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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 13:24

 

 

 

Etat-limite.jpg

Le terme « borderline » (limite, frontière) apparaît dans les années trente (A. Stern)

en réponse à l'impossibilité de certains cliniciens d'intégrer les symptômes de leurs patients dans la nosographie (classification et description des maladies) alors en usage. Auparavant, pour nommer ces troubles inclassables, en bordure des traditionnelles structures névrotiques et psychotiques, entre deux, furent élaborées des notions mettant en évidence ce ni vraiment l'un ni vraiment l'autre de certaines entités psychiques : héboïdophrénie, schizothymie, états psychotiques intravertis, schizomanie, etc... Mais c'est à partir des années cinquante, sous l'influence d'auteurs anglo-saxons (Eisenstein, Schmideberg, Knight, etc.), que lesdites entités borderline commenceront d'êtres entendues comme réellement indépendantes des structures névrotiques et psychotiques, ne les définissant plus par ce qu'elles ne sont pas, mais par ce qu'elles sont.


Rappelons qu’à la suite de Freud, la personnalité de chacun était considérée comme ne pouvant se structurer que selon trois modèles, névrotique, psychotique, pervers, la normalité n’étant pas le fait de la structure, mais de l’aisance, de la souplesse avec laquelle le sujet s’adapte à la réalité. Freud considéra la structure psychique à l’image d’un cristal qui, lors de sa formation, sous la pression de l'environnement, se forme tout en produisant des lignes de clivage, sortes de failles imperceptibles qui en déterminent alors la structure. Et donc, si le cristal se brise (décompensation), ses lignes de rupture sont ainsi prédéterminées, non par la forme du cristal, mais par ses lignes de clivage, structurelles, invisibles lorsque le cristal est entier (structure compensée), mais qui constituent ses points de fragilités, là où se glisse le symptôme. Aujourd’hui, pour ceux qui dans leur pensée et leur pratique prennent en compte le concept d’état limite (adaptation du terme anglais borderline), ne subsiste plus comme cristaux que les structures névrotiques et psychotiques, les anciennes structures perverses ayant rejoint le tronc commun des états limites (voir l’introduction au débat « pervers narcissiques » - Lien -), les personnalités borderline étant plutôt perçues comme astructurées, entre deux, bien que pourvues de formes stables. En fait, tout dépend de ce que l’on entend par structure…


Nous devons donc l’émergence du concept d’états limites, avant même que ceux-ci ne soient ainsi nommés, d’une part à la reconnaissance de symptômes à la frontière des autres structures, mettant en œuvre des défenses de mode psychotique, mais auxquelles le sujet s’adapte de manière névrotique, et, d’autre part, outre la résistance de certains sujets à une prise en charge psychiatrique, à la résistance des mêmes sujets à l’analyse de type freudienne, plus nuancée, mais fondée sur le modèle névrotique. Pour y remédier, Ferenczi, dès 1932, proposera une « psychanalyse active », contenante, pour ces sujets limites dont Henri Sztulman nous dit en 2008 qu’ils « ont avant tout besoin d’une psychothérapie de soutien, de renforcement narcissique et de respect » (in Psychanalyse et humanisme), l’analyste devant renoncer à sa fameuse neutralité bienveillante et mettre son moi à contribution. Partant, c’est toute la pensée psychanalytique (névrotique) que remettent en question ces organisations narcissiques que sont les états limites. Ainsi, en ces temps normatifs où la psychanalyse est attaquée par ceux là qui « savent » les bonnes cases où chaque humain doit entrer, ce sont ses propres limites que la psychanalyse doit repenser, et de renouer avec ce qui l’a fondée, le hors limite justement, sous peine de n’être plus que ce dont l’affuble ses adversaires normophiles, voire normopathes, un simple courant philosophique parmi d’autres.

