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  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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20 mai 2008 2 20 /05 /mai /2008 16:43
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Parler de nouveauté en matière d’amour peut sembler curieux. Ce sont les mêmes hormones qui depuis la nuit des temps nous font chavirer corps et âme, nous attachent à un partenaire, au moins pour un temps, nous font toucher à l’absolu, nous libère de l’institution et nous font paraître un peu niais aux regards pragmatiques, "beau, beau et con à la fois". Eros, Aphrodite et compagnie, cela fait un bon moment qu’ils ont trouvé preneur. Quant aux flèches de Cupidon elles semblent plus solides que celles de tous les clochers bretons, et que la foudre les traversant, là où elle détruit la pierre, ici perpétue l’espèce et continue d’inspirer le littérateur. Par ailleurs, toujours au rayon invariable, l’ethnologie nous a montré le caractère universel du sentiment amoureux, ainsi que l’éventuelle passion le traversant, et ce, quel que soit les modes relationnels propres aux cultures visitées. On sait aussi que les critères de sélection homme femme sont les mêmes d’un continent à l’autre, indépendamment du degré de civilisation dudit sélectionneur. Idem pour les proportions idéales des corps, etc… Quant au Kama-Soutra, je ne vois pas que son contenu fut pénétré de nouvelles manières transcendantales. En sommes, depuis Adam et Eve, de Eloïse et Abélard jusqu’à Nicolas et Carla, il n’y a pas grand-chose de neuf… sinon le style.
C’est ça, à envisager l’inédit en matière de commerce sentimental, nous ne parlons pas d’amour, mais de style, en l’occurrence plus ou moins classieux, de notre façon d’enrober l’hormone afin de la rendre plus goûteuse, d’en affirmer quelque nouvelle saveur en l’habillant de nos vieux fantasmes, sorte de fétichisme ontologique. Somme toute, nous parlons d’une nouvelle façon de nous chatouiller le désir en vue de cette hypothétique jouissance qui depuis la nuit des temps permet à l’humanité d’espérer et de croire en l’impossible. Ce n’est donc pas d’amour, mais de notre relation à l’amour qu’il s’agit, et là, effectivement, ça bouge.
A première vue, nous pourrions dire que la forme de nos engagements galants est le reflet d’un style plus général concernant nos modes de communication, notre manière d’appréhender le monde, de notre système de valeur, en bref, de la société dans laquelle nous sommes immergés. Disons que la culture, au sens large, oriente notre manière d’être et, par conséquent, la façon de gérer nos sentiments, amoureux ou autres. Autrement dit, notre milieu détermine pour partie la forme de nos agirs. Et de croire que l’amour put échapper à l’influence de la structure sociale dans laquelle nous nous déplaçons me semble quelque peu illusoire. C’est ce dont parle Bourdieu par son concept d’habitus. De sorte qu’en regardant d’un peu plus près, nous constatons que la manière du groupe influe sur le psychisme de l’individu, que le général formate peu ou prou le singulier, que le discourt ambiant manipule l’intime.
La difficulté du thème est que si depuis un siècle, depuis cinquante ans, la problématique sociale s’est modifiée, donnant à notre culture une nouvelle coloration psychique, le sentiment amoureux, lui, demeure inchangé. Je ne vois pas que le tendre ou brûlant regard des amants se soit modifié, que l’on aime mieux ou plus mal, moins ou plus qu’avant, même pas différemment. Pourtant, l’idée que nous nous faisons de l’amour s’est peu à peu transformée et, par suite, la forme de notre relation à l’autre, celui ou celle sur qui nous projetons l’essence même de notre désir. Ce n’est pas tant lorsque la vague émotionnelle nous submerge qu’il y a grand-chose de nouveau, mais, plutôt, lorsque reprenant notre souffle nous devons négocier les courants, les flux émotionnels, nous laisser porter, nager, ou rejoindre la berge, se mettre le cœur au sec, tranquille, ou tenter de s’épanouir dans l’humide, au risque d’y pourrir.
