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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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13 mars 2008 4 13 /03 /mars /2008 18:57

 

                   Qu’on l’entende au sens commun, ou dans son acception psy, le terme déni correspond à un refus. Freud utilisera le terme dès 1905 à propos de l’attitude du petit garçon déniant l’absence de pénis chez la femme. Par la suite, quelque vingt ans plus tard, il le conceptualisera en tant que mécanisme opposé au refoulement. Ainsi, la représentation, l’affect, la pulsion refoulée est stockée plus ou moins profondément dans un coin de l’inconscient. En cas d’échec ou d’insuffisance dudit processus le refoulé fait retour sous forme de symptômes, lapsus, rêves, etc… On peut dire que le refoulement est le mécanisme majeur dans la constitution des personnalités de structure névrotique, ce que nous appelons de manière restrictive les gens normaux. Bien que le terme refoulement ait une connotation péjorative, rappelons qu’il s’agit également d’un processus nécessaire pour que s’établisse la santé. Le déni, quant à lui, refuse la perception, ne la laisse pas entrer, elle ne parvient pas à l’inconscient, elle n’existe pas. Selon Freud, dans le cas du refoulement, le moi se défend d’une réalité intérieure, une pulsion, alors que s’agissant du déni c’est la réalité extérieure qui est rejetée. A cela, Mélanie Klein ajoutera le déni de la réalité psychique. Quant à Lacan, c’est à partir du déni qu’il développera le concept de forclusion. Quoi qu’il en soi, ce qui est dénié ne peut faire retour puisque non advenu. Par conséquent, confronté à la perception déniée, le moi ne peut que produire une réponse inadaptée, délirante ou hallucinatoire, puisqu’il est mis en présence de ce qu’il ne peut intégrer. La réponse du moi aura donc pour fonction de se protéger de n’importe quelle façon contre l’angoisse intolérable provoquée par l’inconcevable. Un exemple courant est celui du déni associé à la mort d’un être cher. Le moi peut ainsi maintenir la personne en vie sous forme d’hallucinations. Nous sommes là dans le cadre d’une défense de mode psychotique, bien qu’un symptôme isolé ne suffise pas à déterminer une structure de personnalité. Dans le cas d’une défense de mode névrotique, utilisant donc le refoulement, le moi pourra refouler sa douleur en se focalisant par exemple sur le chagrin d’un proche sur lequel il pourra recentrer son attention, se maintenant ainsi du coté de la vie tout en intégrant la réalité de cette mort, bien que refoulant les affects intolérables lui étant associés. Toutefois, si le déni est le pendant psychotique du refoulement névrotique, les organisations limites de la personnalité, dites aussi borderline, partages leurs défenses avec les structures psychotiques, dont, bien sur, le déni. Si le principe en demeure identique, leur mode de fonctionnement diffère. Concernant le déni, celui-ci portera principalement sur le fait de ne pouvoir reconnaître à l’autre un narcissisme propre. Enfin, précisons qu’un mécanisme de défense ne peut être observé en l’isolant de ceux lui étant associé. Ainsi, déni, clivage et projection sont-ils intimements liés, eux-mêmes associés à d’autres. Aussi, prudence, c’est comme pour les trains, un mécanisme peut en cacher un autre. Ne faisons pas comme ces rebouteux de l’âme qui, trop contents d’identifier une apparence pour le coup trompeuse, vont étiqueter le client de manière erronée, lui promettant ainsi quelques belles années d’errance soi-disant thérapeutique. Ceci étant ce n’est pas une raison pour refouler le déni et d’en regarder au moins les éventuelles conséquences sociales lorsque c’est l’appareil institutionnel qui en fait usage, sans toutefois oublier que derrière l’appareil il y a des hommes l’ayant conçu, et qui le maintienne en l’état, si j’ose dire. La question peut être alors, de même qu’en psychopathologie, de déterminer les mécanismes de défense d’un  système qui d’évidence ne tourne pas très rond et voir de quelle manière, nous, infimes maillons pour grande partie déniés, pourrions contribuer à sa guérison et, par là même, améliorer notre "maillonitude". Certes, les conséquences fâcheuses des troubles du système concerne peu de monde, seulement les marginaux, les vieux, les jeunes, les chômeurs, les SDF, les handicapés, les femmes, les juifs, les arabes, les noirs, les PD, les gauchistes, les gros, etc… Bref, une infime minorité. Par le passé, lorsque ladite minorité en avait assez, on coupait des têtes. Puis vint la mitraillette, les explosifs, la chimie au service du prolétariat, Marx, Bakounine, etc… En somme, de Ravachol à Gandhi, des contre systèmes ayant montrés leurs limites, pratiquant eux aussi le déni de l’individu, c'est-à-dire de la réalité. N’oublions pas que si système il y a, celui-ci n’existe théoriquement que pour servir les intérêts de ceux qui en sont l’essence. On ne s’organise pas en société pour flatter quelques égos singuliers, mais parce qu’ensemble on est plus fort, plus à même d’encaisser le réel, et qu’il est plus facile de faire la fête à plusieurs que tout seul. Or, non seulement on ne rigole pas tous les jours, mais du gâteau créé par tous, chacun à sa mesure, seul un petit nombre s’empifre. Et pour nous faire passer la pilule, en place du gâteau, on nous dit "ayez le sens des réalités, il ne peut y en avoir pour tout le monde". Ah bon! la démocratie nous priverait donc de dessert? Quant à "liberté, égalité, fraternité" sûrement s’agit-il d’humour noir. C’est un peu comme dans la religion, "aimez vous les uns les autres" qu’y disaient. Après tout, les dieux aussi ont le droit de s’amuser, l’austérité c’est bon pour les hommes. Heureusement qu’autour de nos sociétés existent les étrangers, menaçants, prêts à violer nos filles et nos compagnes, et qu’il nous faille rester groupés pour abreuver d’un sang impur, le jour venu, les silos de notre pâtisserie.

