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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 23:05


 

              Le mal de vivre, belle métaphore, comme si la vie fut un organe, à l'instar du mal de dos, d'un mal de dent, etc., laissant entendre que si le mal ne fut pas trop incrusté l'on puisse soigner l'organe en question, s'agissant alors, pour nous, de trouver remède à la vie. Evidemment, de poser un diagnostic plus précis cela suppose de localiser et de déterminer le type d'affection, la vie n'est pas un organe que l'on remplace, que l'on arrache, ou que l'on masse. Pour preuve, ceux qui pensent qu'en "changeant de vie", de la déplacer en un autre endroit, ou de lui donner un statut différent, permettra d'améliorer, voire de guérir leur mal, ne mettent généralement pas longtemps pour s'apercevoir qu'à la douleur première s'ajoute celle de s'être mis le doigt dans l'œil, ce qui n'aide pas à améliorer une vision permettant de discerner la tranche de vie en souffrance, jusqu'à en déliter l'ensemble. Pour l'heure, et à ma connaissance, malgré d'incessantes tentatives, la greffe de vie n'est pas encore au point. Qu'en certains cas un climat plus sain puisse aider à soulager certaines douleurs existentielles, cela ne fait aucun doute, mais ça ne suffit pas, d'autant qu'une "vie pourrie" rendra malsain n'importe quel climat et, inversement, une vie saine, c'est-à-dire à peu près heureuse, assainira une atmosphère que d'aucuns purent juger malodorante.

              De cette observation, qu'un "changement" de vie n'en modifie pas le régime dépressionnaire, le climat, il devient légitime de penser que les conditions extérieures ne soient pas la cause du mal. Le mal de vivre est un état, enraciné, profondément, et de modifier notre environnement ne changera pas la teneur de l'affection, au mieux y jettera t-on un voile, fragile, qui ne mettra pas longtemps à se déchirer.

              Le mal de vivre c'est le mal de l'être, ce qui déjà se localise un peu mieux, bien que restant dans la métaphore. Bien sur, le milieu influe sur le sujet, deuil, amour, conditions matérielles de vie, et même la maladie, considérant que tout événement, intérieur ou extérieur, n'a de réalité que dans l'interprétation du fait. Donc, si le milieu peut altérer notre humeur, selon le ton de la lecture que nous en faisons, il ne modifiera pas notre nature, notre tempérament, même s'il l'occulte pour un temps. Or, le mal de vivre, comme la joie de vivre, renvoit à ce que nous appelons communément la nature du sujet. Au passage, nous distinguerons ici nature et structure, la structure étant immuable, la nature susceptible d'évoluer, histoire de garder un peu d'espoir. Et justement, la nature du sujet, son tempérament, c'est ça: là où d'aucuns en reviendront toujours à cette réalité, même tardivement, voulant que "tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir", d'autres, bien qu'ayant pu y croire quelques instants, resteront persuadés que le bonheur est à jamais consommé. Mais redisons le, notre nature, notre manière de regarder le monde, de l'interpréter, peut évoluer, d'autant qu'en chacun coexistent les deux tendances. Donc, quels que soient les événements, si nous connaissons tous la joie et la tristesse, le bonheur et le malheur, le mal de vivre est ailleurs, qui conditionne le regard, c'est-à-dire notre manière d'interpréter, de créer l'événement.

              A présent, de mieux définir notre mal, de resserrer la métaphore, nous pouvons dire que le mal de vivre, le mal de l'être, est en fait un mal de l'interprétation; autrement dit, le mal du sujet (le sujet étant effet du langage). Mais revenons un instant sur la notion d'événement, à savoir, de ce qui influe de manière aléatoire sur le cours de notre vie, celle la même qui a mal. Ainsi, lorsque le réel fait une irruption frappante dans notre vie, détournant le cours de notre réalité, brusquement, parfois cruellement, deux types d'irruptions dudit réel sont alors possibles: celles que nous parviendrons à plus ou moins symboliser, amortissant le choc par un rembourrage de signifiants que nous appellerons langage, et ces autres collisions avec le réel, conservant leur statut dans l'indicible, hors de tout scénario imaginaire et auquel le symbolique n'a du coup pas accès (1). Ces collisions resteront donc en l'état, réelles, obstruant, détournant le flux de notre réalité, mais inaccessibles à cette dernière. Le mal de vivre, autrement dit le mal de la réalité, cette chose en nous, incrustée tout au fond, qui nous donne l'impression que la vie même nous échappe, c'est cela, du réel, de l'indicible faisant barrage à notre flux désirant, un non-événement coincé quelque part qui nous empêche d'accéder à la totalité de notre présent, à la réalité, à la vie, à la créativité.