Bien que de définir l’amour ne soit pas si aisé, chacun, ou à peu près, sait de quoi il s’agit, de le découvrir, de l’avoir éprouvé, ou de l’espérer. Disons que grâce à quelques signifiants bien sentis (au propre comme au figuré) nous reconnaissons l’objet, l’élu, à même d’être enveloppé de notre fantasme inconscient. Si la chose est réciproque, que nous soyons pareillement le bon récepteur à fantasme, l’émoi est à son comble, c’est Brodway! Nous sommes donc en présence d’un sentiment indescriptible que les filles appréhendent généralement mieux que les garçons, "lorsque je suis amoureuse, je le sais!" résultant donc de la projection d’un fantasme inconscient. Le moins que l’on puisse dire est que le langage arrive assez tardivement pour tenter de s’approprier cette tranche de réel si agréable qui nous submerge. C’est ici qu’intervient la culture et que l’on peut éventuellement parler de nouveauté en matière de relation amoureuse, lorsque les mots, les symboles en usage à un moment donné, à une époque donnée, s’efforcent de pénétrer l’informulable, le réel. Le psychanalyste Nasio nous dit que le symbolique, le langage, est ce qui rythme "la force de l’impulsion désirante", ce qui nous maintient entre le réel de l’excitation et l’insatisfaction générée par la réponse à notre fantasme. Si Nasio parle de rythme au sujet de la part symbolique concernant la relation amoureuse, je suppose qu’il s’agit pour lui "d’accorder harmonieusement", sur un même tempo, les flux désirants émis par les protagonistes. Toutefois, si ce principe me semble des plus pertinents, au terme de rythme je préfère celui de régulation: le symbolique régule les flux désirants. L’idée de rythme supposerait des intervalles constants entre les pics de désir. Or, quoi de plus instable au temps que le désir. Sans aller jusqu’à cette vision pessimiste voulant qu’en amour l’un souffre tandis que l’autre s’ennuit, il apparaît tout de même difficile, du moins de manière durable, de s’accorder harmonieusement à heure fixe, sinon peut-être le samedi soir.
La nouveauté, donc, en matière de relation amoureuse, est ce qui passe par la culture, la manière dont elle nous est transmise et dont nous nous l’approprions, par le symbolique, par la façon de parler, de penser le désir, et, en premier lieu, le désir qui présidât à notre avènement, celui de nos parents, où nous voyons que la première tranche de culture à nous pénétrer est celle dite familiale. C'est-à-dire la façon dont nos parents ont eux-mêmes symbolisés leur désir. A cela, de constituer ce qui formera l’intégrale de notre culture, s’ajoutera l’influence de notre groupe social d’appartenance, de l’air du temps, puis, de la culture majuscule, synthèse de plusieurs siècles de pensée et de croyance. Ce sont ces différentes strates culturelles, bouleversées, chamboulées, sous la poussée des contraintes sociales et individuelles, qui formeront le terrain sur lequel symboliser notre désir et, partant, la façon de le mettre en acte dans le cadre de la relation amoureuse. Nous pouvons donc dire, à l’image de la terre sans cesse renouvelée par la dérive des continents, mais de structure établie, que si nos sentiments sont pareillement de nature invariables, de les symboliser, de les agir, dépend de ce que l’on pourrait nommer la tectonique culturelle, la dérive du symbolique. Ainsi, de regarder notre posture sur ce sol symbolique en perpétuel mouvement, le plus marquant concernant le sujet qui nous intéresse me semble être la forme consumériste par laquelle nous abordons la relation amoureuse.
Tout d’abord, l’objet d’amour doit répondre à des normes précises: le packaging attrayant, plus que le produit, matérialise notre rêve. Ce n’est pas la saveur qui compte, mais la promesse de cette saveur. En réalité le goût importe peu, l’ivresse est procurée par le flacon. Bien entendu, il n’est pas question de longue préparation culinaire. Eventuellement, afin que le produit à consommer ne soit pas celui de tout un chacun y apportera t’on une petite touche personnelle, comme il se doit suggérée sur l’emballage.
