enfant renonce à son désir, dit incestuel, entrainant par là-même la perte du signifiant d'origine, dit « phallus », à savoir le désir de l'enfant d'être le seul objet du désir de sa mère. Rapporté à notre débat, cela signifie que pour être reconnu, ne pas être anonyme, il soit besoin d'inculquer à l'enfant la règle fondamentale constituant la base de notre culture, non pas l'interdit de l'inceste, comme on le pense bien souvent, alors qu'il s'agit d'une loi universelle, mais que l'autorité transcendante, incarnation de la loi, qui s'interpose entre le désir de la mère et celui de son enfant soit symboliquement représentée par la métaphore paternelle : le Nom du Père, là est la loi. Partant, l'enfant acquiert en quelque sorte son identité par transmission de ce signifiant majeur autour duquel se structure l'ordre symbolique de notre culture, perdant au passage la toute puissance de sa prime jeunesse. En somme, si l'enfant n'intègre pas le Nom du Père en tant que métaphore de la loi, il ne peut être reconnu par ses pairs, cela parce qu'il est en marge de la loi qui structure le groupe, restant donc, en quelque sorte, à la porte, « inconnu au bataillon ».

 

Serait-ce à dire, alors, que le sentiment croissant d'anonymat, notamment dans ces pôles d'évolution de la culture contemporaine que sont nos grandes cités, soit alors dû à une sorte de brouillard de pollution qui envelopperait d'un grand flou le Nom du Père de notre citadin, le laissant alors anonyme ? Si la réponse est oui, ce dont je ne doute pas, cela revient à dire que l'anonymat soit le fait d'une certaine déculturation, obligeant ainsi celui qui n'est plus tout à fait citoyen, sans Nom (sauf en ce grand moment d'hypocrisie générale que sont les élections), à se chercher quelque nouvelle structure où « son » Nom soit reconnu : une nouvelle horde, un nouvel ordre, voire, hélas, un ordre nouveau (ce à quoi nous assistons en permanence, où le délitement d'une culture complexe produit bien souvent des sous-cultures réduites au minimum, flattant l'individu en tant qu'éminent représentant de l'ordre, n'ayant d'ailleurs même plus besoin de nom, celui du troupeau en faisant office, ce que l'Histoire a nommer fascisme).

 

L'autre symptôme majeur de cette « évolution » culturelle, conséquence de l'anonymat, parlant alors sans ironie de néo-culture, c'est bien entendu l'art. Ainsi, le vingtième siècle a inventé l'art conceptuel, c'est-à-dire une redondance, puisque l'art est par nature conceptuel, que toute œuvre d'art est en soi un concept. Mais passons, après tout l'intention est excellente, voulant dire maladroitement que l'idée est plus importante artistiquement que la matière qu'elle engendre, quand bien même l'esprit fut le produit de la matière. Toutefois, comme l'a souligné Deleuze, un concept n'a de valeur que signé, non anonyme, c'est-à-dire qu'on puisse retrouver dans le paraphe de l'auteur le nom du père dudit concept, mais aussi le Nom du Père de notre auteur, c'est-à-dire l'ordre symbolique autour de laquelle s'est structurée la nécessité singulière qui présida au concept, le sens profond, l'entre les lignes... Mais d'accéder à l'art en question suppose aussi que son lecteur, l'interlocuteur de l'artiste, soit initié à ladite structure, qu'il partage le signifié (ce qui donne sens au signifiant) d'un même ordre symbolique, cela à fin de compréhension ; bref, que dans le nom de l'auteur et celui de l'interlocuteur soit contenu le même Nom d'un Père originel, chacun ayant renoncé à sa toute puissance infantile. Seulement, par un étrange mystère, si en matière de sciences dures ou molles, des mathématiques à la philosophie, il est reconnu que de produire du concept ne soit pas une mince affaire, l'art semblerait s'offrir à tous les désirs, et notamment celui de se faire un nom, à défaut de Nom, sortir de l'anonymat en somme. Bien sur, la plupart des grands créateurs ont eu ce désir, mais s'agissant alors, pour les plus ambitieux, de substituer leur nom à celui du Père, ce qui est dans l'ordre des choses, mais avant tout amoureux de l'art, du concept. Alors que pour nos artistes de pacotille, anonymes, en mal de reconnaissance, n'étant pas dotés du signifiant maitre (le Nom du Père), clef de voute de la structure permettant d'accéder à une subtile compréhension de l'art, ils ne peuvent voir de l'œuvre présentée que le reflet de leurs propres nécessités, encore prisonniers de leur toute puissance. Or, tant que l'art s'attacha d'abord à l'esthétique de la représentation métaphorique, l'image, plutôt qu'à la métaphore elle même, le concept, le lecteur put se contenter de sa propre perception du beau et, l'artiste en herbe, de la technique permettant d'y accéder. Mais l'art conceptuel, en supprimant pour beaucoup la contrainte esthétique et technique, laisse en quelque sorte le lecteur, anonyme, face à la toute puissance de son désir, comme devant un livre rempli de pages blanches (voire l'introduction au débat : La page blanche -Lien- ). Songeons par exemple à ce que peut ressentir la personne souffrant d'anonymat face une toile bleu de Klein (une page bleue), comme s'il suffisait d'un quelconque barbouillage pour se faire un nom... et de l'argent.