 

                   Donc, disais-je, on ne peut isoler un mécanisme de défense sans tenir compte de ceux lui étant associés, en l’occurrence, principalement le clivage et la projection. Concernant le clivage, le moi douloureusement sollicité se scinde en deux parties ne communiquant pas entre elles, l’une prenant compte des désagréments de la réalité, l’autre déniant cette dernière lorsque devenue intolérable. Les deux parties demeurent antagonistes, sans formation de compromis possible. Le moi passe de l’un à l’autre de ces secteurs clivés, verrouillés, au gré des sollicitations auquel il est soumis. Une partie intègre intellectuellement les différentes composantes de la réalité, constituant ainsi un savoir, l’autre partie, usant pour ce qui nous intéresse du déni, se constitue à l’opposé un savoir-faire en formatant la réalité selon ses besoins. Ajoutons à cela une bonne dose de projection, c'est-à-dire d’attribuer à l’autre ce que le moi ne peut reconnaître en son idéal, comme par exemple une pulsion de destruction, et nous avons là, à divers degrés qu’il ne conviens pas de détailler ici, le fonctionnement paranoïaque typique de tous nos pourfendeurs de désordre, toujours prêts à lutter contre une menace extérieure sur laquelle ils projettent leur plus bas instincts. Et comme ceux d’en face font pareil, tôt ou tard ça fait des étincelles. Ici, le terme d’objet, pour désigner son semblable, semble tout à fait adapté puisque celui-ci n’est toléré qu’en tant qu’il se laisse instrumentalisé, comme le bon peuple, par opposition à la racaille.

