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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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18 juillet 2008 5 18 /07 /juillet /2008 18:02

              Imaginons deux cours d’eau distincts, mais d’un volume à peu près semblable, chacun issu d’un ou plusieurs glaciers, creusant leurs lits au grés des infractuosités de terrains déjà bien érodés. La pente est relativement forte, le courant asses rapide, les deux cours d’eau se rapprochent, cheminent quelques temps plus ou moins en parallèle, puis, à la faveur d’un replat suffisamment tendre, ils vont créer, creuser, une aire de confluence, celle de la rencontre, de la fusion, sorte de mare agitée d’un rythme singulier dans l’entre-deux de leurs parcours respectifs. La force d’inertie, le courant qui anime nos cours d’eau est trop vif pour que l’un ou l’autre rejoigne le lit voisin, au risque de s’y perdre. Chacun suit donc son propre cours, mais emporte de cette aire confluence un peu de la nature de l’autre, par conséquent devenue sienne. En sorte que chaque effluent, indépendant, autonome, s’enrichit d’une part des éléments que l’autre arracha par la violence de son flux au terrain qu’il traversa. C'est-à-dire qu’il s’enrichit de l’histoire de l’autre, que l’autre devient lui et réciproquement.

              A présent, replaçons les éléments de cette métaphore alpestre dans notre réalité d’être désirant : En haut, tout autant qu’à la base de notre histoire, le glacier, qui, soumis à la chaleur de son environnement, se liquéfiant, libère un flux jusque alors contraint par un état solide. Pour nommer le glacier, j’utiliserai la formulation de Deleuze "machine désirante". Disons qu’elle est la source de l’être, sa matière première, ce qui grâce à la chaleur du milieu, délivrée par nos figures d’attachement, permettra la mise en mouvement de l’être, libérant le flux désirant. Ce flux désirant, selon qui le regarde cheminer, ou débouler, prendra pour nom pulsion, fantasme, affect, symptôme, etc… Enfin, le terrain que va parcourir ledit flux, plus ou moins pentu, plus ou moins tendre, inégal et de composition variée. Ce sol changeant, irrégulier, je le nommerai culture. Entendons par là la sédimentation de désirs antérieurs au notre, constituée de strates agitées, retournées, chamboulées par cette violente tectonique qu’est l’histoire, petite ou grande. Ce sont ces strates que nous creuserons de notre désir, enrichissant notre être, notre flux désirant, de ce qu’il nous sera donné d’arracher au terrain.

              Avant de poursuivre, évacuons la question du déterminisme que nous aborderons peut-être dans un prochain débat. Ici, clairement, nous nous situons dans le champ de l’inconscient, et que s’il nous est éventuellement possible d’y influer, d’abord, essayons de l’approcher. Pour l’heure, nous sommes agis. Nous ne décidons ni de la chaleur du milieu, ni de la pente et de la richesse du terrain, ni du débit de notre désir.

              Donc, voila que deux flux désirants, jusque alors étrangers, se rapprochent. Faut dire que le terrain s’y prête, que de cheminer sur des tranches de culture commune crée des similitudes qui, au hasard de quelque strate accueillante, facilitera la rencontre, la fusion des désirs, des affects, des symptômes… Rappelons que cette union se situe dans un entre-deux n’appartenant ni à l’un, ni à l’autre, que chacun des désirs continue de creuser son propre lit, juste auront-ils acquis un peu du désir, de l’histoire de l’autre, à présent leur. Bien entendu, je ne parle pas de reconnaître en notre congénère ce qui nous est propre, d’imaginer en lui ce qu’il nous plairait, ou redouterions d’y trouver, mais d’une authentique rencontre dans cet espace intermédiaire que Winnicott nomma "espace potentiel", et dans lequel je placerais l’aire de confluence. D’autre part, parler d’espace intermédiaire entre le moi et le non-moi, entre l’intérieur et l’extérieur, cela implique que ce lieu sans matérialité, hors du temps, ne puisse être pénétré que par des instances de même nature.

