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Affiche-sublimation.jpgEn chimie, c'est le processus par lequel un corps solide passe directement à l'état gazeux, sans passer par l'état liquide. Au sens commun, la sublimation (le fait de sublimer) et le sublime supposent une élévation spirituelle, esthétique, éthique, et confine donc à une forme d'idéal, ou d'y tendre. Pour la psychanalyse, il s'agit de détourner de son but originel une pulsion sexuelle, ou agressive, en la réorientant vers un but désexualisé et socialement valorisé. Selon Freud (Malaise dans la civilisation), « La sublimation des instincts (entendons pulsions) constitue l'un des traits les plus saillants du développement culturel ; c'est elle qui permet les activités psychiques élevées, scientifiques, artistiques ou idéologiques, de jouer un rôle si important dans la vie des êtres civilisés ». Autrement dit, les grandes et nobles avancées humaines auraient pour moteur la sublimation. Nous sommes là très proche du sens premier accordé au terme sublimation, employé en alchimie pour désigner la transformation d'une matière ordinaire en une autre d'essence supérieure, tel le plomb en or, ou, pour ce qui nous intéresse, le vulgus pécum en pécum nobilis, l'humain standard en un être de progrès. Le mot sublimation est donc un signifiant particulièrement positif, chargé d'une grande valeur morale, l'élévation qu'il sous-tend ne pouvant s'entendre que dans le registre du bien.

 


Malgré un projet en ce sens, Freud ne conceptualisera jamais la sublimation, pourtant présente tout au long de son œuvre, la laissant à l'état de notion et à ses successeurs la tâche de répondre aux difficiles questions soulevées par ladite notion, ce à quoi beaucoup s'emploieront, jusqu'à Sophie de Mijolla-Mellor (La sublimation – PUF – 2005) pour qui « plus que d'une notion, c'est d'un concept organisateur qu'il s'agit, au même titre que celui de pulsion ». Notons toutefois cette remarque de la psychanalyste et professeur Teresa Pinheiro « si, d'une part, il manque au concept une approche métapsychologique, d'autre part, tous semblent savoir de quoi il s'agit. Cela veut dire, généralement, que l'on a de fortes chances de se tromper sur le plan théorique ».


Cela étant, il y a quelques points où tout le monde semble à peu près d'accord. Déjà, dire qu'il s'agit de l'un des possibles destins de la pulsion, généralement quatre, le renversement dans son contraire, le retournement contre soi, mais surtout en tant qu'alternative positive au refoulement. En effet, la pulsion n'est pas refoulée puisque orientée vers un autre but, évitant ainsi le funeste retour du refoulé conduisant tout droit à la névrose. S'agissant de la sublimation, la pulsion qui se heurte au surmoi (à la morale du sujet) est en quelque sorte canalisée en une direction où le sujet est sensé trouver quelque satisfaction narcissique ; je dis « sensé » car l'on peut s'interroger, par exemple, sur de qui aura « choisi » pour voie sublimatoire celle de l'artiste maudit, où le retour positif n'est pas nécessairement flagrant.


Autre point d'accord, lorsqu'on parle de pulsions sublimées, il s'agit de pulsions partielles, c'est à dire ne comprenant qu'une des composantes de la pulsion sexuelle (pulsion de vie), orale, anale, etc., dissociées jusqu'à la période œdipienne (vers quatre ou cinq ans). Dans les stades préœdipiens, chaque organe, considéré comme zone érogène et source de la pulsion, tend à la satisfaction indépendamment des autres organes ; pour cela, à la pulsion est assigné un but qui trouvera à se réaliser au travers d'un objet signifiant ; on parle de « plaisir d'organe », la pulsion partielle étant donc associée à un objet partiel. Par exemple, concernant l'oralité, la source sera la bouche ; le but, téter ; l'objet, le sein. Toutefois, bien que les pulsions partielles tendent à s'organiser en direction d'un objet total, celles-ci se centrant peu à peu autour de la zone génitale, chose faite à la puberté, il n'en reste pas moins que les pulsions partielles puissent avoir quelques velléités d'indépendances, comme ce peut être le cas dans le fétichisme, ou lors des préliminaires amoureux. Ces quelques précisions un peu arides me semblent importantes car elles sont à la source des questions (pulsion de savoir) soulevées par la sublimation. De là, un autre point d'accord, directement associé à ces observations donc, est de considérer l'objet de la pulsion comme secondaire au regard du but, contingent pourrait-on dire. Bergeret, prenant exemple sur la création artistique, dit ceci « dans l'art ce qui est sublimé n'est pas l'œuvre d'art réalisée (l'objet), mais l'activité artistique en elle-même (le but) ; peu importe la valeur du résultat ». Ainsi, la sublimation ne produirait pas que du sublime, voire même, parfois, des objets douteux... cela ce serait déjà vu.