                   Un décideur, par définition, est celui qui décide pour les autres, les objets. Il s’agit donc d’un être particulièrement compétant, du moins que la communauté reconnaît comme tel. C'est-à-dire qu’elle projette en lui une capacité de choix dont elle s’estime dépourvue. Par exemple, de qui aura le droit de manger le gâteau et en quelle quantité? A l’opposé, chez le décideur, sans entrer dans les fonctionnements pervers dont nous ne pouvons supposer qu’il fasse usage, et ne me dite pas qu’il s’agit là d’un déni de la réalité, le décideur, donc, pour se faire connaître et reconnaître, doit faire passer le message que sa conception de l’organisation sociale est la plus à même d’apporter joie et prospérité à la communauté, et cela à plus ou moins court terme. Un bon moyen de parvenir à ce résultat passe par la projection: isoler en l’objet ses propres pulsions indésirables afin de les manipuler, de l’extérieur en quelque sorte. Se pose alors la question, dans ce cadre précis, de savoir si ce qui échappe à la projection est dénié ou refoulé, les conséquences en étant fort différentes. Rappelons que le refoulé peut faire retour, qu’il est symbolisé avant d’être stocké, alors que le dénié, selon la terminologie lacanienne, appartient au réel, qu’il n’est pas symbolisable, qu’il ne peut être énoncé, que le moi en butte à l’objet de son déni ne peut qu’être hors sujet, dans tous les sens du terme. Grâce au clivage et aux moyens mis en œuvre pour que le moi reste dans sa zone adaptée l’objet du déni peut y cohabiter intellectuellement, mais si celui-ci se fait trop insistant, que le moi pour se défendre n’est d’autre choix que de basculer dans son secteur "savoir-faire" plutôt que "savoir", il produira donc une réponse délirante face à l’indicible ou, s’il s’agit d’une organisation limite, sans entrer dans le détail du processus, il basculera dans la dépression. Quoi qu’il en soit, lorsque ce type de fonctionnement ayant pour base le déni caractérise l’appareil social, ce sont les appareillés qui trinquent, autrement dit le bon peuple. Quant à la racaille, plus difficilement instrumentalisable, elle est mieux armée pour se défendre, d’où sa fonction de bouc émissaire. Précisons toutefois que par "racaille", étant moins restrictif que notre président, j’entends le sens que les Communards donnaient à ce terme, à savoir, ceux qui refusent l’instrumentalisation que leur propose l’appareil, bien qu’au profit d’autres modèles qui, nous l’avons vu, pratiquent aussi le déni.

                   Bien sur, quoi que la tentation soit grande, mon intention n’est pas de dire que tous nos décideurs soient de structure psychotique ou non établie dans un état limite ou pervers, construisant notre réalité sociale, la leur, sur fond de déni. D’autre part, les tentations idéologiques sont grandes d’attribuer à ceux avec lesquels on n’est pas d’accord une étiquette qui nous arrange, en l’occurrence celle de malade. De telles dérives ont par le passé été l’un des principaux marqueur du modèle totalitaire. D’ailleurs l’argument peut facilement se retourner vers celui qui l’énonce, s’agissant alors d’attribuer à l’autre le dérèglement que l’on ne peut voir chez soi. Ainsi, notre déni de la réalité sociale, notre inadaptation dirait certains, ayant pour conséquence une construction apparemment rationnelle, bien que délirante ou dépressive. Cependant, j’ose penser que le pouvoir, y compris celui se revendiquant démocratique, croise au moins parfois la pathologie, ou la santé, c’est selon, et que l’archétype ci avant proposé n’est pas une pure fiction. Par contre, si le fait d’appartenir à une structure sociale ou idéologique nous offre peu de recul pour prendre conscience des délires qu’elle produit sur fond de clivage et déni, il en est d’autres, plus lointain, que l’on peut observer. Donc, pour finir sur un autre registre, je prendrais l’exemple de cet homme en noir, portant robe et chaussettes, ce qui en soi est déjà discutable, nous promettant chaque dimanche la vie éternelle en agitant un appareil à fumée et, nous invitant pour ce faire à manger symboliquement un peu du corps d’un type mort il y a deux mille ans, qui parait-il aurait ressuscité. Pourtant, en dehors de son passage à l’acte dominical, délirant et obsessionnel, notre sermonnaire est un homme en bonne prise avec la réalité. Peut-être faut-il voir de cela une belle démonstration de déni du réel, en l’occurrence la mort. Le "aimez vous les uns les autres" n’est pas mal aussi comme déni de l’altérité. J’ajouterais juste qu’il n’est pas insensé de penser que d’être formaté par un système s’enracinant pour partie dans la pathologie puisse nous amener à considérer sa morbidité constitutionnelle comme paradigme de la normalité. Mais si nous rejetons la Culture nous permettant d’envisager une structure sociale plus saine, peut-être, alors, s’agit-il du déni de cet informulable réel que serait la santé, et qu’il est plus facile d’apprivoiser la mort par un quelconque délire.

