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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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25 octobre 2008 6 25 /10 /octobre /2008 18:23

 

              D’abord, il faut bien le dire, tout commence par une page blanche. Au début il n’y a rien, du blanc et un contour, celui de la page, frontière du réel à l’intérieur de laquelle la lumière elle-même ne pénètre pas, où elle nous est renvoyée dans son intégralité, contrairement au noir qui, lui, l’absorbe en totalité. Il n’y a rien à dire d’une page blanche, sinon de sa taille, l’espace qu’elle occupe, ou qu’elle obstrue, hors des proportions de sa surface, prenant plus de place dans notre réalité que son format ne le laisserait supposer. Ou bien d’évoquer sa texture, son grain, rassurant, qui créant à sa surface un jeu d’ombres et de lumière, nous donne l’illusion d’une immaculée pureté perfectible, d’une zone inconnue, vierge, mais s’offrant malgré tout à la conquête. Probablement faut-il voir de cela le blanc en tant que symbole de la virginité, de la mort aussi. Nous pourrions également parler du grammage, de l’épaisseur du papier, mais ne disant toujours rien de notre page blanche. En bref, on peut décrire un papier, mais pas ce champ inaccessiblement blanc nous renvoyant la totalité de notre désir, le réel en nous, que l’on tentera de percer par quelques symboles, des métaphores que nous voudrions comme autant de portes ouvrant sur le réel, alors même qu’elles y font barrage. Tout est là sur une page blanche, reflet de l’être, impénétrable, insupportable, et que chaque mot déposé en obstrue une partie, comme d’écrire sur un miroir.

              L’écrivain, ou écrivaillon, peut importe, de toute façon en proie à la même impossibilité, seule la virulence d’un désir persistant pouvant créer au delà du style une éventuelle distinction, donc, l’écrivain serait un sculpteur, un sculpteur du réel, ou, plus exactement, un graveur, un graveur de page blanche, son stylo étant alors sa gouge. Ainsi, le graveur, l’officiel, celui reconnu comme tel, travaillera son matériau, une surface plane, d’où il retirera la matière aux endroits ne devant pas encrer la feuille qui révèlera son travail. De sorte que son action consiste à préserver certaines zones blanches, celles qui renvoient la lumière de son désir, en somme, de sculpter l’indicible, le blanc. Probablement fut-ce cette même logique qui fit dire du musicien qu’il sculpte le silence, sa page blanche à lui. Les mots ont donc en apparence cette double fonction, de ce qu’ils mettent en relief alentour, le blanc, l’entre les lignes, le désir du littérateur, mais aussi, et d’importance, le mot a un sens, c'est-à-dire une forme singulière mise à notre disposition par la culture. C’est donc avec ces différentes formes, les mots, que, tel le graveur avec ses gouges, nous essaierons de creuser certaines zones de notre désir. L’illusion est alors de croire que de sculpter notre page blanche avec des mots est une fin en soi, puisque pour qu’apparaisse le dessin (dessein) de notre écriture elle doit se révéler par cet effet miroir qu’est le regard de l’autre, y compris l’autre en nous, de la même manière que le graveur devra passer sa plaque à l’impression afin d’en rendre le contenu lisible, à savoir, d’obscurcir la feuille dans les zones non travaillées. Quoi qu’il en soi, il en manque toujours. Le mouvement est donc le suivant : une page blanche, reflétant la totalité de notre désir, dont nous obstruons certaines parties avec nos outils symboliques, puis, une lecture en miroir, sorte de révélateur qui inversera notre proposition, le blanc de la page, notre désir, étant dorénavant le mot, c'est-à-dire une infime partie du désir que nous sculptâmes. Partant, l’intelligence du lecteur, et évidemment la notre, sera de reconstituer ce mouvement qui transforme le noir, le mot, la demande, et qui devient blanc, métaphore en creux d’un réel à présent obscurci, autrement dit, le sens que nous attribuons au mot, mais dans un contexte désirant dont nous nous efforcerons de retrouver la lumière, le blanc, l’entre les lignes.