Détailler l'ensemble des questions et des approches ayant trait à la sublimation relèverait d'une entreprise quelque peu démesurée, aussi me contenterais-je d'une seule question qui me semble faire défaut : la psychanalyse peut-elle se passer de la notion (du concept ?) de sublimation ? En écho à cette question, Laplanche et Pontalis, dans leur « Vocabulaire de la psychanalyse », déclarent en 1967 : « Dans la littérature psychanalytique, on recourt fréquemment au concept de sublimation ; il est en effet l'index d'une exigence de la doctrine, dont on voit mal comment on pourrait se passer ». Outre que certains se passent quand même assez facilement dudit « index », ou bien le posent comme un abrégé de mécanismes qu'ils n'estiment pas devoir préciser, ou faute de mieux, c'est encore Laplanche, mais cette fois en 1980, qui s'interroge quant à la transformation du but et de l'objet de la pulsion, voire de la source, en se demandant si l'on remplace la lame d'un couteau, puis le manche, puis l'étui, s'il s'agit toujours du même couteau ?


Pour Bergeret, après avoir dressé une liste à la Prévert de ce que n'est pas la sublimation (Psychologie pathologique, 10ème édition), il conclut : « la définition de la sublimation se résume à des buts pulsionnels nouveaux et à l'intégration du surmoi », ce qui me semble appeler quelques commentaires. Le surmoi étant l'instance interdictrice, représentante du principe de réalité, de la loi (notre morale au plus intime), c'est elle qui canalise la pulsion animée par le principe de plaisir et en provenance de l'inconscient (le ça). Or, le surmoi ne devient une instance réellement organisatrice que lors de la période œdipienne (stade phallique), ce qui signe les structures névrotiques. Mais tout le monde ne parvient pas à ce stade de développement, très loin s'en faut, ce qui exclurait du mécanisme sublimatoire nombre de grands créateurs qui de toute évidence ne relèvent pas de ladite structure. Autrement dit, la sublimation ne suffirait pas pour expliquer l'énergie déployée par nos illustres ou obscurs créateurs.


Quant aux nouveaux buts pulsionnels, bien que la question soit fort complexe, il semble exister un (des) lien(s) entre sublimation et refoulement, du reste, Freud demeurera très ambigu sur le sujet. Jusque là, nous n'avons considéré des origines de la pulsion que sa partie organique, sa source (plaisir d'organe), c'est à dire de l'instinct, ne faisant appel qu'à de l'inconscient cognitif. Mais ce qui caractérise la pulsion dans son aspect dynamique (motion pulsionnelle), c'est « la poussée », le désir, et que celui-ci se forme au gré de nos représentations, c'est à dire d'un stock d'expériences signifiantes engrangées dans notre inconscient, et ce jusqu'aux plus archaïques. Or, pour satisfaire au désir tout en en modifiant le but, nous aurons tout intérêt d'en masquer les composantes que le surmoi ne peut tolérer, cela au profit d'autres éléments à même de flatter l'idéal du moi ; autrement dit, de contenir la représentation et le désir qui en découle dans nos tréfonds les plus obscurs, ou de faire glisser la représentation vers une autre, proche de la première, puis, si nécessaire, vers une autre encore, etc., mais d'un désir toujours aussi vif ; bref, nous serions là dans le cadre de cette autre mécanisme de défense que l'on nomme « formation réactionnelle », visant à maintenir le refoulé. En somme, nous pourrions dire que la sublimation est une formation réactionnelle réussie.


Une conséquence à cela est à mon sens d'ouvrir « la sublimation » aux états limites, bien que d'un surmoi immature et maitrisant mal le principe de réalité. D'ailleurs, je me demande dans quelle mesure un bel ancrage dans la réalité est nécessaire pour consacrer sa vie à l'art ou à la science, ou même à la pêche à la ligne ? D'autre part, l'on peut se demander si la finalité de la sublimation, plutôt que de mettre en avant la désexualisation de la pulsion, ne serait pas d'abord la satisfaction du moi, en l'occurrence du moi idéal, antérieur à l'idéal du moi (corollaire du surmoi) et concernant donc les organisations narcissiques que sont les états limites, ce qui d'ailleurs n'exclut pas les structures névrotiques. Ce ne serait donc pas forcément le surmoi qui refoule l'intolérable de la pulsion, mais le moi idéal, et cela au prix de formations réactionnelles fort couteuses en matière d'énergie, comme savent le faire les états limites de « caractère névrotique » ; une sorte de ruse du principe de plaisir. Du reste, lorsque Reich suppose comme différence entre sublimation et formations réactionnelles que ces dernières aient un caractère compulsif, obligeant pour ainsi dire le sujet à trimer sans cesse, alors que la sublimation permettrait de s'arrêter à tout moment, la création n'étant pas une obligation, mais une source de plaisir, on se dit que Reich n'a pas dû rencontrer beaucoup d'artistes.