                                                                                                               

                                                                                                                                GG

 

                                                                                                                    

Petite bibliographie :

 

__ Les mécanismes de défense – S Ionescu, MM Jacquet, C Lhote – Armand Colin

__ Vocabulaire de la psychanalyse – J Laplanche, JB Pontalis – PUF

__ L’analyse des défenses. Entretiens avec Anna Freud – J Sandler – PUF

__ Les états limites – P Chavrier, A Hirschelmann-Ambrosi – Armand Colin           

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13 mars 2008 4 13 /03 /mars /2008 18:55
                   De prendre l’histoire à son début, Yves Coppens situe la naissance de l’humanité lorsque notre ancêtre "su qu’il savait". De là, inévitablement, il voulut en savoir plus qu’il ne savait déjà. Partant, de questions en questions, il finit par s’interroger sur lui-même : «Qu’est-ce que je fais là ?» La question pouvant s’entendre aussi bien comme «Quel est le sens de l’acte que je suis en train d’accomplir ?» que «Quel est le sens de ma présence en ce lieu ?» Ici naquirent les sciences humaines, lorsque la question prit une tournure métaphysique. C'est-à-dire, remettre en cause ma présence au monde au-delà d’apparences que de tout temps l’on sut trompeuses, voire dangereuses. C’est ici que s’enracine la psy cause. Pourtant, jusque là, tout allait bien, malgré un petit fond d’angoisse quant à la nature d’un milieu souvent hostile d’où pouvait surgir le danger à chaque instant, justement de derrière les apparences. La décompensation, si l’on peut dire, survint lorsque le fatidique "qui suis-je ?" entra en résonance avec cette évidence que "si mon environnement est truffé de faux- semblants pouvant s’avérer toxiques, et même mortels, que puis-je receler en moi, dissimulé sous ce teint buriné, de dangereux à moi-même ? sans parler des autres, dont je sais ne pas tout percevoir". Nous voyons là le paradoxe du questionnement existentiel, en soi anxiogène alors que son but est précisément de lever l’angoisse. Cette malheureuse tentative d’auto guérison, dont à l’heure actuelle nous ne sommes toujours pas guéris, après divers essais, trouvera son nom en celui de philosophie, ancêtre de psy-chose.
                   Ceci-étant, si l’on veut préciser la question d’origine, trop vague, en extraire les problématiques sous-jacentes par l’apport de nouvelles questions plus fines, mieux ciselées, comprendre pour espérer maîtriser, pénétrer au plus profond le cœur du sujet, il faut pour cela apporter des réponses, moteur de la question. Non pas que l’on put dissiper l’angoisse originelle de la sorte, au mieux pourra t’on la masquer un temps, mais de poursuivre notre illusoire auto-thérapie en creusant le symptôme existentiel en de nouveaux questionnements pour le coup plus profonds. En somme, la réponse n’est pas une fin en soi, puisque la vie est une maladie dont on ne guérit pas, juste nous permet-elle d’élaborer de prochaines questions dont on espère encore. Je passe sur les grossiers égarements mystiques du genre "et Dieu dans tout ça ?" dont la finalité est d’assécher le cours des questions, donc d’un peu de notre humanité, en le faisant disparaître sous la vase des solutions mode d’emploi, pour en arriver à ces réponses nous permettant un sain renouvellement du genre, le concept