 

D'ailleurs, en parlant d'argent, cela nous renvoit à ce que soutient le Nom du Père, la loi, à savoir « le discours du maitre », indiscutable, que l'on nomme aussi « valeurs ». Or, à bien y regarder, à écouter surtout, le seul discours qui soutienne la structure de notre (néo) culture, notamment en ville, le discours du maitre, transcendant, c'est le discours capitaliste, indiscutable, qui va de soi, dont la seule valeur est l'argent, le profit sonnant et trébuchant. Du coup, si notre pseudo artiste anonyme souhaite se faire un nom, il faut aussi que celui-ci soit monnayable, ce qui vaut aussi pour le vulgus pécum, sombrant dans l'anonymat lorsqu'il sort du système productif, là où son un nom est reconnu. Nous sommes donc passés de l'art à l'art conceptuel, et de l'art conceptuel au produit, le concept étant dorénavant dans les mains du marchand, notre nom aussi.

 

En termes psychanalytiques, cela veut dire que nous sommes passés des traditionnelles structures névrotiques, œdipiennes, avec angoisse de castration, culpabilité et tout le toutim, avec pour symptôme de la bonne grosse névrose, hystérique ou obsessionnelle, et que nous avons tranquillement glissé, à mesure que s'installait le néo-discours du maitre, capitaliste, vers ce qu'on nomme aujourd'hui « les états limites », où le sujet peine à sortir de la dépendance maternelle, le Nom du Père étant difficilement associable à de l'humain, puisqu'il est marchandise, laissant un sujet à la fois tout puissant et en proie à des angoisses d'abandon, de perte d'objet, avec pour symptôme la dépression (voire l'introduction au débat : Etats limites -Lien-). Nous retrouvons donc ici l'ambiguïté entre le père réel et le Père symbolique, métaphorique, où, malgré tout, le Nom du Père pouvait s'incarner dans une ou plusieurs figures réelles, transcendante, ce qui à présent est nettement plus difficile. D'ailleurs, malgré nombre d'idéologues du capital, aucun n'en n'incarne la valeur, celle-ci n'étant pas humaine. Au moins, Dieu était-il soutenu par un désir de création, à notre image évidemment. Du coup, sans filiation, mis à part le désir de maman, nous voilà anonymes et dépressifs. Finalement, il n'y a pas grand chose de neuf sous le soleil, et que pour se faire un nom il nous faille comme de tout temps tuer le Père, à condition, bien sur, de l'identifier.

 

GG (désolé, je reste anonyme, hors la loi, romantisme oblige !)

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Published by Café-psy
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commentaires

Clovis Simard 24/06/2012 21:01


Blog(fermaton.over-blog.com),No-15, THÉORÈME ANONYMAT. -Perte de la PERSONNALITÉ.

Clovis Simard 24/06/2012 21:00


Blog(fermaton.over-blog.com),No-15, THÉORÈME ANONYMAT. -Perte de la PERSONNALITÉ.