Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
  • Contact
25 janvier 2009 7 25 /01 /janvier /2009 01:45

 

          « Miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle?»  Voilà ce que la reine, marâtre de Blanche Neige, demande chaque matin au cadre d’ébène abritant son double spéculaire, son image dans le miroir. Et ce dernier de lui répondre que oui, elle est la plus belle, jusqu’à cette aube fatidique où le miroir lui révèlera, probablement sous quelque ride, que dorénavant Blanche Neige la surpasse en beauté.

           Déjà, l’on peut s’interroger quant à la santé mentale de cette femme, reine de son état, qui entend des voix en provenance de son reflet. Ou bien, de se dire que les frères Grimm, auteurs du conte, furent interpellés par cette forte propension féminine, mais aussi masculine, alors plus discrète, presque honteuse, de scruter le miroir pour traquer la ride précoce, la disgrâce invisible au commun, le marqueur signifiant l’écart entre l’image idéale de soi et la réalité d’un miroir qui parait-il ne ment pas, et ce, jusqu’à l’obsession, jusqu’à s’en rendre malade, ou de réveiller la folie. Peut-être, aussi, que les frère Grimm, agacés d’une compagne, voire d’une mère les vampirisant de son image, ont-ils vu du miroir le reflet d’une féminité qu’ils ont rangés en deux catégories: la mère, la méchante, mère illégitime, de pourpre vêtue, pour ainsi dire déesse des enfers, sensuelle et impure, prête à tuer la relève pour préserver une image fantasmée, et, à l’opposé, Blanche Neige, immaculée, belle, naïve, ignorant le mal, vierge comme il se doit et victime en puissance, mais que l’amour, incarné par la version masculine de cet autre niais, le Prince Charmant, sauvera du funeste destin ensommeillé que lui réservait la vielle, la sournoise, sa marâtre. Comme quoi, Blanche Neige, qui se soucie de son image comme de son dernier flocon, de même que le riche pour qui l’argent n’a pas d’importance, verra donc son capital, pour l’heure endormi, sublimé malgré elle par qui su en toute bienséance convoiter ledit capital. Moralité: si tu veux réussir en amour, ne t’occupe pas de ton image, les sept nains s’en chargent, et dors en attendant le Prince Charmant, sans quoi, tu finiras comme la vielle, acariâtre et seule. Quant au garçon, il lui suffit de cueillir la belle dans son sommeil, en toute innocence bien sur, la noblesse de cœur étant son principal avantage, et non pas son fier destrier, la Porsche garée au pied du cercueil de verre. En somme, pour les frères Grimm, le miroir est l’ennemi du bien, ou, plus exactement, la recherche dans le miroir d’une quelconque vérité sur soi, nécessairement désagréable, conduit à sa propre destruction via l’incontournable meurtre du semblable, celui qui incarne cette pureté dont la fuite nous est insupportable.

          Evidemment, ce conte est une métaphore, c’est de beauté intérieure dont il est question, celle de l’âme, celle du fond du miroir, et nul n’y échappe, pas même Dorian Gray. Ceci étant, revenons au début de l’histoire, cette fois la notre, celle du rapport que nous entretenons au miroir, où nous verrons que ce n’est pas le miroir qui parle, mais l’Autre, celles et ceux qui nous disent quoi y voir, de maman à cet air du temps prescripteur de la "bonne image". Disons aussi qu’image de soi et estime de soi sont ici pratiquement synonymes, l’action d’estimer étant de mesurer approximativement une valeur, quantitativement ou qualitativement, c'est-à-dire de l’apprécier subjectivement, en l’occurrence d’évaluer une image, la notre. Ainsi, l’estime de soi est-elle l’appréciation subjective de l’image que l’on se fait de nous même, dont le décalage d’avec la réalité du miroir nous interpelle, nous parle. Quant à l’image en général, il en est de deux sortes: celles qui génèrent en nous une émotion, devenant ainsi réalité, et celles qui nous laissent indifférents, conservant leur statut réel. Or, il n’y à rien de plus subjectif qu’une émotion, qu’une perception passée au filtre de notre vécu, que de regarder une image ainsi déformée par notre histoire, et s’il est une image émotionnellement investie, qui justement jalonne notre parcours, qui en est même à l’origine, celle de la conscience, celle de notre accès au symbolique, la perception qui permet notre passage du statut d’être à celui de sujet, celle qui nous unifie, cette perception entièrement faite d’émotion, c’est justement celle de la reconnaissance de notre image, enfant, dans le miroir. Mais alors, que faire de cette image que l’on découvre, parlée depuis si longtemps, par les parents, l’entourage, la société, cette image de soi, estimée par les autres, reconnue par eux en tant qu’entité et qui s’impose dorénavant à nous? De sorte que lorsque nous reconnaissons notre image, c’est de l’histoire des autres dont elle est chargée, c’est leur estimation qui lui donne sens. En fait, notre histoire n’a pas de début, ou se perd dans la nuit des temps, dans l’histoire de l’histoire de l’Autre. Celà étant, de ce que l’on considère malgré tout comme le début, quant bien même serait-ce abusif, c’est dans le regard de qui détient la fonction maternelle que le jeune enfant évaluera ce que l’on estime de lui, expérience originelle de ce que l’on nomme estime de soi, filtre émotionnel, induit, déterminant la couleur, le caractère de l’image de soi.