                   Ainsi, de questions en réponses, de problématiques en concepts, délaissant le symptôme pour attaquer le mal (de vivre) à sa racine, parvient-on à ce constat d’un truc inconnu, une force nullement divine nous agitant de l’intérieur et, de se demander comment la dompter, chez soi, évidemment, mais aussi chez les autres qui, objectivement, ont une fâcheuse tendance à faire et penser n’importe quoi. Si à l’époque, faute d’un nombre de questions suffisant, n’existait que le mode philosophique pour tenter de mettre en lumière ce trou pulsionnel au cœur de nos âmes par lui agité, c’est de cette volonté d’éclairage que l’on peut situer la véritable naissance de psy-chose, l’éthique, de Spinoza, en étant à mon sens le premier rejeton. Nous voyons donc, de Spinoza à Freud, offrant ses premières lettres de noblesse à psy-chose, que les grandes bases du machin psy furent des objets conceptuels. Or, un "beau" concept est avant tout une production artistique qui, comme toute œuvre d’art, à pour fonction première d’être le réceptacle d’un émoi indicible à qui l’artiste tente de donner corps, et que ce corps résonnât si possible à l’unisson entre notre imaginaire et celui de son créateur. Ainsi, comme le souligne Deleuze, spécialiste du genre, un concept n’a de valeur que signé. C'est-à-dire, qu’on peut de ce petit symbole lire entre les lignes la nécessité créatrice à l’origine de notre propre émoi, de ne pas se saisir de l’objet seulement pour son apparence, car alors il nous échappe, mais aussi de ce qu’il ne peut dire, l’entre les lignes: sa substance. De toute manière, une œuvre d’art est en elle-même un concept. Alors, qu’elle soit peinte, sculptée ou écrite, l’émotion est au delà du symbole, ce qui ne retire en rien du pertinent, ou de l’impertinent à son enveloppe.
                   En situant la psy-cause dans le registre de la création artistique, il convient de nommer ce que la branche psychanalytique de psy-chose a identifié comme le principal moteur de l’artiste: la sublimation, mécanisme de défense psychique dont voici une courte définition: Détournement d’une pulsion sexuelle en direction d’une activité socialement valorisée. Autrement dit, se consoler d’une grosse envie libidineuse irréalisable en investissant un projet désexualisé dont on espère quelque retombée narcissique compensatoire. On comprendra donc aisément qu’il vaut mieux produire du "lourd" pour se remonter le moral. En outre, ce mécanisme s’oppose au refoulement, la pulsion n’étant pas refoulée, mais détournée, évitant ainsi le fâcheux retour conduisant tout droit à la névrose. Ainsi, la psy-cause fut-elle probablement d’éviter une névrose à ses créateurs. D’ailleurs, lorsque l’on dit que Freud n’a jamais soigné personne, c’est faux… s’étant au moins soigné lui-même, preuve que le concept dans son essence est efficace.
                   De revenir au début de l’histoire, nous avons donc la question, "qu’est ce que je fait là ?" Au gré des réponses, la question se complexifiant, arrive la philo qui va considérablement accroître, préciser et diversifier le stock de nos soucis existentiels. Puis, à force de se goinfrer de questions et réponses de plus en plus riches, débordant de concepts, ne les contenant plus, philo-chose explose, donnant naissance, entre autres, disons les plus gros morceaux, à psy-chose et socio-chose. Ceux là, n’attendant pas d’éclater, se scindent à leur tour en diverses entités plus ou moins autonomes. Concernant psy-chose, citons, psychanalyse, béhaviorisme, systémie, évolutionnisme, neuropsy, thérapies diverses et variées, sans parler des ponts avec philo-chose et socio-chose, etc… Quand bien même cette genèse serait un peu élaguée, nous voyons la filiation et l’imbrication des différentes sciences humaines (de moins en moins molles) étant d’une seule et même proche famille. Ainsi, évoquant leur parenté, nous pourrions les comparer au monde animal composé d’espèces justement regroupées en familles. Si l’on prend au hasard l’une de ces familles, les mammifères, signifiant porteur de mamelles, auquel appartient le genre humain, l’éthologie, entre autres, nous montre que l’on ne peut distinguer l’homme de ses cousins allaitant par une  quelconque spécificité, mais par l’assemblage de ces dernières. En somme, le produit fini. De la même manière, il semble difficile d’isoler une des sciences humaines en pointant l’un de ses particularismes, chacune planchant sur le même sujet, bien que d’apparence l’évolution de la pensée les ait séparées. Disons que taraudé d’une même préoccupation, lever l’angoisse existentielle, comprendre l’autre, notre semblable, c’est à dire nous même, notre mamelle est l’auto thérapie. Les différences entre socio, psy et philo sont dans la manière de symboliser la question, de la conceptualiser, et du produit ainsi obtenu, de sa précision aussi. Pourtant, à bien y regarder, toutes disent la même chose, juste le formulent-elles différemment, l’étayant de leurs propres matériaux fait de précédents résultats.