              Ici ouvrirais-je deux parenthèses. La première, étant de me laisser aller à l’étymologie, en l’occurrence celle du mot intelligence, du latin intelligencia (comprendre), apparenté à intelligere, composé du préfixe inter, c'est-à-dire entre, et du verbe legere, à savoir cueillir, choisir, lire. Ainsi, l’intelligence, étymologiquement, signifie "la faculté de lire entre les lignes", autrement dit, la capacité de retrouver la page blanche entre les mots, guidé en ça par l’association de leurs formes singulières.

              La deuxième parenthèse, heurtant la première, concerne le recours souvent abusif à l’étymologie. Outre qu’elle soit l’un des principaux prétextes pour empêcher une nécessaire réforme de l’ortografe, préservant ainsi les privilèges d’une noblesse langagière figée sur les règles de son antique dialecte, marquant par là même socialement la masse roturière, porteuse, elle, de la langue vivante, donc, outre cela, quoi que le rejoignant, nous constaterons que le mot est contextuel, et non pas fixé dans son sens originel, étymologique. Pour cela, expliquer une idée par l’étymologie des mots qui l’énonce consiste au nom de la culture à n’en privilégier qu’une mince partie. C'est-à-dire d’ignorer l’air du temps, la culture présente à un moment donné et probablement à l’origine de l’émergence de ladite idée. Voila pourquoi le contexte de l’énoncée est plus important pour en comprendre le contenu, intelligemment s’entend, dans le blanc de la page, que d’avoir recours à une étymologie noblionne prétendant fixer à jamais, comme l’ortografe, le sens du mot, la métafore. Toutefois, ne soyons pas nous aussi dogmatique et reconnaissons malgré tout que parfois ça fonctionne, preuve en est.

              Mais revenons à notre page blanche, quoi que ne l’ayant pas vraiment quittée, car comment détacher le mot de ce fond sans lequel il n’existerai pas, séparer la demande du besoin, le désir conscient du désir inconscient, le symbolique du réel… Cela étant, nous pourrions aussi imaginer la page blanche en tant que piste d’envol, le terrain d’où décoller pour survoler un paysage que nous inventerions à chaque assemblage de mots, tout à la fois espace contraint et infini, contraint par le papier, infini par le blanc. Mais que serait une piste d’envol sans un avion à poser dessus? Ce doit être ça l’angoisse de la page blanche, se dire qu’on est là, au bord, et pas moyen de trouver un avion en état de marche, un assemblage de mots avec le plein de kerosen, et qui tiennent un peu l’altitude. Le désir est là, mais l’idée est en panne, la métaphore plombée, on va rester coincé ici, dans ce bourbier, alors qu’à quelques encablures de mots… l’amour nous attend. L’angoisse de la page blanche c’est ça, la peur de rester coincé au bord de son désir. Pour autant, il y a de la jouissance dans tout ça, l’angoisse fait vibrer la carcasse, à défaut des mots restés coincés au sol. C’est la peur de ne pouvoir continuer le voyage, alors que l’horizon de nos fantasmes est pour ainsi dire à portée. C’est d’être là, devant ce blanc infini qui nous appartient en totalité, de le pressentir au plus fort sans pouvoir l’atteindre, réel de la jouissance en recherche d’une réalité pour la résoudre, excitation maximum. Je me demande, d’ailleurs, dans quelle mesure l’homme de plume n’aurait pas quelque tendance masochiste? Un peut comme cet éternel soupirant qui n’en finit pas de tourner autour de sa belle, en l’occurrence une page blanche, sachant intuitivement que la belle est impénétrable, comme dirait Lacan qu’"il n’y a pas de rapport sexuel", que la page blanche est une citadelle imprenable que l’on peut toujours titiller de notre plume ambitieuse, nous excitant de ce tripatouillage, ou de son espoir, mais que notre bel et blanc désir conserva son secret. En somme, quoi que l’on y dépose, la page reste blanche.