          Imaginons un enfant particulièrement doué, naturellement intelligent, beau de surcroît, à qui l’entourage martèle qu’il est le dernier des crétins et dont la laideur confine au dégoût, que verra t-il dans la glace? sinon l’image de sa médiocrité. A l’inverse, si on entretient le gnome vulgus dans l’idée qu’il soit surdoué, si maman, béate d’admiration, incruste dans le miroir l’image d’un enfant particulièrement performant, hors du commun, nous en viendrons tôt ou tard à cet aphorisme d’Audiard: "les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît"; ceci nous conduisant à cette notion voisine, la confiance en soi.

          Bien entendu, il s’agit là de caricature, rien n’est jamais si net, ou pas souvent, ou bien faut-il y ajouter beaucoup d’éléments, à commencer par le fait que le miroir n’abrite pas que le regard de maman, loin s’en faut. D’autre part, il est normal que chaque enfant voit dans les yeux de sa mère, miroir originel, son inestimable valeur, l’amour qu’il ne peut que susciter, les autres, le monde, les contingences, se chargeant de ramener cela à un juste niveau; c’est aussi l’abandon de la toute puissance, puis, l’intégration du principe de réalité… si tout va bien.

          La confiance dont nous parlons ici, primordiale, est celle décrite par Winnicott lorsque le bébé ayant intégré l’image d’une mère "suffisamment bonne", c'est-à-dire une image bienveillante, protectrice, autorisant la confiance en reconnaissant la valeur de son rejeton, permet à ce dernier d’entrer dans le champ de "l’expérience culturelle", celle du jeu, de la créativité, seul, sans maman, son image intériorisée palliant à son absence. Comme quoi, d’oser n’est pas l’apanage de ceux dont Audiard savoure la déconcertante bravoure, mais dépend de l’élaboration de cette sécurité interne, de notre "mère intérieure" dirait Winnicott. Ici, nous pouvons parler de mère symbolique, puisque elle aussi nous parle, dans le miroir. En somme, si le père symbolique nous transmet la loi, la mère symbolique, elle, en nous permettant d’accéder à la confiance en soi, nous autorise la transgression (1). Ainsi, image de soi, estime de soi, confiance en soi, sont-elles intimement liées, puisant leur substance dans le regard de l’Autre, dans ce miroir qui nous parle, et que nous interrogeons. Par conséquent, lorsque nous voyons, et imaginons notre image dans le champ de notre subjectivité, notre estimation dépendra t-elle autant de l’appréciation de notre mère intérieure que, conséquemment, de la confiance dont nous disposons à notre endroit et, surtout, à notre envers, ce que le miroir nous cache. Ceci pour insister de ce que l’image de soi est une construction, une fiction devenue réalité, réalité que l’Autre et nous même travaillons à chaque passage devant la glace, ou devant un regard, c’est pareil.