                   De prendre un sujet qui nous intéresse, l’inconscient, nous voyons que bien avant de le nommer, avant même philo-chose, aux temps mythologiques, il était déjà objet de préoccupation. L’âme n’est pas concevable sans sa zone d’ombre, "le coté obscur de la force", ou, pour les bienheureux, de cette étrange lumière en nous qui guide notre raison. En bref, cela fait longtemps que la psy cause est latente. C’est Freud qui nous révélera l’ampleur de la "chose", définissant lui-même sa découverte comme le troisième grand bouleversement auquel fut confronté l’humanité. Le premier choc nous le devons à Copernic, révélant que la terre n’était pas au centre de l’univers, contrairement au nombril de chacun, mais tournait autour du soleil. Le deuxième, c’est à Darwin qu’on le doit, comme quoi, horreur, l’homme serait un animal comme les autres. Enfin, et là c’est Freud qui s’y colle, le moi n’est pas maître chez lui, ce qui d’évidence n’est pas encore bien digéré. De là, malgré quelques résistances, philo-chose et socio-chose l’intégreront à leur pratique, y compris pour en dénoncer un usage devenu routinier à certains. Je pense notamment à Deleuze et Guattari avec l’anti-oedipe. De la même manière psy-chose puisera chez ses consoeurs. Voir par exemple la parenté revendiquée entre Lacan et Spinoza. Cela, pour dire que malgré les apparences, celles derrières lesquelles se cache le danger, en l’occurrence celui de l’égarement, la différence principale entre les différentes sciences humaines réside surtout dans l’usage d’une grille de lecture spécifique permettant de se focaliser sur le pan d’une question commune ayant pour même motivation l’auto- guérison. 
                   Toutefois, parlant de tentative d’auto- guérison du genre humain, il s’agit avant tout de celle (l’auto- guérison) de qui pose la question. Certes, en nous contentant de l’apparence, nous pourrions supposer que de tels efforts de recherche conceptuelle, outre la sublimation, soit simplement le fait, donc, d’une saine curiosité intellectuelle, sans penser  nécessairement que l’auto- thérapie soit l’inspiratrice de qui investigue l’au delà du décor. Pourtant, de s’astreindre à pénétrer l’âme humaine, d’essayer d’en décrypter le fonctionnement, d’aller fouillasser en ses tréfonds, ne peut se faire sans espérer en remonter quelque chose de soi. D’autant que pour descendre au cœur de l’être il n’y a d’autre chemin que celui passant par nos propres entrailles, d’ailleurs pas forcements propres. C’est ainsi qu’il n’est pas besoin de théoriser le sujet pour savoir intuitivement que la condition première pour qui prétend introspecter l’autre est d’y être passé soi même, et pas seulement l’analyste.
                   La   pédagogie nous a montré que l’on ne pouvait intégrer que ce que l’on connaissait déjà. Or, il y a de l’autre en nous, du connu donc, c’est même de cela que nous nous constituons, dans son désir, dans son regard, et c’est de cet autre en nous, et inversement, que nous pouvons communiquer, au delà des mots, entre les lignes, se comprendre en somme. Pour formuler cela différemment, tout ce qui nous vient de l’extérieur est créé en nous, y compris le désir de l’autre. L’irruption du réel n’a de sens que dans la manière dont nous l’interprétons. Nous ne sommes pas une création du monde, c’est le monde qui est notre création. Voila pourquoi la mort ne peut être conçue par nous, parce que nous n’avons pas les moyens de la créer, de la symboliser, étant en elle-même l’abolition de la création, c'est-à-dire notre opposée radicale. Ainsi, ce monde de vie que nous créons gravite t’il bien autour de notre nombril, ou toute autre partie plus saillante de notre anatomie, le soleil n’étant au fond que la boule de notre bilboquet.