              Pour qu'événement il y ait, donc, celui-ci doit être interprété; autrement dit, le fait trouve sa réalité dans l'après-coup, il appartient au passé, à cette assise sur laquelle nous construisons, nous créons un présent décalé de l'instant: notre réalité. Le réel, lui, échappe à la temporalité, il est là, c'est tout, non plus dans un présent de l'après-coup, mais dans le présent tout court, et s'il prend trop de place, informulé, il gêne au processus de création qu'est notre lecture dudit réel, via l'imaginaire. Alors, de deux choses l'une: ou bien cette indisponibilité créative nous fait occulter tant bien que mal l'événement en devenir, pouvant aller jusqu'au déni, ou bien, mal amorti par une interprétation atrophiée, biaisée, celui-ci (alors non-événement) conserve un statut réel à peine soutenu par un imaginaire en lutte auquel le symbolique tentera maladroitement de venir en aide. Peut-être faut-il voir de cela l'origine de l'art, et plus particulièrement la poésie. Ce qu'alors nous prendrions pour le pouvoir créateur de l'artiste serait par conséquent une défense contre une créativité fondamentalement atrophiée, obstruée par du réel trop envahissant, bourrant l'imaginaire avec du symbolique, sans quoi nous entrerions dans la folie, une coupure radicale d'avec la réalité. En bref, s'il y a trop de réel dans notre espace psychique, il n'y a plus de place pour une réalité qui devra s'écouler ailleurs que dans un présent illisible, mais dans l'art, la dépression, le symptôme en général, l'instant, jusqu'à disparaître dans la folie, ce que redoute souvent qui a le mal de vivre... à tort. Ainsi, l'hypersensibilité induite par le mal de vivre serait la conséquence de ce déséquilibre entre réel et réalité et, ajouterais-je, d'un imaginaire débordé qui ne parvient plus à ordonner, à scénariser, un assemblage d'images inconscientes trop violentes.

              Disons le, nous parlons ici de dépression, latente ou avérée, à ne pas confondre avec la psychose, et de savoir que la réalité est tenace, si mince fut-elle. De plus, la dépression se soigne, à condition, évidemment, de l'identifier comme telle. Or, parler de mal de vivre permet justement d'occulter cette réalité dérangeante du terme dépression, de s'abriter derrière une formulation romantique afin de se protéger de la réalité clinique, froide, sans appel, qui nous dit pathologie répertoriée avec possibilité de soins, c'est-à-dire d'une possible éradication du symptôme, notre défense, celle de tous les jours, qui nous "pourrit" la vie tout autant qu'elle nous permet d'y rester... en vie... pour l'instant... peut être.... Entendons nous bien, nous ne parlons pas ici d'un épisode dépressif, auquel chacun peut être confronté, mais d'un malaise de fond, qui est là en permanence, plus ou moins prégnant, qui peut se rappeler à nous n'importe quand, n'importe où, au détour du réel, et qui se soigne. Par ailleurs, nous avons vu que le mal de vivre relevait d'une difficulté d'interprétation pour cause de réel faisant barrage au flux de notre réalité. Là est un autre obstacle à l'idée de thérapie. Outre le symptôme protecteur, comment celui qui souffre d'une déficience de la réalité pourrait-il envisager qu'un étranger, si thérapeute soit-il, puisse venir à bout d'un symptôme si singulier? c'est-à-dire d'une tranche de réel, par conséquent informulable, au long de laquelle s'écoule péniblement la souffrance d'un sujet unique. Autrement dit, comment le spécialiste du tout pourrait-il vaincre un mal si singulièrement singulier? et effectivement, la question se pose. J'y vois donc trois réponses possibles, mais il en existe d'autres, à commencer par la sublimation du symptôme (au sens courant), genre: si je ne puis réussir une vie heureuse, qu'alors je construise mon malheur en un chef-d'œuvre, me consolant dans l'esthétique de la douleur... et pourquoi pas? D'ailleurs, il est plus facile de faire du beau avec du triste... mais c'est triste. Il y a aussi la relaxation, la religion, etc...