Bien que pour définir notre environnement socio-culturel l’appellation "société de consommation" soit tombée en désuétude de part sa connotation péjorative, elle n’en demeure pas moins appropriée. Trop souvent la relation n’est pas vécue, mais consommée, et lorsque le produit défait de son enveloppe prometteuse ne correspond plus tout à fait à l’argument marketing, il doit être remplacé. Consommer n’est plus un gros mot, c’est un mode de vie, pas vraiment un idéal, juste la strate "air du temps" de notre culture. Sea, sex and sun, quarante ans après avoir soulevé le pavé nous avons acheté des lampes à bronzer afin d’éclairer la plage.
Mais au fond, qu’y a-t-il de nouveau à cela, sinon le style? Partout et de tout temps, si au lieu de simplement nous croiser nous nous sommes arrêtés, c’est d’avoir estimé l’autre, l’objet, selon son apparence. Que ce soit la phéromone ou quelconque signifiant plus ou moins volumineux qui attire l’œil, c’est de notre regard que naîtra le processus imaginaire nous permettant de projeter notre fantasme. C’est le paquet qui dans un premier temps nous attire, le flacon, pas le contenu. Plus ou moins consciemment, ou pas du tout, nous sommes à l’affût des signes que nous avons intégrés comme étant promesse de bonheur. Ce qui fit dire à Lacan que l’amour c’est l’amour du signifiant. D’autre part, nous savons que l’organisme s’accoutume aux hormones à l’origine de la passion amoureuse en moins de trois ans, temps nécessaire pour qu’un enfant soit suffisamment autonome afin que sa mère puisse consacrer assez de son temps à la recherche de nourriture et pouvoir se passer du mâle chasseur qui n’en a pas fini de ses projections… fantasmatiques, elle non plus d’ailleurs. Nous voyons donc que notre approche consumériste de la relation amoureuse n’est qu’une adaptation culturelle à notre réalité biologique.
Pour ce qui est de la strate que je qualifie de"culturelle majuscule", celle qui nous vient du livre, elle nous dit que l’amour est de si noble essence qu’il nous faut le pérenniser au travers d’un couple stable, "pour le meilleur et pour le pire". Si l’on peut voir à cela plusieurs motifs, j’aurais tendance à penser que le principal en est que l’amour fait désordre, que toute autorité, politique ou religieuse, a intérêt d’en canaliser l’énergie. Que l’on habille cela de pragmatisme ou de romantisme, l’essentiel est que l’individu ne perturbe pas le groupe sous contrôle par des débordements intempestifs risquant de s’avérer contagieux. Quoi qu’il en soit, le modèle de ce pan de notre culture est le couple monogame uni jusqu’à la mort, sacralisant la relation, ce qui ne repose sur aucune nécessité biologique, mais bel et bien sur une construction culturelle. Nous avons donc une forte friction dûe à la dérive du symbolique entre, d’une part, le discourt ambiant qui nous pousse à consommer plus, rapidement, passer de l’ancien meilleur devenu obsolète au nouveau meilleur qui nous le doit bien et, d’autre part, le discours de fond, nous martelant les vertus du pire pour parvenir au meilleur, le chemin de croix pour accéder au paradis, l’amour au mérite dans la douleur de son entretien. Disons que notre époque met en évidence la difficulté du juste milieu consistant en une relation sereine, épanouissante, dans laquelle l’imparfaite réponse au fantasme serait le moteur d’un désir s’accommodant du principe de réalité. C'est-à-dire de n’ériger ni le manque, ni la perfection en idéal. Autrement dit, en amour comme au poker, il est aussi difficile de persister que de savoir renoncer. Surtout lorsque nos points d’ancrages symboliques se déplacent sous l’action d’une tectonique culturelle particulièrement vive. Ceci étant, il est mécanique que la culture finisse par s’adapter aux nouvelles contraintes sociales, quand bien même y opposerait-elle une forte résistance. Mais en attendant, la culture étant par définition issue du passé et nous tenant lieu de référence, lorsque de nouvelles pratiques nous heurtent nous regardons naturellement vers ce modèle admis. De tout temps la nostalgie de l’élément positif, oubliant au passage le négatif, a primé sur l’imperfection du modèle présent: "c’était mieux avant!" Je crois que cette phrase est au sommet de notre culture, se transmettant de génération en génération.
