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  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 19:05

 

(Sur le même thème, un texte plus récent :  Le désir - lien - )

 

            
              Puisque il est d'usage d'ouvrir le débat sur une question, ouvrons le de suite par l'énoncée du sujet sous forme interrogative. Autrement dit, en quoi le désir serait-il mystérieux?

              A priori, est mystérieux ce que nous ignorons, tout ou partie. Or, s'il est une chose dont par nature nous nous emparons en totalité, voir qui s'empare de nous, c'est bien le désir. Ici, le sentiment à moitié plein ou à moitié vide n'existe pas. Ou l'on désire ou l'on ne désire pas. De la petite envie au fol espoir, quel que soit l'éventuelle ambiguïté de ces émois, il s'agit de désir plein et entier, de le combattre, de le placer au centre, ou de le laisser cheminer. Non seulement nous savons ce qu'est le désir, mais il est le cœur de notre existence, le moteur de l'être (de l'avoir aussi). Sans lui nous n'existons pas. Le sang peut circuler dans nos organes, pour autant, de ne plus désirer nous devenons cadavres. En ce sens, comme le souligna Freud, le principe de nirvana, qui tend à vouloir réduire les tensions jusqu'à l'abolition même du désir, relève de la pulsion de mort, bien que de désirer abolir le désir releva encore et toujours du désir. D'ailleurs, le moine bouddhiste a généralement l'air en bonne santé, comme quoi y a un truc qui doit pas fonctionner dans son histoire. A cet endroit se trompe aussi le philosophe, lorsqu'il espère que de philosopher soit d'apprendre à mourir. Comment lever ce paradoxe d'une vie d'étude, de recherche, éventuellement de création, c'est-à-dire centrée sur l'entretient du désir, pour, le moment venu, y renoncer, d'un coup, comme ça, sans renier sa propre histoire? Philosopher c'est désirer, et désirer c'est nourrir le vivant. Quant à supposer qu'à force de recherche émergea une certaine vérité concernant cette inconnue à jamais qu'est la mort, l'abolition du désir, peut on encore parler de philosophie?

              Le désir est la force motrice, la force vive qui transforme le réel en réalité, qui donne couleur et saveur au monde; la raison, le surmoi, n'étant que d'en adapter l'intensité au regard de nos nécessitées et autres contingences. Le fou est alors celui qui, perdant raison, ne sait plus ajuster son désir à la réalité, à l'ordre symbolique. Du rêve à la pulsion, en passant par le fantasme ou le symptôme, ainsi que dans toute production d'affect, nous trouvons le désir pour origine. En somme, il me semble pouvoir avancer que le désir, à l'instar de la douleur, soit un état, n'étant pas lui-même un affect. En conséquence de quoi, il appartient au réel et ne peut donc se définir, malgré force description concernant ses effets, son but, éventuellement sa source, ou la manière de l'accommoder.

              L'une des difficultés du sujet, je crois, vient de l'absence de mot pour distinguer désir conscient de désir inconscient, à moins de le segmenter en ses différentes manifestations; c'est-à-dire de faire le compte de notre économie psychique. Vouloir parler du désir c'est tenter d'approcher le principe même d'un vivant qui commence de s'élaborer. En effet, si je ne suis pas sur que l'amibe soit désirante, par contre, le désir du hérisson, lui, ne fait aucun doute (voir la pub Spontex à la télé). Comme le disent Laplanche et Pontalis « Il y a, dans toute conception de l'homme (et donc du hérisson), des notions trop fondamentales pour pouvoir être cernées.»

              Ce qui fait débat, me semble t-il, c'est l'articulation autour du manque entre les termes besoin et désir. Chez Freud, le désir consiste à retrouver la satisfaction d'un besoin précédemment résolu, nous renvoyant ainsi à nos premières expériences. Autrement dit, le désir est associé à un manque et viserait à rétablir une situation antérieure de plaisir. Nous sommes là très proche de la pulsion. Chez Lacan, nous serions du coté du fantasme, alors que pour Freud il en serait l'émanation, la réalité propre à l'objet étant de peut d'intérêt, pour l'un comme pour l'autre. Ce qui susciterait notre désir, chez Lacan, serait la part réelle de cet autre qui nous échappe, qui nous manque, dont nous aurions besoin pour atteindre à la satisfaction. Toutefois, tant Freud que Lacan insistent de bien distinguer désir et besoin; ce qui nous interroge alors sur la définition du mot besoin qui, à l'instar du mot désir, me semble être employé, justement, au gré des besoins. Ceci étant, bien que de nuances conséquentes dont l'intérêt me semble résider ailleurs, nos deux compères sont apparemment d'accord sur le fond: le désir est issu du manque. Ne nous reste plus qu'à dire qu'un manque provient d'un besoin non résolu et, contre toute apparence, nous voila dans un nœud sémantique inextricable autour du terme besoin.

