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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 00:39

                 Avant tout, de ne pas nous égarer dans l'impasse de ce genre de question : l'amour, le Grand, ne serait-il qu'un beau concept soutenu par l'air du temps, auquel l'on adhèrerait pour agrémenter notre triste réalité ? Ne s'agirait-il alors que de la géniale invention de quelque poète libidineux cherchant à se faire reluire la testostérone pour séduire la dame ? Répondons sans détour ni ambiguïté : oui ! L'amour, précédé de l'adjectif grand, l'amour romantique, existe bel et bien, et cela depuis la nuit des temps. Et s'il nous faut chercher de l'universel dans l'humain, nous le trouverons ici, comme nous l'indique l'ethnologie, dans le sentiment amoureux, entre autre.
                Régulièrement, l'on voit arriver des thèses comme quoi l'amour serait une construction culturelle, que par le passé l'on ne faisait pas si grand cas de nos pulsions érotomanes, oubliant par là même les mythes, contes, poèmes, chansons d'amour qui jalonnent l'histoire, voire qui la font. Ceci étant, si l'amour est une constante de la condition humaine, plus ou moins canalisée selon les époques, lesdites thèses affirmant l'inverse sont tout aussi récurrentes. Citons pour exemple La Rochefoucauld, au dix septième siècle, disant : «il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux, s'il n'avaient jamais entendus parler de l'amour.» En somme, ce qui pose problème, ce n'est pas tant l'amour que la manière dont nous l'habillons, que la culture dont nous l'enveloppons, grande ou petite, jusqu'à penser que l'amour ne soit qu'une idée romantique, une manière de se chatouiller l'hormone avec de jolis mots, ceux des autres, c'est-à-dire à petit prix, sorte de transcendance ménagère pourrait-on dire. Or, justement, s'il nous fallait confirmation du sentiment amoureux, nous la trouverions ici, dans cette foison de mots, dans cette débauche de signifiants s'acharnant à pénétrer le réel de notre émoi, en vain et toujours plus, écrin de l'informulable.
                Au fond, ce qui gène La Rochefoucauld et consort, c'est que tout un chacun, le tout venant, le commun, en appelle à l'autre pour symboliser le fondement du désir en soi, l'amour, et qu'il nous transforme ça en une bluette à deux sous (deux sous chics) par laquelle il s'autorise au rêve de sa nature, jusqu'à y accéder. En bref, que le vulgaire s'empare du magique. D'aucuns parleront d'illusion, alors qu'il s'agit de desserrer le carcan social qui s'évertue de contraindre le désir dans ce qu'il a de plus singulier, de contre-productif, et par lequel l'amoureux se place hors de contrôle du groupe. Le pouvoir, qu'il soit religieux ou laïque, n'aime pas l'amour, ça fait désordre et éparpille les ouailles. Partant, qui aime le pouvoir, l'ordre, la religion, se méfie de l'amour, du moins chez les autres. Ce n'est pas par hasard si les anarchistes, ennemis de l'état et de la superstition divine, ont pour hymnes des chansons d'amour, paradoxe d'une doctrine prônant l'ordre le plus rigoureux, celui de l'autogestion, du collectif, et dont l'idéal est "l'Unique". Mais de revenir à notre rêve d'amour, quelle différence, sur le fond, hors le style, entre Mme Michu sublimant son désir dans la collection Harlequin et, Aragon, recouvrant son homosexualité des yeux d'Elsa ? Je n'en vois pas, l'un et l'autre essayant à leur manière de donner corps à leur désir, d'habiller l'Eros en eux afin de le laisser sortir au grand jour, décemment, de le contraindre aux règles de l'art plutôt que de le refouler. C'est que ça pousse derrière, et que notre petit archer est puissant.
