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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 21:55


              D'abord, avant d'associer nos deux termes, créativité et séduction, essayons de voir pour ce qui nous intéresse de quoi il retourne pour chacun d'eux: De commencer par le second, disons le, l'humain est un animal séducteur, au même titre que nombre d'espèces qui, au lieu de disséminer leurs gènes au hasard, choisissent leur partenaire. Pour ce faire, comme nos amis les bêtes, nous nous adonnons à des rituels biens rodés, danses d'amour, parures en tous genres, démonstrations de force, voire émanations d'odeurs signifiantes. Rappelons nous cet injonction de Napoléon, alors en campagne dans quelque lointaine contrée, à l'intention de Joséphine: « Ne te lave pas, j'arrive!». Certes, la culture et l'hygiène étant passées par là, les goûts et les odeurs se discutent autrement, quoi que toujours lourdements signifiants, voir les publicités pour les parfums et autres déodorants, aux accroches plutôt sensuelles, ou, Marilyne nous disant qu'elle ne dort vêtue que de son Channel No 5, c'est très très chaud, et si l'idée de la reproduction ne nous vient pas forcément à l'esprit, il est fort possible que celle d'un entraînement en ce sens nous traversa. En somme, tout ça n'a pas tellement changé, juste sommes nous passés du miasme à l'effluve consumériste.

              Pour ce qui est de la créativité, l'humain semble plutôt bien loti. Je dis semble, car comment apprécier l'écart qualitatif entre nos efforts pour qu'émerge l'inspiration et ceux des autres animaux? Ceci étant, en tant qu'évoluant dans le symbolique, l'homme, être de langage, est par conséquent créatif. Parler consiste à produire une métaphore, c'est-à-dire à essayer de reconstituer, d'illustrer une perception qui nous est propre afin de la partager avec qui ne peut se situer que d'un autre point de vue, lui aussi singulier et inaccessible à l'autre. En ce sens, nous sommes tous créatifs, qu'il s'agisse d'élaborer ou d'interpréter ladite métaphore. Pour autant, nous ne mettrons pas sur le même plan la jubilation de Mme Michu lors de ses improbables expérience culinaires, à base de pattes et d'huîtres au sirop, et celle de Mr Dugland, en proie aux angoisses existentielles, dans son acharnement pictural quasi obsessionnel et quotidien à produire la courbe idéale dans des motifs abstraits, inspiré en ça par la vision onirique de Mme Michu derrière la fenêtre embuée de sa cuisine. Ici, l'usage nous indique de bien faire la différence entre la ménagère, quant bien même pourrions nous la qualifier d'expérimentale, et celui qu'il convient de nommer artiste, surtout s'il rencontre l'assentiment d'un certain public, en l'occurrence Mme Michu. Pourtant, tous deux sont des créateurs. La différence, je crois, n'est pas à chercher dans l'appréciation de l'objet créé, ou dans le but poursuivi, mais dans l'impératif qui nous pousse à créer, qu'il s'agisse d'un processus ayant trait à la "sublimation", à la simple nécessité de ne pas trop se soumettre à la réalité des autres, d'y ajouter sa petite touche personnelle, ou encore de séduire son voisin ou sa voisine de pallier, voire l'humanité dans son ensemble, etc... Mais dans tous les cas, être créateur c'est faire l'expérience de l'omnipotence, tel ce tout jeune enfant qui dans son jeu créera le monde qui l'interpelle pour y asseoir son expérience. On peut donc dire que créer consiste à inventer la réalité.

              De ce constat, que notre nature créative s'exprime dès la prime enfance, établissons le premier pont entre nos deux termes, celui du jeu. Car si d'évidence le jeu relève de la création, ou y est étroitement associé, la proposition voisine s'impose naturellement, que la création, pareillement, relève du jeu. Pour admettre cela, il suffit de dissocier jeu et amusement, voire jeu et plaisir (mais pas jeu et jouissance). Pour les enfants, c'est un fait acquis, rien n'est plus sérieux que le jeu, et toute la palette des sentiments y passe, du plus joyeux au plus triste. Quant aux adultes, il est insupportable à un joueur d'être victime dans sa pratique de qui ne prend pas la chose au sérieux. En somme, lorsque on joue, on n'est pas là pour rigoler. Par ailleurs, il existe nombre de jeux pervers, malsains, dont la finalité renvoie clairement à la pathologie; citons pour exemple la roulette russe, pas franchement drôle, et je ne parle pas des infinies variantes des biens nommés "jeux de con", où la créativité humaine semble sans limite. Or, pour ce qui est de la séduction, nous sommes dans cette même dynamique créative du jeu, parfois discutable, parfois géniale, celle d'une mise en scène où l'on attribue, à soi et à l'autre, des rôles quelquefois acrobatiques. Le but du jeu étant donc d'amener le comparse dans une partie dont nous-même établissons les règles, et que chacun, dans un rôle tout autant préétabli qu'adaptable, surmonte les obstacles d'un projet voulu commun par le maître de jeu. Et pour cela, comme dans tout jeu de rôle, nul doute qu'il faille être créatif.