              Je crois que l’angoisse, et par là même la jouissance de cette forme singulière qu’est l’angoisse de la page blanche, habite en permanence celui qui fit le "choix" de se confronter audit miroir. Je place choix entre guillemets car il me semble bien difficile de se détourner d’un miroir, d’une page blanche, lorsque le hasard nous le fit regarder. Certes, on peut juste s’y recoiffer, écrire une lettre et reprendre son chemin. Toutefois, intrigué de soi, l’on peut aussi chercher ce que cette image spéculaire cache de nous même, ou être arrêté par l’écart entre l’image que l’on se fait de soi et la réalité du miroir, différente, et d’essayer d’apprivoiser cet écart. Mais doit-on parler de choix ou de nécessité? Nos écrits sont l’image que nous renvoie le miroir, là aussi différente de ce que l’on pensait, ou espérions y voir; sauf que cette image, c’est nous qui la gravons, qui l’écrivons sur le miroir, la page blanche, et qu’elle est toujours, au moins partiellement, inadéquate au regard de nos attentes. En somme, on croit que l’écrivain (écrit vain) est un homme de culture; en fait, c’est un culturiste, travaillant avec acharnement, à l’instar de son homologue, afin que le reflet de son corps dans le miroir, celui de ses écrits, soit en adéquation avec ce qu’il en imagine, en vain, sinon pourquoi continuer de s’acharner? Evidemment, il y a le plaisir d’écrire, de se modeler à son image, fantasmatique, sauf, que n’étant pas Dieu, demeure cet écart entre le réel et nous, irréductible, matérialisé par la page blanche et la réalité de ce que nous en percevons, un être incomplet, ou des écrits inachevés.

              Ici évoquerais-je la distinction que fait le psychanalyste Nasio entre douleur et angoisse : la douleur étant de ressentir la perte, l’arrachement, la déchirure, alors que l’angoisse est la peur de cette perte, la peur de la douleur. Rapporté à qui se trouve face à la page blanche, s’il ne trouve les symboles pour y graver l’image de son désir, s’il reste en panne de langage, nous serions plutôt du coté de l’angoisse, de la peur de ne pas trouver son image, de ne plus pouvoir la créer, alors qu’objectivement, étant en conscience, nous nous savons exister, oh combien, l’angoisse étant là pour nous le rappeler. Qui n’a un jour écrit, pour conjurer ladite angoisse, «Je ne sais pas quoi dire», ou bien «Par où commencer ce récit dont j’ignore encore la teneur, bien qu’en pressentant la nécessité?» avant de piteusement froisser le papier, le jeter, et se résigner de nouveau à l’angoisse? Quant à qui noircira la feuille de ses métaphores, force lui sera de constater ce qu’il aura perdu de lui au long de son travail. Ici est donc la douleur, la page, quoi que noircie, restant blanche d’un désir à jamais séparé de nous, et que de cette déchirure nous soyons seul fautif. On peut donc ajouter une pointe de culpabilité à notre endroit, c'est-à-dire d’une dette insoldable au désir de l’Autre, mais c’est justement une autre histoire… Pour ce qui est du plaisir, de la jouissance, du bonheur que nous procure la page blanche, elle est celle d’un Narcisse ne se contentant plus du reflet que lui offre la nature, mais celle d’être soi même la nature, de graver sa propre image au cœur même du désir. C’est l’espoir de s’inventer, et d’y parvenir, un peu, peut-être… La page blanche est donc tout à la fois porteuse d’angoisse, de douleur, mais aussi de la jouissance de plonger dans cet espace de liberté où tout semble possible, bien que la liberté ait un coût, souvent exorbitant.