          Jusqu’à présent, de bien comprendre la charge émotionnelle dont notre image est et restera enveloppée, en en déformant les contours réels pour devenir notre réalité, nous sommes restés aux premiers temps de ce que Henri Wallon nomma "stade du miroir", reprit ensuite par Lacan, dont l’incontournable pensée se déploiera à partir dudit stade. Puis, Winnicott, tout aussi incontournable, pour qui le visage de la mère est le premier miroir, faisant ainsi le lien, pour ce qui nous intéresse, nous, adultes, s’interrogeant sur notre image, celle que l’on voit, que l’on parle, que l’on imagine, que l’on propose à l’autre, qu’il nous renvoit, la sienne aussi, chargée de tant d’inconnu, nous en venons donc aux conceptions de Françoise Dolto qui, je crois, complètent les précédentes, particulièrement celles de Winnicott qu’elles me semble prolonger. Pour Dolto, le moment crucial du rapport à notre image se situe plus tardivement, vers deux ans et demi, trois ans, et constitue une véritable épreuve pour l’enfant, une rupture. Certes, notre histoire s’écrit d’épreuves en ruptures, mais celle dont il est question à présent marque le début de ce dans quoi, adulte, nous évoluerons: le paraître. Ce passage douloureux est en effet le moment où s’impose à l’enfant la différence entre l’image perçue et sa réalité de sujet, le moment où il verra que l’image habitant le miroir ce n’est pas lui, mais un reflet, une apparence qui ne peut rendre compte de sa globalité, juste un masque, du paraître. Dorénavant, délaissant le réel en lui, c’est de son apparence que l’enfant jouera, au détriment d’une vie intérieure que le miroir ne peut transcrire, que l’on ne peut voir. Ici, de revenir à l’outillage lacanien, nous pouvons dire que le stade du miroir version Dolto c’est la découverte par l’enfant de l’objet a, c'est-à-dire du trou dans le miroir, dans le regard de l’autre, c’est d’être acculé à cette évidence que le désir, l’inconscient, la pulsion, le fantasme, tout ça n’a pas d’image, et que notre masque, dans le miroir, celui des autres aussi, est du domaine du par-être, une carapace plus ou moins malléable qui ne laisse filtrer de notre intégrité, désormais emprisonnée, ou protégée, que l’apparence de notre désir. Notre corps devient ainsi l’outil pour parler de soi aux autres, outil de séduction, outil permettant la mise au jour du symptôme tout en protégeant son origine, voire constitution d’un faux-moi, outil-corps de toutes les victoires et de toutes les défaites, de nos doutes aussi.

          De revenir à l’exemple des deux enfants, l’un dévalorisé, fracassé, en qui le miroir-mère incrusta l’image de sa valeur négative, où puisera t-il suffisamment de confiance en lui pour voir, imaginer, dans son double spéculaire une autre réalité, et de s’y conformer? C’est cela le travail de résilience dont nous parle Cyrulnik, modifier la lecture de notre image, travailler le masque. Donc, si notre psychisme, l’image que l’on a de soi, modèle notre corps, nos attitudes, nos mimiques, l’inverse est tout aussi vrai, que la perception de notre réalité spéculaire, celle du miroir, modèle à son tour notre psychisme. De sorte que nous fabriquons l’image qui nous fabrique ou, plus exactement, nous fabriquons l’image que l’Autre fabrique de nous. Partant, de s’appuyer sur ma conception du symbolique, de l’imaginaire et du réel, nous pourrions décrire le mouvement ainsi: le discours de l’autre (symbolique) façonne l’image de soi (imaginaire) qui s’inscrit dans l’inconscient (réel), d’où l’assertion de Lacan: «L’inconscient du sujet c’est le discours de l’autre», puis, au gré de ses nécessités, l’inconscient retravaille l’image que nous pourrons alors interpréter symboliquement, sans contact entre réel et symbolique, l’imaginaire, central, faisant le lien. Nous voyons donc que le seul endroit du circuit où il nous soit possible d’intervenir, c’est celui du registre symbolique, le langage, celui là même par lequel l’Autre façonne notre âme. Si j’emploie le mot âme, outre le bel aspect du signifiant, c’est de faire référence à Spinoza pour qui «l’âme est l’idée du corps». De là nous pouvons entrer dans le paradoxe de la résilience, ou, tout simplement, de comment dire moi alors que "je est un autre"? En effet, le résilient est celui qui devra trouver suffisamment de confiance en lui, dans sa "zone bonne image", afin de modifier sa perception du discours de l’autre par l’effet miroir de son propre discours. En somme, le résilient doit recréer le miroir afin d’élaborer la sécurité interne qui jusque alors lui faisait défaut, sécurité sans laquelle l’image de soi restera négative. Nous sommes donc là devant ce paradoxe, que pour ré-estimer notre image nous devions créer à partir de la chose à créer. Ceci étant, beaucoup y parviennent, sans que l’on sache vraiment pourquoi, du moins, sans que l’on sache pourquoi de deux sujets ayant à peu près la même histoire, l’un y parviendra et l’autre non. Ce que l’on sait, par contre, c’est que le résilient devra trouver l’objet lui donnant le sentiment que de son image quelque chose est bon. Cyrulnik parle d’un "tuteur de résilience", que nous pourrions nommer "miroir suffisamment bon". Ce peut être sa voisine, le facteur, un psy, ou bien l’art, le sport, etc. En tous les cas, quelque soit le support théorique de l’analyste ou du thérapeute, tous s’accordent pour dire, justement, que c’est affaire de langage. De Freud à Dolto, de Lacan à Cyrulnik en passant par Winnicott, de travailler son image, de réécrire son auto-fiction, dépend de la manière dont nous parvenons à socialiser notre discours, à imprimer notre langage dans le miroir. Dans le genre thérapeute improvisé, je pense à De Gaulle, insufflant d’un coup de la bonne image à des milliers de personnes avec son «Je vous ai compris!», confirmant ainsi à chacun la justesse et le bien-fondé de son discours, de son image. Demeurons cependant prudents avec les gourous qui renarcissisent à tout va, politique ou autre. Chez l’analyste c’est encore mieux, puisque derrière le silence de ce dernier (sujet supposé savoir), le "je vous ai compris" est implicite et permanent. Si en plus il fait «hum hum!» au bon moment, la fameuse scansion, transfert aidant, quel retour d’image! plus fort que De Gaulle!