              Le discours, l’objet, les mots qui nous permettent de symboliser notre demande, notre attente, (que nous ne distinguerons pas du terme besoin) n’étant que le vecteur de notre désir inconscient, qu’il soit demande d’amour ou persévérance de l’être. Ce qui nous intéresse, ici, n’est pas l’apparence, le palpable, mais ce qui ne peut se symboliser, le réel, l’entre les lignes du discours, le désir. Ce désir, nous pouvons le situer à deux niveaux : De reprendre la métaphore de notre cours d’eau, nous avons, tout en haut, le glacier, "la machine désirante", l’origine de l’être, l’inné, notre statut d’humain, somme toute un patrimoine génétique. Puis, l’acquit, notre histoire, ce qui du terrain culturel parcouru nourrit notre flux désirant. Ce sont donc ces deux niveaux de désir inconscient, constituant la substance de l’être et s’exprimant en creux dans notre demande, qui sont contenus dans l’entre les lignes du discours. Evidemment, dire que notre désir inconscient, et pas seulement, s’exprime en creux dans ce que nous présentons à l’autre, il s’agit de faire référence au fameux miroir troué, c'est-à-dire ce que nous percevons de l’autre, ce qu’il nous renvoie, un reflet et un trou, notre désir et l’inconnu du sien. Donc, si confluence il y a, à savoir une authentique rencontre, celle-ci ne peut se situer que dans l’entre les lignes, ce après quoi nous courrons et qu’aucune forme d’expression ne nous permet de saisir, l’accès au désir de l’autre, à notre origine et, partant, à notre futur. En somme, de maîtriser le réel en répondant à ces questions qui taraudent l’humanité depuis déjà quelques temps : qui suis-je, ou vais-je, pourquoi et, surtout, comment y remédier ? Il me semble voir de cela, au registre philosophique, ce que Jean Luc Berlet appelle "complexe de Dieu" (chez l’Harmattan).

              Ainsi, de suivre l’hypothèse d’une possible rencontre fusionnelle, non plus dans un rapport de sujet à objet, mais de sujet à sujet, il ne serait plus question de nous titiller quelconque fantasme en relation avec du complexe sans ambition, genre Œdipe ou Narcisse, limite vulgaire, mais de laisser émerger le divin en nous. Nous voila donc pris dans cette logique spinoziste de Dieu en tant que substance, partout et en toute chose, et nous serions aux commandes. D’ailleurs, ne faut-il voir de nos efforts qu’un simple soucis d’efficacité, lorsque au prise avec nos tentatives pour transformer notre désir réel en une réalité symbolique, nous soyons persuadés qu’il nous faille faire corps avec l’outil nous permettant d’assouvir nos aspirations créatrices. Ne dit-on pas du musicien, justement, qu’il doit faire corps avec son instrument ? du peintre, que son pinceau soit le prolongement de son bras ? du mystique de la méditation, qu’il doit s’enraciner dans le sol qui l’accueille ? etc… Au fond, dès que nous espérons pénétrer le réel, cela passe par cette nécessité fusionnelle, devenir substance, autrement dit, Dieu. Cela est particulièrement flagrant, lorsque fasciné par un paysage, pour que notre émotion coïncide à la justesse de ce lieu d’où nous supposons que rien ne manque, sinon nous même, nous devons pour atteindre à l’ivresse de la plénitude nous fondre dans le décor, nous intégrer à lui, ou, plus exactement, l’intégrer à nous dans cette prétention démesurée que toute chose puisse être en nous, que nous soyons elle. Ceci étant, des fois ça marche. Alors, que ce soit pur fantasme ou non, qui y a-t-il de plus réel ? Nous devenons substance, en l’occurrence désirante, Dieu. Du coup, forcément, pourquoi renoncer au réel au motif de l’imperfection de notre instrument, le symbolique, les mots, l’art, il nous suffit de faire corps avec, comme le peintre avec son pinceau, "objet transitionnel" entre le moi et l’extérieur, entre réalité et réel, entre une conscience se sachant mortelle et un inconscient hors du temps, inusable, même si l’on s’en sert.