              Ceci nous conduit à cette autre qualité du séducteur, du joueur, faisant également appel à la créativité, l'empathie; à savoir, la capacité de ressentir l'émotion de son prochain, de se mettre à la place de son semblable. Certes, créer consiste en premier lieu à s'étonner soi-même, mais dans un mouvement à l'intention de l'autre, et même, d'un autre idéal qu'il nous faudrait séduire. Partant, tout créateur se trouve dans une dynamique de séduction, plus ou moins assumée, de la même manière que le séducteur, joueur, concepteur, est dans une dynamique de création dont l'outil est alors l'empathie. Autrement dit, d'utiliser les mécanismes "d'introjection" et de "projection" avec suffisamment de souplesse pour adapter en permanence notre distance à l'autre afin que le jeu ait des chances de parvenir à son terme. Ce sont donc ces mécanismes complexes, et je ne parle pas de "l'identification", qui dans leurs aspects positifs formerons ce que l'on appelle empathie, c'est-à-dire notre capacité de ressentir l'autre, tant dans le différent que dans le semblable, entendons, de l'inventer pour ce qu'il est. Ces mécanismes, nous les connaissons depuis l'enfance, puisque c'est ainsi, dans un jeu de séduction entre nos figures de référence et nous, que s'est constituée notre personnalité, que nous nous sommes inventés (que nous fûmes inventés) en cohérence avec le monde environnant. Lorsque en tant que créateur nous nous surprenons, nous étonnant nous même, probablement est-ce de retrouver ce mouvement de l'autre en nous, introjecté, continuant de nous séduire, de nous surprendre pour ce que l'on souhaite. Quant au séducteur, il est celui qui, parvenu à l'autonomie, inverse les rôles, passe du statut "d'objet" (sujet malléable en quête de consistance) à celui de "sujet" (nostalgique de l'objet), et qu'à présent ce soit lui le maître de jeu, à savoir, d'inventer l'autre pour ce qu'il est, en cohérence avec son environnement, en l'occurrence nous même. On voit donc bien que le jeu en question demande créativité et souplesse afin de respecter et d'accorder lesdites cohérences, pour le moins subjectives. Le séducteur médiocre, petit rouleur de mécanique et autre m'as-tu-vu en tous genres, étant justement celui dont l'empathie voisine avec celle du babouin en rut, ou de sa femelle, faisant rougeoyer ses fesses, mais doit-on encore parler de séduction, du moins en tant que qualité humaine?