                Partant, de répondre à la question "pourquoi l'amour", disons simplement qu'il s'agit de notre nature, et que l'on n'échappe pas à sa nature, sinon par la culture, familiale ou autre, soutenue par un air du temps nous délivrant son mode d'emploi concernant la gestion du réel en nous, en l'occurrence l'amour. Nous sommes là dans la dualité de l'instinct et de l'inconscient, d'un patrimoine génétique qui fait de nous des bêtes d'amour et, de l'empreinte culturelle qui nous fait sujets sociaux, dualité du réel et de la réalité, de la machine désirante et du flux désirant. Aussi, me permettrais-je de reformuler la question "pourquoi l'amour ?", laissant penser que si la réponse ne nous convient pas l'on puisse évacuer notre joli concept, en cette autre ci "comment l'amour ?", levant toute ambiguïté quant au réel de notre émoi, quant bien même l'envelopperions-nous de culture, c'est-à-dire du désir de l'autre, notre inconscient. Remarquons tout de même que si l'on fait reproche à la culture ambiante de nous vendre du sentiment bon marché, que l'autre pan de cette même culture s'acharne à démontrer l'incongruité dudit sentiment. En somme, chacun peut faire son marché au gré de ses moyens et de ses nécessités, qu'elles soient de refoulement ou d'exubérance, l'étal est bien garni.
                A présent, regardons la bête qui, croit-on, sommeil en chacun, alors qu'elle est bien réveillée, et que ce n'est pas une muselière culturelle, dite surmoi, "instance obscène et féroce" selon Lacan, qui empêche l'amour de frapper à la porte de notre conscience, voire de l'enfoncer. Donc, regardons du coté de l'être, de la machine désirante, ce qu'en disent la psychologie évolutionniste et les neurosciences. Ici, le sujet, effet du langage, n'a que peu de place, c'est de la machine dont il est question. Nous ne somme pas dans le singulier, mais dans le général ; on nous parle de l'espèce, de l'humain, et que celui-ci s'accommode très bien des petites cases dans lesquelles sont étiquettées ses comportements. Certes, à y regarder de près, c'est-à-dire de notre position de sujet, ça ne rentre jamais tout à fait, ça déborde, ça flotte, ça s'échappe de la statistique. Cela étant, la psychanalyse aussi s'adonne au classement, cherche et trouve des méthodes, des systèmes, quant bien même résiste-t-elle encore à l'idée de science, même molle. Ici, la dualité est celle de l'inconscient cognitif et de l'inconscient freudien.
                Prenons l'exemple des critères de sélection homme- femme. Le psychologue américain David Buss, suite à une énorme enquête portant sur toute sorte de cultures à travers la planète, a mis en évidence ce que la sagesse populaire savait déjà, que les femmes accordent plus d'importance aux marqueurs sociaux, réussite sociale, ou potentialité chez l'homme d'assurer à sa compagne une place de choix dans leur environnement, alors que les hommes privilégient les critères physiques laissant supposer que madame soit une mère féconde, jeunesse, poitrine conséquente, rapport de la taille et des hanches, etc... Evidemment, de regarder l'histoire de chacun, il semble difficile de s'inclure dans ce genre de statistique. Pour autant, nous savons bien qu'hommes et femmes ne s'attachent pas aux mêmes signifiants pour choisir leur partenaire, qu'un même mot, dans la bouche de l'une ou de l'un, ne recouvre pas la même réalité. Ainsi, le terme beauté, lorsqu'il concerne la plastique des corps, est généralement associé pour les femmes à l'idée de performance physique, force, souplesse, puissance, c'est-à-dire aptitude à se jouer des obstacles ; alors que pour les hommes, l'idée de beauté plastique est directement rattachée à la sexualité, poitrine, hanche, etc., autrement dit, à la fécondité. Pas étonnant qu'hommes et femmes aient du mal à se comprendre.
                Pour ce qui est de l'amour proprement dit, de suivre notre logique évolutionniste sur les traces de la bête humaine, les neurosciences nous dévoilent de quelle manière l'humain est équipé, programmé, pour que l'émoi en question nous submerge. Sans entrer dans la complexité de la chose, citons pour exemple l'ocytocine, hormone de l'attachement, qui permet aux mammifères de tendance monogame, auxquels appartient le genre humain, de cimenter le couple lorsque le développement et l'éducation de la progéniture requièrent une double implication parentale, comme les soins maternels et la recherche de nourriture. J'aime bien, aussi, le fait qu'une baisse de la sérotonine, consécutive à la libération d'endorphines propre aux états amoureux, grâce à l'ocytocine, entre autre, que cette baisse de la sérotonine, donc, favorise les idées obsessionnelles, à savoir, de n'avoir plus qu'une chose en tête, comme par exemple de retrouver son pourvoyeur d'ocytocine. Disons simplement que l'amour, via les endorphines, est une drogue, donc entraînant un état de dépendance nécessaire à la survie de l'espèce, et qu'il est bien difficile de s'en passer, quant bien même serions-nous dans une époque, ou une doctrine qui en déconseille l'usage. En somme, l'évolution nous a équipés pour la recherche de notre dealer personnel, lui aussi consommateur. Sans doute est-ce pour cela que l'on parle de commerce sentimental.