 


Les deux grandes figures contemporaines quant à l'étude des états limites sont Otto Kernberg, aux Etats Unis, et Jean Bergeret, en France. Ce dernier se situant dans une perspective plus psychanalytique que sont confrère américain, c'est donc essentiellement à lui que je me réfèrerais, sa position épistémologique ouvrant, me semble t-il, à une réflexion plus large nous permettant de sortir de l'aspect purement pathologique dans lequel la psychiatrie a enfermé les états limites. Sans trop entrer dans le détail, juste savoir de quoi nous parlons, Bergeret propose de reconnaitre différents modes de fonctionnement selon des critères communs à chaque structure, névrotique, limite, psychotique (voir le tableau en fin de texte). Bien entendu, chacun de ces critères, ainsi que les hypothèses corollaires, sont à discuter. Mais là où tout le monde s'accorde, à peu près, c'est de dire que les états limites fonctionnent selon des modes relationnels dit « anaclitiques », ce que Laplanche et Pontalis traduisent par « choix d'objet par étayage » (in Vocabulaire de la psychanalyse), c'est à dire que l'autre est choisi pour étayer, consolider, le narcissisme immature du sujet limite, sous peine d'effondrement. Aussi, pour juguler son angoisse, dite de perte d'objet, l'état limite doit trouver de « suffisamment bonnes » prothèses narcissiques dont il dépendra alors (mécanismes d'addiction), ou bien les façonner à sa mesure (fonctionnement pervers). Ainsi, la principale menace pour les personnalités borderline est l'effondrement du moi, autrement dit la dépression.


Evidemment, présenté de cette manière, plus que succincte, on se dit que nos états limites ne doivent pas rigoler tous les jours. Mais si l'on exposait pareillement les risques symptômatologiques encourus par les structures névrotiques et psychotiques, nous en arriverions à la même désolante conclusion. Pour autant, Bergeret, s'en référant à des enquêtes déjà anciennes, estime qu'entre trente et cinquante pour cent des populations de nos villes relèveraient d'une organisation limite de la personnalité (je n'ai malheureusement pas trouvé de détail sur lesdites enquêtes, si quelqu'un en sait plus...). Par ailleurs, la plupart des cliniciens constatent dans leurs consultations une croissance exponentielle de personnalités limites (sous différentes appellations). Autrement dit, qu'une bonne moitié de la population soit prise dans un fonctionnement limite n'aurait rien d'étonnant. En parallèle, l'OMS estime qu'entre deux et quatre pour cent de la population générale souffre de troubles borderline plus ou moins sévères. Même en considérant cette dernière donnée comme sous-évaluée de moitié, cela laisse au bas mot plus de quatre vingt pour cent des états limites comme asymptômatiques. Certes, les plus pessimistes diront que ça ne durera pas, que le cristal étant d'une structure non encore établie, celui-ci est particulièrement fragile, et qu'un épisode dépressif est vite arrivé. N'empêche, les états limites sont comme les autres, la plupart se débrouille avec leurs casseroles, et parfois plutôt pas mal. Cela pour dire que l'on peut vivre tout à fait bien sur une frontière, entre deux, même si l'identité du sujet s'en voit mise à mal, et que les aménagements originaux découlant de cette situation peuvent être source d'une singulière richesse intérieure, notamment en matière artistique (voir l'introduction au débat « La sublimation » - Lien -).


Comme dit précédemment, la psychanalyse s'est construite sur le modèle névrotique, prenant l'accès à l'œdipe comme paradigme de la normalité et le retour du refoulé comme un avatar de la norme. Ainsi, il serait normal d'entrer dans une relation triangulaire fondée sur la rivalité des sexes, puis d'en sortir (après une période de latence, en attendant la puberté, le temps de digérer tout ça) en reconnaissant la plus ou moins validité de quelque substitut à notre premier objet d'amour génital (le parent de sexe opposé), condamnés que nous sommes à refouler notre désir incestueux, coupables d'avoir tenté d'évincer le parent de même sexe, au risque de la castration, et de se consoler sa vie durant dans les bras du fameux substitut, un(e) étranger(e).