                   Mais si d’aucun pense que la question ne relève pas nécessairement dune forme d’auto- thérapie, reprenons l’hypothèse de la saine curiosité intellectuelle, sans qu’il soit besoin de se placer au centre de l’univers, ni de tenter de résoudre une problématique personnelle, ce qui de fait nous repositionnerait au centre de la question. Sauf que là, déjà, ça coince. La curiosité répondant au désir de combler une lacune, un manque, on voit bien qu’il s’agit avant tout de remplir ce creux en nous. Mais peut-on parler d’auto- guérison sans connaître la nature du creux? Lorsque j’ai faim, que j’ai un petit creux, mon désir de nourriture en est l’expression. Pour autant, il semble difficile de dire que je me guéris ainsi à heure fixe trois fois par jour. Pourtant, si je ne mangeais pas je tomberais malade, jusqu’à en mourir. Mon petit creux est donc le symptôme provoqué par cette menace que je sens peser sur moi, c’est l’intrusion du manque. Ainsi, la nature du creux, la curiosité pour ce qui nous occupe, détermine la menace. On peut donc dire que le chercheur, gros curieux s’il en est, est quelqu’un de très menacé. Qu’en est-il alors du chercheur en sciences humaines? et du psy en particulier? Peut-être simplement celui qui identifie au mieux la menace. Mais l’on pourrait aussi imaginer une sorte d’honnêteté viscérale qui pousserait certains à traquer la vérité derrière les faux semblants. Cependant, outre que si l’humain fut doté d’une honnêteté fondamentale n’étant pas stratégie adaptative cela se saurait, on voit qu’il est à nouveau question de résoudre un conflit entre l’être et le dehors. Quant au pur plaisir intellectuel, je ne reviendrais pas sur l’idée que pour qu’il y ait recherche de plaisir il faut un manque, je me contenterais de citer parmi d’autre ce mécanisme de défense psychique, moins noble et moins efficace que la sublimation, qu’est l’intellectualisation. Comme tout mécanisme de défense il répond à cet impérieux besoin de soulager le moi d’une excitation interne déplaisante, voir insupportable, autant dire d’un malaise, d’un mal être dont il faut guérir, survie oblige. Il s’agit en l’occurrence de remiser l’affect douloureux par le recours à la dialectique. Autrement dit, de se protéger de la tempête émotionnelle dans le port des abstractions. En somme, d’oublier ses soucis, ce qui rapproche du refoulement, en surchargeant le neurone de boulot. D’ailleurs, comme le faisait remarquer Freud, "les dangers pulsionnels rendent les hommes intelligents".Ainsi, la question est-elle une réponse au malaise de qui la pose. D’où l’intérêt de se pencher sur les questions qui présidèrent à des concepts nous indiquant la voie à suivre, questions faisant nécessairement écho à une problématique intime qui, cela c’est vu, peut être de l’ordre du dérèglement. Nous savons de quelle façon il est facile de manipuler un sondage d’opinion en ne demandant que ce que l’on souhaite y voir figurer. De se méfier alors de ces œuvres conceptuelles qui ont pour fonction d’être le sondage de l’âme de leur créateur. D’où cette constatation de Winnicott: "La pensée n’est que piège et illusion si l’inconscient n’est pas pris en compte", sans parler de la saine volonté de Dérida à déconstruire… les apparences, évidemment, et de s’interroger de temps à autre quant à une éventuelle paranoïa qui pousserait certains de nos décideurs à nous imposer leur vison du monde comme étant la seule possible, bien qu’élaborer du concept ne soit pas nécessairement leur fort.