              Cette dernière question, laissant supposer que nos dispositions à séduire soient une qualité, pour ainsi dire un talent, associant intelligence, sensibilité (empathie) et adaptabilité, nous permet d'emprunter cet autre pont entre créativité et séduction, celui à mes yeux de la principale qualité humaine: la culture. Pour la définir, du moins la culture majuscule, celle léguée par nos penseurs, artistes et autres découvreurs, le romancier Pierre Rey en dit ceci: «c'est la mémoire de l'intelligence des autres». Si cette définition me semble des plus pertinentes, c'est qu'à l'accumulation d'un savoir devenu presque secondaire, elle privilégie tout autant sa beauté que sa nécessité, autrement dit, l'entre-les-lignes dudit savoir, de le faire notre, plutôt que de le contempler dans un joli catalogue dont la finalité nous échappe. Ceci étant, de commencer à éprouver le lien culturel unissant créativité et séduction, voyons du coté de la psychologie évolutionniste lorsque cette dernière se pose la question de la disproportion entre la production culturelle masculine et féminine. Pour entendre sa réponse, qui, disons le de suite, n'est pas celle de Simone de Beauvoir, prenons les choses au début: D'abord, le but du vivant: durer, et pour cela, se reproduire. Ensuite, cette évidence qui saute aux yeux, entre autre, disons à l'âme, que l'homme et la femme ne sont pas fait pareil. L'une produit grosso modo un ovule par mois, l'autre, propose une débauche de spermatozoïdes à l'ovule en question lors de chaque accouplement; de sorte que madame, selon le principe de l'offre et de la demande, à tout intérêt d'être plus regardante que Monsieur quant  à la qualité  de son partenaire qui, lui, peut se permettre d'incessantes tentatives pour disséminer, ou, plus exactement, inséminer ses  gènes. Partant, il serait bien étonnant que l'évolution n'ait pas sélectionné quelque comportement adapté à cette réalité biologique. Nous en revenons donc au début de notre histoire animalière, celle de notre mâle qui doit faire le beau devant une femelle beaucoup plus sélective. Or, faire le beau, pour notre gars en quête de receveuse, cela signifie de démontrer à la dame qu'il soit en capacité de subvenir aux besoins de la famille lorsque sa bien-aimée, devenue grosse de la mise en commun de leurs patrimoines génétiques, sera coincée dans la grotte conjugale, puis, de conduire la marmaille vers un début d'autonomie. L'idéal, pour elle, étant donc de trouver un bon chasseur, et qui dure, c'est-à-dire habile, fort et rusé, ce qui déjà aux anciens temps ne devait pas courir les savanes, d'où l'intérêt pour notre mâle d'être convaincant dans sa parade amoureuse et de bien mettre en avant, si j'ose dire, ses atouts. Ainsi, le freluquet, qui comme tout un chacun souhaite également léguer ses gènes à la postérité, devra t-il signifier sa débrouillardise à l'élue potentielle, autrement dit, son intelligence, sa créativité. Or, en nos temps modernes, récents au regard de l'évolution, c'est l'artiste, l'intellectuel, le scientifique, donc homme de culture, qui incarne au plus près notre chasseur court sur patte et petits bras, mais rusé. Partant, la culture, pour l'essentiel aux mains des hommes, n'aurait pas pour ambition la progression du genre humain, mais serait la conséquence d'un comportement adaptatif en vue de la perpétuation de l'espèce. Entendons nous bien, mon propos n'est pas de dire que les hommes soient plus intelligents, plus créatifs, ou plus cultivés que les femmes, mais que d'en faire l'étalage soit plus spécifiquement masculin et, que produire du concept, qu'il soit artistique ou intellectuel, soit le moyen royal d'habiller créativement une vitrine masculine dont la fonction principale est d'attirer les dames.

              Pour ceux qui seraient quelque peu dubitatifs face à ce genre d'arguments darwiniens, songeant à cet aspect nettement moins majuscule de la culture (dont l'intelligence n'est pas la qualité première) où, de fait, les femmes furent contraintes par les hommes à des rôles subalternes laissant peu de place à quelconque expressivité créative, j'invite les septiques à se tourner vers cette ethnologie, à laquelle Lévy Strauss ouvrit la voie, qui met en évidence de l'universel chez l'humain. En effet, quelles que soient les cultures visitées et leur degré de "civilisation", qu'elles soient patriarcales ou matriarcales, évoluées ou primitives, les critères de sélection homme femme sont les mêmes d'un continent à l'autre, ceci étant confirmé par de récentes enquêtes à grande échelle. De là, pour le coté pratique, notons au passage et pour exemple, que de lire Spinoza en tant que play-boy refoulé peut éclairer la nécessité, la genèse d'une éthique dont l'entre-les-lignes pourrait sembler légèrement obscur. Plus modestement, cela nous permettra aussi une meilleure compréhension du nettement moins refoulé animateur de café philo, mais pas de l'animateur de café psy qui, lui, est au dessus de ça.