          Pour finir, laissons de coté l’exemple de l’autre enfant dont l’image de soi n’est pas un problème, mais plutôt une source d’inspiration sans fond pour qui, à l’instar d’Audiard, se délecte des aberrations flamboyantes de la nature humaine. De plus, nul doute que l’enfant en question trouve sa voie, probablement en tant que chef d’escadrille. Mais ne soyons pas pessimiste, la résilience passera peut-être par là. Donc, de finir par là où nous avons commencé, Blanche Neige et sa marâtre, deux femmes des plus jolies, l’une niaise et l’autre méchante, disons tout d’abord, contre les frères Grimm, que le beau n’est pas l’ennemi du bien, mais, surtout, dans un pur souci d’équité visant à réhabiliter les moches, ce qui vaut aussi pour les garçons, rappelons qu’il est aussi des contes, Shrek par exemple, où la noblesse d’âme transcende ce qui de prime abord pu sembler disgracieux. Disons le! La petite ogresse toute verte et bien en chair, copine de Shrek, est nettement plus désirable que Blanche Neige la fadasse, et cela ne tient qu’à une chose: le discours, le discours qui nous les présente, qui soutient leur image. En somme, la beauté, l’idée de la beauté, extérieure ou intérieure, c’est du langage; à nous de savoir écouter. Toutefois, de ne pas sombrer dans l’angélisme, de dire que les masques ont leur revers, une petite citation de Lacan, pour la route: «Le sujet se présente comme autre qu’il n’est et ce qu’on lui donne à voir n’est pas ce qu’il veut voir». Autrement dit, qui sème le pastiche récolte la chimère, et non pas, qui aime le pastis barbote dans son verre… tout est affaire de langage.

 

(1)     Il est d’usage, en psychanalyse, de considérer le Père symbolique comme posant l’interdit de l’inceste. Bien entendu, la mère symbolique dont je parle n’autorise en rien cette transgression, et même, soutient la loi tout autant que le père.

            Ici, sans vergogne, je mêle psychanalyse et psychologie. Disons, pour plus de clarté, que nous aurions trois instances: une mère et un père symbolique, coté psychologie, et le Père symbolique de la psychanalyse, qu’il est alors plus commode de nommer l’Autre. En somme, l’instance féminine: la mère symbolique ; l’instance masculine: le père symbolique ; et Dieu le Père: l’Autre, qui est en chacun. Peut-être est-ce pour cette raison que certains esprits, disons mal informés, considère la psychanalyse comme une religion, ou juste ont-ils bien intégré le discours de leur autre.

                                                                                                                                                                
                                                                                                                                                                  GG

 

Un livre accessible :

J.D. Nasio – Mon corps et ses images – Payot – 2OO7



Partager cet article

Repost 0
Published by Café-psy
commenter cet article

commentaires