              Donc, des plus classiques, trois réponses au mal: La première, chimique, c'est l'anti-dépresseur, l'anxiolytique, à ne pas confondre avec la défonce basique, le psychotrope anxiogène, alcool ou autre drogue. Non! notre remède est remboursé par la sécu et délivré par le droguiste, pardon, en officine. Ceci étant, est-ce la dépression qui modifie la chimie du cerveau, ou bien l'inverse, qu'une altération de ladite chimie puisse modifier l'humeur? en tous les cas, notre emplâtre à neurones est fabriqué pour en rétablir le bon usage. Très sincèrement, je n'en pense rien, sinon que le médicament est utile en certains cas et dangereux en d'autres, c'est affaire de médecin. Toutefois, de suivre l'idée que le mal de vivre soit la conséquence d'une obstruction bien réelle qui handicape notre faculté d'interprétation, notre potentiel à inventer la réalité, à moins que le bouchon en question soit d'origine organique, je ne sache pas qu'il existe de médicament permettant le bon dosage de symbolique, à l'adresse de l'imaginaire, pour encaisser l'impact du réel. C'est un peu comme la greffe de vie, c'est pas au point, à moins qu'il s'agisse de ça, et là... ça fait peur. Mais redisons le, ce peut être une solution, tout ou partie. N'oublions pas que depuis la mort de Dieu la science a fait beaucoup de progrès, et même des miracles.

              Les deux autres réponses, quant à elle, s'intéressent au traitement symbolique de notre réalité égarée, où l'on s'attaque au mal de vivre en lui insufflant du langage afin de redonner souffle à notre imaginaire. D'abord, les thérapies comportementales. Ici, la parole insufflée est celle du thérapeute, elle vise à normaliser un comportement inadéquat. L'aspect singulier du traitement, dans le meilleur des cas, étant alors de trouver chez le sujet des entrées perméables à cette réalité étrangère, normative. Il s'agit de rééduquer la déviance du patient selon une codification préétablie, un standard social reconnu opérant par le praticien, ou son gourou. Parler de dressage ne me semble pas abusif. D'autre part, comme lors de l'approche chimique, le patient est à l'abri de la véritable compréhension de son mal; au mieux aura-t-il une interprétation du soignant correspondant à l'une des cases dans lesquelles on lui a appris à ranger telle ou telle pathologie. L'intérêt du procédé, pour le sujet en souffrance, étant de pouvoir rappeler du symptôme, ailleurs, en cas de besoin. Il n'est pas facile de renoncer au mal qui nous constitue, jusqu'à devenir notre nature, et que la standardisation puisse sembler moins coûteuse que la liberté, fut-ce donc au prix d'une certaine aliénation sociale. Malgré tout, ce genre de thérapie peut être d'une grande utilité lorsque le symptôme devient si envahissant, si invalidant, que l'idée même de liberté ne puisse se circonscrire  que dans celle d'une "santé psychique socialement adaptée"; ou bien, lorsque le symptôme engage un pronostique vital. Je pense notamment à toute forme de toxicomanie dont les premières victimes sont justement ceux, atteints de mal de vivre, qui se retrouvent prisonniers de cette automédication désastreuse qu'est donc la toxicomanie. Disons qu'il soit  possible d'entendre qu'en certains cas l'urgence prime sur l'éthique, le respect du singulier.