              La culture, donc, ne s'écrit pas qu'en majuscule, à commencer par la culture familiale, puis celle du groupe d'appartenance, etc... Ici, il n'est plus question de "la mémoire de l'intelligence des autres", ni même de l'introjection de leurs inconscients, individuels et collectifs, mais d'incorporation, genre de processus pour ainsi dire physique, proche du gavage. De sorte que la "petite" culture ne choisit pas de quoi elle se nourrit, jusqu'à rencontrer la "grande", du moins s'accroche t-on à cette idée. La culture dont il est question à présent réunit ces deux aspects, introjection et incorporation, grande et petite culture, majuscule et minuscule, que Winnicott assemble en cette formule: "la tradition dont on hérite". Ici, tout s'emboîte, ce qui d'ailleurs est l'objectif de la séduction, qu'il s'agisse de spiritualité, bien entendu, ou, accessoirement, d'assemblages plus triviaux. Mais je l'ai déjà dit, nous sommes au dessus de ça. La culture, donc, le jeu, l'empathie, la créativité, la séduction, tous ces éléments interagissent lorsque on se réfère à ce que Winnicott nous indique comme étant la place de l'expérience culturelle, dans un espace intermédiaire entre le moi et le non moi, qu'il nomme "espace potentiel" (voir aussi: Une aire de confluence, présentée sur le blog du café psy).

              Faute de place et de temps, il n'est évidemment pas question d'entrer dans la géniale théorie de Winnicott, mais juste d'en observer certains corollaires susceptibles de nous intéresser. Avant tout, pour que se constitue cet espace intermédiaire, le bébé doit éprouver un sentiment de confiance à l'égard de sa mère afin d'y créer le premier objet (transitionnel) symbolisant la présence maternelle et, par conséquent, de maintenir en lui cet état de confiance qui lui permettra d'accéder à l'autonomie. C'est alors dans cet espace potentiel que l'enfant créera ses jeux, ses objets, entre lui et l'extérieur, qu'il inventera le monde, un monde qui pourtant existe bel et bien, mais qu'il construit néanmoins, hors de lui. Ici, par le jeu se fera l'apprentissage de l'expérience culturelle, entre création et apport extérieur, toujours, donc, dans cette aire intermédiaire. Et comme le dit Winnicott, "dans tout champ culturel, il est impossible d'être original sans s'appuyer sur la tradition". Quant à la capacité d'empathie, nous dirons qu'elle prend ses marques au tout début, lorsque s'établit la confiance, puis, dans la nécessité de trouver une certaine justesse pour nourrir nos créations, nos jeux, par des éléments extérieurs qu'il nous faut intégrer afin de mieux les créer. Enfin, la séduction, d'abord orientée vers nous même, c'est-à-dire d'être conquis par la richesse de nos créations, de nos jeux. Puis, se tournant vers la conquête de ce que l'on suppose tout ou partie d'un bon objet, comme il se doit préalablement créer par nos soins, il s'agit alors, comme pour nous même, de trouver chez l'autre la zone susceptible d'être agréablement surprise, séduite en somme. En retour de quoi, l'autre, ayant accepté d'entrer dans le jeu pour motif de surprenant plaisir, voire de fascination, continuera lui aussi de nous séduire par ses propres créations, créations que nous avions par ailleurs pressenties, car l'on ne tente de séduire que qui nous a déjà séduit, de la même manière que l'on invente ce qui est déjà là.

              De tout ceci, l'on peut donc dire que créativité et séduction sont indissociables, qu'il s'agit d'un jeu proprement humain s'appuyant sur l'empathie et l'expérience culturelle, eux mêmes nécessitant créativité et séduction. Si je dis proprement humain, c'est par l'intrication de ces éléments et non de chacun d'eux en particulier, le produit finit en somme. Que ce soit la créativité, la séduction, l'empathie, le jeu, l'expérience culturelle, chacun d'eux existent dans le règne animal, mais associés différemment. On a coutume de dire que la créativité est le propre de l'homme, c'est absurde. Ce qui est le propre de l'homme c'est la créativité humaine, pas la créativité tout court. Par contre, si l'on fait une distinction entre parade amoureuse et séduction, réservant ainsi le terme à notre espèce, dans sa complétude, on peut alors avancer que tout effort de séduction, outre ses visées reproductives, soit une tentative d'atteindre au sommet de l'évolution humaine. Le séducteur, ou la séductrice, n'étant pas des prédateurs, comme on les y associe trop souvent, mais des esthètes, et Casanova... un artiste.


                                                                                                                                                                            GG


              Deux livres (accessibles) :

     Fondamental + + :

              --D W Winnicott - Jeu et réalité - Folio

     Indispensable (et encore plus accessible) :

               --Lucy Vincent - Comment devient-on amoureux ? - Odile Jacob                                             

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Published by Café-psy
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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 27/05/2012 21:03


Blog(fermaton.over-blog.com),No-20, THÉORÈME FIGARO. - La créativité c'est mathématiques.