                A présent, ayant vu que l'amour, génital comme dirait Freud, relève en amont d'une nécessité organique, revenons à l'aspect plus ou moins romantique de ce que je qualifierais de pulsion amoureuse, c'est-à-dire concernant notre réalité. Jusque alors il fut question d'instinct, du reflex animal visant à la perpétuation de l'espèce, mais l'amour tel que nous le connaissons, ou désirons le connaître, ne peut se circonscrire de cette manière, malgré la forme quelque peu sauvage de sa poussée. Aussi, suivrons-nous Robert Desnos (Robert le Diable) lorsque il dit « la reproduction est le propre de l'espèce, mais l'amour est le propre de l'individu ».
                Mais avant tout, finissons-en avec le vocable propre, « l'amour est le propre de ceci, le propre de cela », vocable dont le contraire, sale, est entendu de façon explicite, ou implicite, par les dogmes étatiques ou religieux visant tous à culpabiliser la brebis qui s'égare dans la contemplation béate de sa voisine, plutôt que de garder l'œil rivé sur l'horizon leader, le bouc. Là sont les fondements de notre culture, l'amour c'est sale, c'est un péché dont la nécessaire culpabilité ne pourra s'absoudre, se laver, que dans la confession, le repentir, la mortification. De plus, la chose sera encadrée par le mariage, c'est-à-dire par la loi du groupe, à vie, comme quoi « une fois ça va, mais que de nos égarements faudrait voir à pas trop abuser !» Par ailleurs, toute pratique déviante, autrement dit ne visant pas à la reproduction, à commencer par l'homosexualité, sale s'il en est, sera condamnée, etc... Parler ici du rapport qu'entretient la religion à l'amour est caricatural, mais il suffit de regarder le nombre d'états pour qui l'homosexualité est encore un délit, où le divorce relève du parcours du combattant, s'il n'est interdit. Quant aux idéologies prônant le retour à quelconque ordre moral, les deux mots étant pratiquement indissociables, elles sont toutes d'accord sur la question, l'amour doit être encadré, et l'on entendra de la loi comment s'y comporter. Donc, répétons-le, l'amour n'est pas une construction culturelle, une invention du poète, mais fut grandement victime, et l'est encore, au contraire, de déconstruction culturelle. A moins d'être en accord avec Deleuze prônant l'amour courtois, c'est-à-dire non consommable, comme étant la meilleure voix pour l'entretien du désir, disons-le, tant dans la métaphore que dans notre réalité, l'amour ça déborde, ça coule, ça suinte, ça gicle, y a de l'humeur, et que de s'y vautrer ne fait pas de nous des coupables, sales de surcroît. De plus, c'est le meilleur moyen pour se libérer du joug de l'institution, à moins, bien sûr, de sombrer dans le mariage. En somme, la déconstruction culturelle de l'amour est le fruit d'ambitions politiques ; du coup, sa reconstruction aussi... ou de l'amour en tant qu'idéologie, "peace and love". Cela étant, si mère Nature, donc, nous a programmés pour déborder le temps nécessaire à l'élevage, sinon l'élévation de la progéniture, comme le dit ce diable de Robert, l'amour concerne l'individu, et n'est donc pas qu'affaire d'ocytocine, qui au passage est une hormone propre. Autrement dit, nous, sujets humains, avons loisir d'accorder l'hormone à notre réalité, et, pourquoi pas, de construire une vie à deux, ou, plus exactement, à trois : deux individus plus l'entité couple. Là est l'opération magique de l'amour : un plus un égal trois, mais c'est une autre histoire, revenons-en à notre pulsion romantique.