              De faire le lien avec notre troisième réponse, celle qui je crois concerne au plus près notre mal de vivre, la psychanalyse, cette dernière n'ignore pas forcément l'urgence, et ce, avec tout l'attirail éthique dont dispose à priori le psychanalyste: inconscient, transfert, résistances, etc. Citons la "thérapie focale", élaborée par Ballint, ciblant le mal dans sa singularité, ou, plus communes, les "Psychothérapies d'Inspiration Psychanalytique" dont la finalité est très clairement de soulager le consultant, ce qui n'apparaît pas toujours de manière flagrante dans une analyse conventionnelle (sinon conventionnée), où la guérison, selon Lacan, viendrait de surcroît. Notons cependant que "l'analyse des profondeurs", suivant le terme employé par Freud, demande du temps, que d'aller trifouiller le réel obstruant lesdites profondeurs demande patience et méthode, et que l'assainissement de nos tréfonds, là où fermente le mal de vivre, ne puisse généralement s'effectuer en quelques plongées. Donc, s'il existe au sein de la psychanalyse plusieurs méthodes, plusieurs écoles, différentes lectures de la condition humaine, voire autant de psychanalyses qu'il y a de psychanalystes, tout le monde semble à peu près d'accord pour dire, chacun à sa manière, que la réalité est une construction fictionnelle, donc dans l'après-coup, si proche soit-elle de l'instant, du réel. Ceci dit, la philosophie a depuis longtemps mis cela en évidence. Il s'agit donc "d'offrir" à l'analysant l'opportunité de creuser lui-même le lit de sa réalité, au plus proche de son désir. En somme, le client est roi, d'autant qu'il fait lui-même le travail, ce qui est on ne peut plus respectueux de sa singularité.

              Disons, pour finir, que le mal de vivre est un sujet inépuisable, voire même le seul sujet, celui que tous les autres sous-tendent, celui de notre rapport à la conscience, celui de cet infime, tout autant qu'infini décalage entre réel et réalité, celui du paradis perdu. Nous savons tous la vérité de cette assertion: "bienheureux les pauvres d'esprit", pour autant, qui serait prêt à renoncer à sa réalité pour côtoyer le réel du "pauvre en esprit"? La réalité est le symptôme de l'humanité, sa défense pour survivre au réel, une coupure radicale d'avec là d'où nous venons, où rien ne manque, où sont nos racines, mais dont nous avons appris à nous protéger. Le mal de vivre est ainsi l'imperfection de cette défense consistant en la réalité, en la créativité, en l'esprit, qui à l'instar de chaque défense demande assez de souplesse pour être adaptative.

              Nous aurions pu, aussi, aborder le sujet par son aspect romantique, ou encore, le traiter par l'ironie (quoi de plus jubilatoire que de provoquer le réel, la souffrance, la mort, l'amour, etc?), ou bien, parler de la clinique des états-limites (borderline), qui sont les principaux concernés par la dépression, et puis aussi la résilience (dont c'est là l'enjeu), etc... Mais si j'ai mis l'accent sur sa forme pathologie curable, c'est d'insister sur le fait qu'il s'agit là d'une souffrance bien réelle, et que même si l'on pense la chose inaccessible (notre nature?), quelle victoire, déjà, que d'oser se confronter à l'indicible, que de tenter d'aller débusquer le réel, que de prendre le risque d'une renaissance créative. Mais encore faut-il admettre que la machine puisse s'encrasser, surtout si l'on n'a pas les moyens de s'en offrir une autre, et que la vie, justement, soit hors de prix.


 

(1)      Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel sont selon Lacan les trois registres de la condition humaine. Alain Vanier les résumes ainsi: "Le Symbolique renvoie à la fois au langage et à (...) l'échange à l'intérieur des groupes sociaux ; l'Imaginaire désigne le rapport à l'image du semblable et au corps propre ; le Réel, à distinguer de la réalité, est un effet du Symbolique : ce que le Symbolique expulse en s'instaurant." (Alain Vanier, Lacan, Les belles lettres, 1998)

           Pour Lacan, ces trois registres sont noués entre eux de telle manière que si l'un se détache, les deux autres se séparent aussi (nœud borroméen). Chaque registre a donc une intersection avec les deux autres et un centre commun.

           Pour ma part, pris dans la jouissance (au sens lacanien) de l'immodestie béotienne à laquelle me contraint une compréhension de la condition humaine qui doit plus à l'expérience personnelle qu'à une clinique ne me fréquentant pas, je considère (et non pas nous considérons) que le Symbolique est fondamentalement séparé du Réel,  l'Imaginaire (consistant alors en la fabrication de toute image inconsciente) faisant le lien.

           Et, peut-être, de s'arrêter un instant sur cette pensée de Clément Rosset: "Compliquer les choses, c'est se simplifier la tache" ...



                                                                                                                                                                        GG

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Published by Café-psy
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Clovis Simard 15/08/2012 00:56


Blog(fermaton.over-blog.com),No-9, THÉORÈME SEPTEMBRE.- Vivre pour de vrai !