              Pour finir, je souhaiterais ajouter deux remarques. La première, illustrant le rapport singulier que chacun entretient avec la page blanche, alors reflet de sa propre histoire. Si l’on considère donc notre page blanche en tant que miroir, il me semble utile de rappeler l’importance du regard de la mère lorsque son rejeton prend conscience que le reflet, là, devant lui, est le sien propre. Si dans le regard maternel, lui aussi reflet, l’enfant peut lire dans le miroir, au coté de sa propre image, la satisfaction de maman contemplant l’inénarrable charme de sa progéniture, il y a de fortes chances, sans accident, que l’enfant appréhende dorénavant son image de manière positive. A l’inverse, si maman y exprime sa douleur, voire son dégoût devant cette caricature d’humanité en forme de gnome baveux, l’avenir de notre bambin risque d’être moins joyeux. Ainsi peut-on se demander si notre rapport à la page blanche, sorte de psyché n’ayant jamais si bien porté son nom, dans l’acharnement à creuser notre désir afin d’en extraire une image dans laquelle se reconnaître, ne serait pas à mettre en relation avec cette expérience fondatrice? Cela nous laisserait alors supposer que le travail de notre image, par le biais de quelques métaphores, soit en réalité le façonnage du regard de maman, soit que l’on s’efforce de le retrouver, soit de le créer pour ce qu’il dût être. Ainsi, la page blanche ne serait pas simple miroir, mais le premier miroir, celui dans lequel le désir d’un autre signifia notre valeur. En somme, c’est au désir de l’autre, plus ou moins bienveillant, que nous renvoie la page blanche, confirmant ainsi cet aphorisme lacanien, que "l’inconscient (le blanc de la page) c’est le désir de l’Autre (le regard de maman, celle là même qui nomme le père…)". Tout ceci nous conduira peut-être à cette conclusion, que de se confronter à la page blanche, au silence du musicien, à la toile du peintre, à la pierre du sculpteur, relève d’une ambition démesurée : celle de modeler le désir de l’Autre à notre image, ultime expérience de liberté, ou, au contraire, celle d’en épouser les contours, de se fondre dans ledit désir, ultime expérience de soumission. A moins qu’il ne s’agisse des deux à la fois, doublement ultime donc.

              Enfin, cette dernière remarque, blasphématoire au regard de la théorie lacanienne, que le réel (la page blanche) ne soit pas un effet du symbolique (le langage), mais que ces deux registres de la condition humaine, nettement séparés, soient articulés par le troisième registre, l’imaginaire, c'est-à-dire notre faculté d’imaginer le réel (manquant) et d’en créer une image inconsciente symbolisable, une "imago", notre réalité. Et au point où j’en suis, tant qu’à revisiter du concept, j’utiliserais le terme d’imago, introduit par Young pour désigner l’image inconsciente que l’on se fait d’autrui, sans rapport avec le réel, pour au contraire le mettre en lien avec celui-ci et en élargir le sens à toute perception extérieur, devenant ainsi métaphore inconsciente. De sorte que le langage soit la mise en conscience de nos imagos, effet de l’imaginaire, images en provenances du réel, mais dorénavant séparées de celui-ci.

              Cela m’amène donc à cette conclusion, que le mot, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas en deçà du désir qui le fit naître, mais à coté, relié à lui par notre imaginaire. En somme, quoi qu’on y inscrive, sous nos ratures la page reste blanche, mais qu’il est jouissif, malgré l’angoisse et la douleur, de tenter de la noircir, que l’on soit en quête de liberté, de soumission, ou de libre aliénation.

                                                                                                                                                                                          GG


                                                                                                                        

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Published by Café-psy
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commentaires

BORG-VALETTE Sandra 11/06/2015 10:35

Je suis Psychanalyste

Café-psy 11/06/2015 17:02

" Je suis ton père "
Dark Vador

BORG-VALETTE 11/06/2015 10:33

Je suis la Page Blanche

romanzini 14/11/2010 20:10



espérons qu'il  ne se brisera pas



romanzini 14/11/2010 18:37



j'ai lu votre texte parce que je venais de ressentir cette angoisse de la page blanche. A vouloir bien faire, j'ai voulu porter sur le fameux questionnaire de Proust ce que devait être mes
personnages. Bien m'en a pris. Jusqu'alors j'ai toujours écrit par impulsion, sans volonté de réaliser une oeuvre, mais plutôt de me délivrer de je ne sais quel miroir. J'aime la fin de votre
article : l'imaginaire relie aux mondes. J'ai perdu ma mère lorsque j'avais deux ans et demi, à cet âge on n'a pas encore les mots, ni la conscience, on a d'autres refuges pour échapper à
l'absurde que se construire un monde imaginaire, en lien avec un réel réapprivoisé. Merci de votre texte, que je devrais relire encore.



Café-psy 14/11/2010 19:54



 


 


Merci, et bonne construction de votre miroir...


GG