              Deleuze, quant à lui, s'oppose à cette vision platonicienne du désir résultant du manque: «ce n'est pas le désir qui s'étaie sur les besoins, c'est le contraire, ce sont les besoins qui dérivent du désir: ils sont contre produits dans le réel que le désir produit». Autrement dit, la forme du besoin serait déterminée par un désir de nature immanente, un flux continu, produit de notre "machine désirante". De sorte que le désir pousserait en nous comme la laine sur le dos du mouton. Cependant, à la métaphore ovine Deleuze préfère Spinoza qui dit ceci: «Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne». Au passage, notons que nous pouvons remplacer le terme désir par celui de besoin. Cela donne: "Nous n'avons pas besoin d'une chose parce que nous la jugeons bonne, mais c'est parce que nous en avons besoin que nous la jugeons bonne". Dans la relation amoureuse la proposition de Spinoza pourrait se traduire ainsi: "Je n'aime pas cette femme parce qu'elle est belle, mais c'est parce que je l'aime qu'elle est belle". Ici, de faire notre échange entre désir et besoin, c'est légèrement plus cynique, mais ça fonctionne plutôt bien: "je n'ai pas besoin de cette femme parce qu'elle est belle, mais c'est parce que j'en ai besoin qu'elle est belle". Cela étant, confronté à la réalité, ça ne marche pas à tous les coups. Quoi qu'il en soit, serait-ce faire du mauvais esprit que de positionner nos deux philosophes au coté de nos deux psychanalystes? En effet, tout le monde semble à peut près d'accord pour dire que l'objet de notre désir n'est que le support de ce dernier, l'écran réel ou imaginaire sur lequel projeter notre désir, notre pulsion, notre fantasme, notre symptôme, mais que dans tous les cas il nous faille cet écran afin de réaliser, de symboliser, notre besoin de projection, d'où qu'il vienne. Certes, selon les uns ou les autres la nature du besoin diffère. D'un coté il s'agit de retrouver la "chose" perdue, grâce à des signes, ou des signifiants qui nous la représente, de l'autre, le besoin est de maintenir l'idéalisation de l'objet afin que sa réalité ne vienne perturber, encrasser l'immanence de notre machine désirante. Peut être est il possible de voir ici le malheur de l'humanité, celui de l'altérité, où l'homme, en tant qu'être social, ayant donc besoin de son semblable, ne parviendra jamais à celui-ci. Deleuze nous propose d'entretenir cela; c'est-à-dire de renoncer pour partie à notre nature sociale en maintenant notre alter ego à cette distance dont la ligne serait matérialisée par le plaisir, une sorte d'autosatisfaction dans la contemplation de notre machine désirante. Si pour la psychanalyse le manque est un moteur, pour Deleuze il est l'outil. Mais chez les uns et les autres, qu'ils l'admettent ou non, le désir s'articule bien autour du manque. Et si l'on pense que la primauté de notre nature soit désirante, plutôt que sociale, il n'en demeure pas moins qu'elles sont antagonistes lorsque la partie désirante se projette sur la sociale.

              Deleuze prétend que "l'ascèse a toujours été la condition du désir", prenant l'amour courtois pour exemple, où le galant, dans l'idéal, tournera autour de sa belle jusqu'au trépas, de peur que la confrontation au plaisir soit en deçà du fantasme, ou, selon lui, que le processus désirant soit interrompu par une décharge de plaisir. En somme, il nous invite à l'amour pépère, sans risque, une sorte de placement tranquille, espérant qu'aucune crise "boursière", si j'ose dire, ne vienne ruiner notre désireux possédant.