                Evidemment, considérer l'amour dans sa version romantique en terme de pulsion peu sembler curieux. Pour beaucoup la pulsion n'est entendue que dans son aspect dynamique, incluant la notion de mouvement, on parle alors de motion pulsionnelle. Pour autant, Freud nous décrit la pulsion comme étant l'équivalent de ce qu'est pour le mystique l'énergie psychique, mais de nature totalement, radicalement immanente : «une source continue d'excitation provenant de l'intérieur de l'organisme». Nous retrouvons là nos hormones, là où Freud nous indique par son concept de libido que ce put être n'importe quelle partie du corps, devenant ainsi zone érogène. Nous voyons là la pertinence de son propos, puisque nous savons que de mettre en branle, si j'ose dire, certaines parties du corps, cela provoque de fortes sécrétions hormonales, et inversement. Ajoutons à cela, que l'humain, en tant que gros fétichiste polymorphe, peut effectivement habiller n'importe quelle zone corporelle de son manque, ou de son désir, au choix, et nous voila par conséquent en total accord avec Freud. Nous pouvons donc comparer notre pulsion, en l'occurrence amoureuse, à la forte poussée qu'exerce une masse d'eau, pourtant statique, en amont d'un barrage ; la source de la pulsion, pour nous corporelle, hormonale, étant alors la rivière qui alimente la retenue. Le barrage, lui, c'est la culture, le surmoi, la morale, l'éthique, en somme, le langage. Quant à l'objet qui nous permettra d'atteindre au but de la pulsion, c'est la commande pour ouvrir les vannes de notre barrage, là où tout est psychisme. Nous retrouvons donc cette imbrication du psychique et du somatique qui caractérise la pulsion, la poussée, et que l'amour m'en semble la plus belle illustration, sinon le paradigme.
                Par ailleurs, Freud nous montre que le but de la pulsion ne peut être atteint que de manière partielle, le lit de la rivière accueillant notre flux impétueux n'étant jamais réellement approprié à notre débit, ou, pour le dire autrement, que nos projections fantasmatiques soient inadéquates au réel de l'objet élu. Plus simplement, il n'est pas de lieu pour accueillir le contenu d'un barrage, sous peine de destruction. Lacan illustrera ce mouvement pulsionnel comme accomplissant une boucle. Après avoir fait le tour de l'objet, ne parvenant à son but, celui d'une décharge totale de la tension, notre motion revient à la source, réalimentant ainsi la pulsion. Mais c'est Nasio, je crois, qui synthétise au mieux le mouvement : «la présence symbolique de l'aimé dans mon inconscient est un rythme», ce que constatent tous les amoureux, que leur émoi n'est pas un long fleuve tranquille, mais une alternance de crues et de replis qui s'organisent dans le symbolique, dans l'échange, et ses impasses.
                Arrivant au terme de cette introduction au débat, je me sens en parfaite harmonie avec le sujet, c'est-à-dire frustré, n'ayant rien dit, ou si peu, justement, de cette condition à l'amour qu'est la frustration, tant cause que conséquence. Mais aussi, et surtout, de l'aspect éminemment singulier de l'amour, tel que chacun le vivons, débordant des cases où s'étiquettent nos comportements, domaine chaotique de la psychanalyse. Faut dire que cette dernière tourne autour du pot, ce qui d'ailleurs illustre assez bien le rapport du symbolique au réel, sexualité à tous les étages, amour de transfert, amour génital, amour maternel, et quasiment rien de l'amour sans adjectif ; alors même qu'il est possible d'avoir une lecture de la psychanalyse comme ne parlant que d'amour.
                Enfin, lors de l'énoncé du sujet, "pourquoi l'amour", voté à la majorité, deux réponses des plus pertinentes sont venues de l'assemblée : «pourquoi pas ?» et «parce qu'on se fait chier !». A la première je réponds déconstruction culturelle. Quant à la seconde, qui j'espère lancera le débat, nous voyons dans la crudité de cette réponse, sinon sa cruauté, son ironie, humour défait, mais aussi de son indéniable vérité, "sans amour on se fait chier", que de contenir la pulsion, de la refouler, cela génère du symptôme, désoeuvrement ou autre. Peut-être pourrions-nous commencer par là, des éventuelles conséquences d'une absence d'amour, tant chez l'enfant que chez l'adulte. Et d'espérer que l'on ne s'ennui pas, en tout bien tout honneur, proprement s'entend...

 

                                                                                                                                                               GG


Lien :
Une interview de J A Miller (héritier de Lacan) : "La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l'amour ?", dont voici les derniers mots : « L'amour, c'est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n'existe pas. »
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Published by Café-psy
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Clovis Simard 28/07/2012 01:51


Blog(fermaton.over-blog.com),No-4, - THÉORÈME DE L'AMOUR. C'est divin ?