 

 

En deçà de ce parcours « normal », nous aurions l'état limite, immature, c'est-à-dire ayant arrêté son évolution psycho-affective juste avant les joies œdipiennes, encore plus ou moins coincé dans la dépendance maternelle, le père n'étant pas reconnu comme porteur de l'ordre symbolique, de la loi, mais un trouble-fête au travers duquel maman nous signifie que nous ne sommes pas à la hauteur de ce curieux désir qu'elle va résoudre auprès du sus-mentionné trouble-fête, ou d'autres, le monde en est truffé ; et nous, impuissants à la retenir pour assurer notre sécurité matérielle et affective, honteux de cette « castration » de fait (voir l'introduction au débat « La culpabilité » - Lien -), sommes aussi condamnés à chercher un substitut à cette sécurité maternelle qu'enfant nous n'aurions pas eu le temps d'introjecter pour cause de traumatisme. Alors, en bordure d'un œdipe juste entraperçu, l'état limite entre dans une pseudo-latence précoce dont il lui sera bien difficile de sortir, et peut-être jamais, ce qui donnerait à certaines personnalités limites, adultes, ce coté grand adolescent devenu si commun. Ainsi, le surmoi (instance psychique porteuse du principe de réalité, là où s'énonce la loi, notre morale) se constituant par identification à la symbolique paternelle, celui-ci (le surmoi) ne pourra s'édifier que très partiellement, le « nom du père » n'étant signifiant qu'au travers d'un discours social, reconnu intellectuellement, mais auquel il est alors difficile de s'identifier. Bref, la personnalité borderline, dépendante de la fiabilité de ses prothèses narcissiques, reste majoritairement dominée par le principe de plaisir et, par conséquent, d'une adaptation à la réalité à laquelle le terme « limite » semble parfaitement convenir, du moins au regard d'une psychopathologie, certes nécessaire, mais par nature normative.


Nous aurions donc, d'un coté, une structure (névrotique) adaptée à la réalité et, de l'autre coté, une plus ou moins structure (limite) singeant ladite adaptation. Mais de quelle réalité parlons-nous ? Par opposition au réel, la réalité est ce qui est énonçable, symbolisable, pris dans une chaine signifiante, c'est-à-dire ayant fait l'objet d'une interprétation au regard de nos représentations. La réalité est donc singulière, s'inscrivant dans l'histoire de chacun, et qu'il y a par conséquent autant de réalités que d'individus. Pour autant, nous communiquons, et parlons quant même grosso-modo des mêmes choses, même s'il nous est bien difficile de parler d'amour. Il y aurait donc, parmi les innombrables chaines signifiantes que constituent toutes ces réalités, une multitude de ponts sur lesquels nous pourrions avancer de concert, ce que d'aucuns (lacaniens) considèrent comme la seule structure à laquelle appartienne le genre humain, le langage. En somme, lorsqu'on parle d'adaptation à la réalité, il s'agirait de notre capacité à trouver en soi et en l'autre des briques signifiantes compatibles afin de construire ensemble lesdits ponts, ce que l'on pourrait traduire par se comprendre entre les lignes. Se pose alors la question de savoir pourquoi l'état limite, a priori doté de la même intelligence et de la même langue que tout un chacun, n'aurait pas la même capacité à entendre et communiquer l'entre-les-lignes du discours, et d'accéder ainsi à cette part de réalité qui nous est parait-il commune ?