              Deleuze, dans un salutaire esprit révolutionnaire, s'en prend à une psychanalyse embourgeoisée qui, selon lui, tente d'enserrer le désir dans le carcan familial, le maintenant sous "le joug de papa maman", et qu'il faille le replacer dans le champ social, racial, géographique, politique, etc... Si je suis d'accord avec lui sur la nécessité de secouer une psychanalyse ayant forte tendance à l'embourgeoisement dogmatisant, j'attends toujours l'explication rationnelle, clinique, passée à l'épreuve de notre réalité, de sa proposition. Je dois dire que sa démonstration par l'amour courtois me semble des plus hasardeuse, à commencer par le fait que cette pratique, déviante s'il en est, soit de scinder, de cliver le corps et l'esprit. A moins qu'il ne s'agisse, pour le corps ainsi frustré, de maintenir la pression à l'intérieur de notre auto cuiseur plein d'une libido bouillonnante, et que la rotation affolée de notre petite soupape soit plaisante à la dame, ou, selon, au monsieur. Mais après tout, si tout le monde est d'accord, il n'y a pas de mal à se faire du bien comme on l'entend. Par ailleurs, je crois que Deleuze se trompe de cible. Ce n'est pas la psychanalyse, du moins contemporaine, qui tente d'encadrer, réglementer, contraindre le désir, mais ceux qui s'efforcent, par le dictat d'un ordre moral, de limiter nos désirs, justement, en restreignant notre accès au plaisir. De sorte qu'il n'est pas besoin de faire appel à la théorie psychanalytique pour designer le plaisir en tant que condition du désir, la religion s'en charge. Partant, si d'évidence le désir nous rend libre, curieux, créatif, celui-ci dépendra alors de l'expérience que nous faisons du plaisir. En somme, notre force vive, celle qui consiste à faire tourner la "machine désirante" à plein régime, qui permet au philosophe, au psychanalyste, à l'artiste, tout simplement à l'amoureux d'exister dans sa passion, dépendra de l'accès au plaisir que l'on nous a ouvert et, bien entendu, de la façon dont nous l'avons pénétré, c'est à dire interprété. Et là, de revenir au "joug de papa maman", force nous sera de reconnaître que nos premières expériences de plaisir leur doivent beaucoup. Sans entrer dans le détail des conséquences d'un arrêt brutal du processus de rodage de notre "machine désirante", à savoir lors de la période préœdipienne, voici ce qu'en dit le psychiatre Willy Pasini, spécialiste du genre: «Nous naissons tous avec le désir d'être protégés, nourris et guidés dans nos comportements. De la rencontre entre cette pulsion et la réalité dérivent des fantasmes et des affects qui forgent la personnalité de l'enfant et conditionnent ensuite sa vie d'adulte.» Plus loin il ajoute: «La résolution du conflit oedipien (...) constitue le véritable substrat de la flèche de Cupidon.» ce que la sagesse populaire  reprend lorsqu'elle constate qu'un enfant n'ayant pas grandi dans l'amour peut difficilement en faire montre dans sa vie d'adulte. Au passage, on notera que Pasini parle du désir en terme de pulsion, rejoignant Freud en cela. Or, justement, je crois que "le mystère du désir" se trouve ici. Chacun y va de sa définition, manquant parfois singulièrement de rigueur dans l'usage du mot au regard de la signification proposée. Il en résulte alors une impression de flou, d'un truc insaisissable, que Deleuze contourne très bien par l'association des termes "machine" et "désirante". On peut en parler, dire si elle fonctionne correctement, si elle a des ratés, voir ses effets, de quelle manière les contrarier, mais, sur la machine, rien, sinon qu'elle est immanente, ce qui à mon sens relève de la tarte à la crème. Puisque tout le monde reconnaît que l'objet, paradoxalement bien réel, n'a que peu à voir avec notre réalité, n'ayant dès lors une consistance que de par notre potentiel créatif, notre capacité à l'inventer en tant que porteur d'éléments, de signifiants, que l'on puisse ou non associer à des plaisirs antérieurs, notre rapport à l'objet est donc forcément immanent. La transcendance sera par conséquent la métaphore nécessaire pour nommer ce que nous ignorons, par romantisme ou autre, du processus immanent. La transcendance n'existe pas, sauf de croire en Dieu, ou quelque chose d'approchant. En somme, chaque fois que nous essayons de circonscrire le désir dans un principe énonçable, il en manque un bout. Cela peu certes lui convenir, le désir s'appuyant sur le manque, mais certainement pas le plaisir qui, comme nous le savons, ne peut se satisfaire d'un bout manquant; à moins de le compenser par quelque transcendance de son cru; une métaphore fétichiste en somme.

              Pour conclure, il me semble alors devoir diviser le terme désir en trois secteurs fonctionnant sur des registres différents, bien qu'étroitements imbriqués: la machine désirante, le désir inconscient et, le désir conscient. Du coup, peut-être faudrait-il voir de l'énoncée de ce principe vital la sectorisation tripartite des grandes topiques psychanalytiques, c'est-à-dire des représentations spatialisées de l'appareil psychique et, d'en resituer l'énoncée dans ces espaces? Chez Freud, le ça, le moi et le surmoi; chez Lacan, l'imaginaire, le symbolique et le réel; chez Winnicott, le moi, l'espace potentiel et le non moi. De sorte que le mystère n'est pas prêt d'être résolu.

              Mais de finir sur une question plus sympathique, considérant l'intrication du désir et du manque, de la nécessité d'habiller notre désir de manière agréable, à savoir de notre manque, peut-on parler nous concernant de fétichisme ontologique? De là, peut-être, notre indulgence parfois teintée d'envie envers sa forme pathologique? Freud ne disait-il pas que tout névrosé, donc désirant, rêve de perversion. Bref, ne faudrait-il pas remplacer cette affirmation absurde que nous soyons tous plus ou moins névrosés, par cette autre ci, que nous soyons tous, fruit de notre désir, plus ou moins fétichistes, polymorphes évidemment ?

 

                                                                                                                                                                      GG

 

 


                                             




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Published by Café-psy
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