Et pour ce qui est de la désexualisation de la pulsion, si tant est que celle-ci soit bien d'origine sexuelle, nous avions vu dans un précédent débat (La créativité, dispositif de séduction - Lien -), suivant en cela une approche évolutionniste, que la créativité, entendue comme produit de la sublimation, soit en fait une stratégie plus ou moins inconsciente de séduction, déjà à notre endroit (retournement de la libido sur le moi), puis en direction de l'Autre, auxquels cas la pulsion n'est pas désexualisée, juste le moi la présente-t-il de manière plus convenable à son entendement et à celui de l'autre. Ici, la formation réactionnelle consisterait donc à maintenir la dimension sexuelle de la pulsion à l'écart de la conscience, mais tout en poursuivant le but originel de la pulsion, quoi que de manière déguisée donc. Ainsi, la sublimation se présenterait comme un surinvestissement d'objets secondaires, conceptuels, artistiques ou autre, dont la finalité masquée, plus ou moins refoulée, serait bien d'atteindre à la satisfaction sexuelle, le but et l'objet étant pour ainsi dire confondus. Bref, la sublimation ne désexualiserait rien du tout, juste serions-nous en présence de formations réactionnelles flatteuses, donc réussies, mais gardant pour horizon de séduire la dame, ou le monsieur, c'est selon.


En somme, nous serions presque revenus à une conception freudienne, sauf à mieux définir la notion de but, ne gardant plus que la question du refoulement, mais peut-être vaudrait-il mieux parler de « mise à l'écart », dont Ionescu, Jacquet et Lhote (Les mécanismes de défense) donnent la définition suivante : « Tentative de rejet volontaire, hors du champ de la conscience, de problèmes, sentiments, ou expériences qui tourmentent ou inquiètent un sujet ». Werman nous permet toutefois de relativiser le terme « volontaire » en parlant de « décision consciente ou semi-consciente », ce qui nous ramène au surmoi ou au moi idéal. Ici, donc, le « tourment » proviendrait de la dimension sexuelle de la pulsion, à bien des égards effrayante. Ceci dit, Freud lui-même reconnaît qu'une forte utilisation de la mise à l'écart s'apparente au refoulement. Partant, l'on pourrait définir la sublimation ainsi : mise à l'écart des éléments dérangeants de la pulsion, nécessitant un fort contre-investissement par des formations réactionnelles tout aussi couteuses que prometteuses en terme de satisfaction narcissique. Vue comme cela, la sublimation serait une catégorie de formations réactionnelles dont la spécificité serait de s'exprimer dans un champ susceptible d'élever le sujet au sein d'un groupe social. En somme, la notion de sublimation n'aurait pour intérêt que de signifier l'aspect éminemment positif de la formation réactionnelle, ou du moins souhaitée comme tel par le sujet.


Il y aurait encore beaucoup à dire concernant la sublimation, notamment dans sa dimension symbolique. Prenant l'art comme modèle de production sublimée, le psychanalyste Didier Kuntz s'interroge, « L’art n’existe-t-il pas d’abord parce qu’il y a des choses difficiles ou impossibles à dire ? ». Si cela semble évident, il reste néanmoins à se demander quelles sont ces « choses » indicibles poursuivies par l'insondable créativité de nos formations réactionnelles nommées sublimation ? Lacan nous met sur la voie par cet aphorisme comme à son habitude sibyllin, définissant ainsi la sublimation : « élever un objet à la dignité de Chose ». Selon Lacan, la Chose est ce qui reste de réel au delà de nos premières représentations, ce qui leur donne naissance, c'est l'origine du désir, dit incestuel, à jamais inaccessible à la conscience et au langage, et que nos représentations tenteraient de cerner. En somme, quel que soit le biais par lequel nous abordons la nature humaine, nous retrouvons toujours cette volonté d'atteindre au cœur du désir, et de l'écrire, de le symboliser en sorte qu'il nous soit accessible. La sublimation ne serait donc que l'une des formes de cette quête, proposant à l'Autre un remaniement symbolique sur lequel il puisse peut-être nous éclairer, de l'art en somme, ou du concept, c'est pareil.


Mais tout bien considéré, sûrement nous faut-il chercher la spécificité de la sublimation dans cet écrit de Freud, adressé à Marie Bonaparte en 1937 : « La sublimation est un concept qui comprend un jugement de valeur », c'est à dire éminemment subjectif, et sur lequel, donc, on n'a pas fini de discuter.


GG

 


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