Si l'on reprend la genèse des structures névrotiques, nous voyons que celles-ci accèdent au principe de réalité en se constituant un idéal (du moi) au travers de stéréotypes moraux récupérés dans ce qu'elles interprètent de l'idéal paternel, le père symbolique, sans grand rapport, bien souvent, avec le père réel, qui peut d'ailleurs être absent, il peut alors suffire à l'instance maternelle d'en véhiculer le nom. En termes freudiens, c'est le père, interdisant l'inceste, qui transmet la loi. Mais finalement, des principes moraux, il n'y en a pas tant que ça, surtout au sein d'une même communauté, et il y en a même quelques uns d'universels, tel que l'a montré Lévy Strauss, comme l'interdit de l'inceste justement. Certes, au gré des contingences, chacun se construira un idéal du moi singulier, donnant là plus d'importance à tel précepte, ici ignorant tel autre, voire le rejetant, mais au fond, entre les lignes, chacun sait de quoi l'autre parle, moyennant tout de même quelques efforts, le soubassement des ponts de communication étant pour ainsi dire structurels, du moins dans la lignée névrotique. Ainsi, la loi nous est-elle délivrée par de l'extérieur, et beaucoup moins de manière explicite qu'implicite, contenue dans l'entre-les-lignes du « nom du père ». Le surmoi (corollaire de l'idéal du moi), tampon entre la pulsion et l'extérieur, là où se niche l'entre-les-lignes du discours, zone préconsciente du moi, est donc le fait d'une transcendance (qui vient de l'extérieur), et que ladite transcendance concerne pour partie beaucoup de monde : les structures névrotiques. Mais l'état limite, lui, tout ça ne le touche que d'assez loin, dominé par le principe de plaisir, n'ayant pour souci que de préserver la réassurance narcissique que lui procure sa mère, cela pour maintenir sa toute puissance infantile mise à rude épreuve par un environnement parfois bien peu coopératif, voire pressenti comme fort dangereux. Autrement dit, tout occupé à réajuster sa prothèse maternelle afin de pouvoir, espère t-il, jouir sans entrave, le nom du père, la loi, la transcendance peine à jouir, tout ça n'est que menace à l'encontre de son narcissisme que seule maman est en mesure de colmater. Bref, à la menace transcendante, il répond « mort aux vaches ! ». Certes, l'âge venant, il sera contraint d'entendre la règle, ou de faire semblant, comme ci (as if, Hélène Deutsch), mais pour autant, ladite loi (nom du père) ne sera pas signifiante en tant que fondatrice d'un discours qui ne s'autorise alors que de lui-même, d'où une difficulté de compréhension, de part et d'autre, que l'on appelle dès lors inadaptation à la réalité, bien entendu névrotique.


Si tout ceci demande à être longuement développé, débattu, contredit, il n'en demeure pas moins cette croissance exponentielle de ceux que Jean-Pierre Lebrun nomme les « néo-sujets » (in La Perversion ordinaire, justement sous titré : vivre ensemble sans autrui), et cela à mesure que disparaissent nos figures transcendantes, Dieu, l'état, et peut-être surtout les parents, du moins en tant qu'éducateurs, plus préoccupés à plaire, à être aimés de leur progéniture ainsi devenue prothèse narcissique, plutôt que de transmettre les contraignantes valeurs du vivre ensemble. Je ne sais pas si à l'instar de Dieu, pour paraphraser Nietzsche, nous avons tué la transcendance, ni s'il s'agit de la cause ou de l'effet. Mais l'émergence des états limites semble bien être le fait de cette mutation socio-anthropologique que nous vivons, autorisant ainsi à nombre de sujet adultes à ne se réclamer que d'eux-mêmes (enfin ?). Est-ce un bien ou un mal, allons nous vers la barbarie ou l'âge adulte de l'humanité, non sans douleur, ou peut-être n'est-ce qu'une petite pause ? Quoi qu'il en soi, je crois que la psychanalyse est la mieux placée pour penser (panser) ladite mutation, elle qui s'est fondée sur le respect et l'écoute du singulier. A moins qu'il ne s'agisse de la dernière figure transcendante à détruire, laissant ainsi la place aux démarcheurs de petites cases dans lesquelles on nous dit qu'il est si douillet d'entrer.


GG


 

Hypothèses sur les structures de la personnalité, d'après Bergeret (modifié, mais fidèle à l'esprit) :

 


Instance dominante dans l'organisation psychique

Nature du conflit intrapsychique

Angoisse

sous-jacente

Principales

Défenses

du moi

Relation d'objet (rapport à l'autre)

Nature des symptômes


Structures névrotiques



Surmoi

(idéal du moi)



Surmoi avec le ça


De castration

(culpabilité)


Refoulement


Génitale

(œdipienne)


Hystériques, obsessionnels


Etats

limites


Moi idéal

(surmoi immature)


Moi idéal avec le ça et la réalité



De perte d'objet

(honte)


Déni, clivage, identification projective


Anaclitique

(choix d'objet par étayage)


Dépression anaclitique

(associé à la perte d'objet d'étayage)


Structures Psychotiques


Ça

(inconscient)


Ça

avec le réel


De morcellement


Déni,

clivage, forclusion



Fusionnelle


Déperson-nalisation,

délire

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Published by Café-psy
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