Si aujourd’hui la femme que j’aime décide de me quitter sur ce que j’estime un coup de tête imbécile, pour un crétin baraqué, il est probable que j’en veuille à cet air du temps qui ne nous vend que de l’image. Par contre, si faisant fi de mes scrupules passéistes, j’abandonne à son triste sort cette teigne en jogging pour une déesse me rappelant qu’au dessus de Derrick il y a l’Olympe, il y a toutes les chances que je remercie la libération des mœurs et autre révolution sexuelle d’être passée par là. En somme, pas grand-chose de nouveau, sinon le style. D’un côté la douleur du désir frustré, de l’autre la volupté. Quant au plaisir de la douleur, à chacun de faire ses comptes. De sorte qu’aujourd’hui comme hier, le désir reste le moteur de la relation amoureuse, son nécessaire habillage, notre fétichisme ontologique n’étant que la signature d’une époque.
Toutefois, il est possible que le terme nouveau accolé à ceux de relation et amoureuse, trouve sa justification au sein même de l’individu, à son origine, dans la strate culture familiale, deux arguments (parmi d’autres) me semblent pouvoir aller en ce sens. Tout d’abord, l’éclatement de la sphère familiale. Dans la mesure où il est admis que le couple parental n’a plus le devoir de rester uni, où l’on réduit le seuil de tolérance à la frustration, dans le couple, mais aussi chez l’enfant, où l’on se prive de l’élaboration psychique de la douleur en y substituant des artifices chimiques, ou bien d’écarter la réalité dérangeante par le recours au virtuel, le sujet a du mal pour élaborer des défenses fiables, du bon gros symptôme qui protège, et n’a d’autre voie que l’agir. A savoir, le n’importe quoi. Disons que l’appareil psychique a du mal à assumer son rôle protecteur, le sujet est fragile. L’autre élément qui puisse peut-être nous laisser penser que l’individu ait plus de mal à se structurer que par le passé et, par suite, la relation amoureuse, peut se trouver dans ce paradoxe où le sujet est à la fois noyé dans un collectif de plus en plus vaste, la mondialisation, qu’il doive par conséquent lutter pour affirmer son appartenance sociale au travers de quelconque sous genre, national , régional, culturel, etc et à l’opposé, de flatter son individualité par la pseudo reconnaissance de ses droits, et, pareillement de le positionner en tant qu’être singulier, jusqu’à l’outrance de ses choix de consommateur.
Si j’ai commencé en parlant de la strate culture familiale c’est que lorsque tout ceci est intégré par les parents on le retrouve dans la constitution du surmoi de l’enfant. Or, nous sommes là dans une logique de fuite en avant, de stratégie d’évitement, et qu’il est bien difficile dans ces conditions de se construire une estime de soi satisfaisante, passée à l’épreuve du réel. De là, pour éviter la souffrance, la laisser derrière, il convient d’agir, de courir, sur le fil, sans but sinon de s’éloigner au risque de la chute, ce qui donnerait à la relation amoureuse son aspect instable, incertain, excessif et fragile. Mais y a-t-il réellement quelque chose de nouveau à cela?
La question est donc : assistons nous à une simple évolution stylistique, ou bien, de véritables changements chez le sujet modifieraient-ils en profondeur notre relation à l’amour et, pourquoi pas d’envisager la relation amoureuse en tant que stratégie d’évitement de soi ?


G G


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Published by Café-psy
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commentaires

mf 25/05/2008 12:55

Si toutes les femmes avaient des phallus, nous serions tous des sodomites.
Le contraire de la libido, c'est le bide au lit.