                   Derrière la psy cause nous avons donc ces questions: Comment faire avec ce dehors qui m’agite à l’intérieur? Comment négocier avec le réel? et, surtout, comment parvenir au plaisir depuis que je sais la jouissance impossible? C’est ainsi, en affinant la question, en lui ouvrant de nouvelles aires de jeu, sinon de réflexion, que, pour répondre aux exigences interrogatives pulsionnelles de quelques sublimeurs tatillons, l’on symbolisa les questions de manière tellement précise que de nouveaux langages furent créés, c'est-à-dire chargés de leurs propres signifiants. On finit donc par établir des frontières symboliques, de nouveaux noms pour désigner les adeptes de telle ou telle forme de la question, jusqu’à croire nos préoccupations différentes. Mais que se soit psy-chose, philo-chose ou socio-chose, tous se cognent sur ces pans de réel étant que la vie finit toujours mal, que nous sommes chacun au centre d’un univers incomplet que l’on ne peut partager autrement qu’en bribes illusoires, que de cet univers nous ne tirerons jamais la quintessence, c’est l’impossible de la jouissance, et qu’il nous faut de cela négocier, du mieux possible, présent et futur présent, jusqu’à la chute.         
                   Pour continuer d’alimenter la psy cause, toujours dans le genre réel percutant, il y a le regard des autres, énigmatique, grâce auquel, pourtant, nous nous construisons. Miroir troué dont nous devons reconstituer, imaginer, le reflet que nous désirons, ou redoutons d’y voir. De plus, comme si tout cela n’était pas suffisamment déstabilisant, voila le chef de la horde psychanalyse, papa Freud, qui nous explique que nous aussi sommes troués d’inconscient. De là à penser que ce sont nos trous qui s’observent il n’y a qu’un pas, au bord du trou, évidement. Et paf ! la chute, se cognant sur d’autres pans du réel, tentant de nous accrocher aux branches plus ou moins glissantes du symbolique. Du coup, ou de coups en coups, chutant de branche en branche, cherchant des prises, nous créons de nouveaux symboles, de nouveaux mots, de nouveaux langages sur les flans du réel, une forêt symbolique peuplée d’imaginaire.
                   Le piège serait de croire qu’avec philo-chose et socio-chose nous n’évoluons pas, ou plus, dans le même espace, la même forêt. Simplement l’avons-nous étoffée, de questions en concepts, afin de nous préserver à mesure de notre descente commune dans le réel. Puis, l’arbre cachant la forêt, nous ne voyons plus que le bosquet dans lequel nous avons pris nos habitudes. Certes, l’écosystème y est riche, plus que suffisant pour apaiser notre soif d’étude, notre curiosité, notre manque, mais un petit tour sur la canopée, de temps à autre, là où les concepts s’étendent à perte de vue, nous rappelle que les arbres auxquels nous sommes attachés (parfois au propre) se nourrissent d’un système beaucoup plus vaste.
                   Pour conclure, disons que l’efficience particulière de la grille de lecture de psy-chose est d’avoir par ses travaux symbolisé plus précisément le concept d’inconscient, cognitif et/ou freudien, peu importe. D’ailleurs, certains chercheurs, pourvus d’un gros manque, s’attachent à associer les deux. Psy-chose nous a confirmé ce que d’aucun pressentait depuis longtemps, que la pensée émerge de ce trou en nous qui expulse en permanence la matière de notre identité, de notre apparence. Simplement est-il question de ne pas rejeter ce nouveau pan de notre savoir, de notre dorénavant culture, au motif qu’il nous replace dans l’ordre des choses, égratignant à nouveau, après Copernic et Darwin, notre désir de toute puissance, "le complexe de Dieu" comme dirait Jean Luc Berlet. Autrement dit, sortir du seul principe de plaisir pour intégrer celui de réalité, condition après bien des déboires pour qu’advienne un adulte à peu près autonome, une humanité à même de choisir sa destinée. En ce sens, psy-chose n’est pas seulement un outil culturel de compréhension, mais aussi un formidable instrument politique pour combattre tous les obscurantismes. Sa force, ne plus simplement faire parce que la réalité ne convient pas, mais savoir pourquoi on le fait. Déconstruire les idéologies toutes plus ou moins fumeuses qui nous disent ce que l’homme devrait être et de nous reconnaître enfin pour ce que nous sommes.  
 
 
                                                                                                                                    G.G.                      
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Published by Café-psy - dans Archives
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