              On dit que le propre de l’homme est sa capacité à communiquer, alors qu’il se contente d’élaborer de vaines stratégies pour approcher le réel, le désir qui le constitue, la mort, l’altérité, l’inconscient, etc… et je veux croire qu’en de rare occasions cela soit possible, à moins que je n’ai pas réussi à résoudre mon complexe de Dieu. L’animal, lui, communique dans le réel, où chaque chose est sa place. Si propre de l’homme il y a, c’est d’avoir perdu cette part d’animalité, d’avoir perdu sa place et de la chercher.

              L’aire de confluence serait ce lieu où nous accèderions à cette tranche de réel qu’est l’altérité, ou le barrage du symbolique au réel serait contourné par l’entre les lignes du discours, par les flux désirants. Par conséquent, de considérer qu’à l’instar des autres animaux nous ayons nécessité à nous déplacer dans le réel et, effet du symbolique, d’y créer et de le formater (le complexe de Dieu), en somme de retrouver notre part d’animalité manquante, et un peu plus, il me semble devoir réhabiliter pour ce faire le terme d’instinct. En effet, que ce soit les différentes philosophies, anciennes ou modernes, les religions, orientales ou occidentales, à présent la psychanalyse, les sciences dans leur ensemble, molles ou dures, l’histoire de l’humanité a pour fil rouge cette volonté d’aller au delà des apparences, de se positionner dans un réel inscrit dans ses gènes, mais inatteignable, perdu. Touchant ainsi à l’universel, il n’est plus question d’inconscient singulier, mais d’instinct, de besoin propre à l’espèce, produit de notre "machine désirante". Alors s’écoule le flux désirant, inconscient, puis, la demande, à savoir, le besoin d’atteindre au réel, d’y retourner. Au fond, c’est cela le complexe de Dieu, croire que le flux désirant puisse remonter la pente, qu’en tant que "substance", hors du temps, nous échappions à la loi qui nous structure, en l’occurrence, celle de la gravitation. En somme, d’être nous même la loi, alors que le réel, justement, n’a pas de loi, puisque rien n’y manque, que tout y est à sa place. Pourtant, le cours d’eau, notre flux désirant, lui, est bien réel, juste y posons nous du langage, des mots barrage qui en oriente plus ou moins le cours, des mots culture qui nous permettent parfois d’approcher un désir voisin, un autre flux, avant de nous en éloigner à nouveau. L’aire de confluence est cet endroit de la rencontre des flux, porté par les mots, mais hors du langage et, surtout, que le terrain s’y prête. C'est-à-dire, que nous soyons de connivence psychique, structurelle ou caractérielle.

              Il y a longtemps que la psychanalyse a découvert, explore et exploite cette aire de confluence, mais sans la nommer et, à ma connaissance, toujours dans le cadre de la cure, lors des séances, entre le psy et le consultant. Toutefois, sans remettre en cause le travail de l’analyste, que l’on supposera de qualité, il sera question pour ce dernier de créer les conditions afin que puisse confluer les flux désirants de l’un et l’autre, devrait-on dire de l’un et l’un. D’ailleurs, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, c’est même pour cela que l’on fait le déplacement. Somme toute, notre demande envers l’analyste est un travail de terrassier, qu’il creuse cette aire de confluence, non pas dans le passé, mais dans le présent d’une rencontre où la confluence des désirs, certes chargés d’histoire, soit susceptible d’en réordonner les éléments, que cette nouvelle perception commune de nos acquits nous permette de donner sens aux contingences ultérieures, voir d’orienter le cours de notre flux, d’en saisir les nécessités. C’est pour cela que l’on paye l’analyste, non pas de mieux s’impliquer dans la cure, mais parce que l’on a besoin d’un professionnel, d’un spécialiste du terrassement en confluence. L’enjeu de cette démarche est donc d’accroître notre liberté. Sauf, que de s’adresser à un sujet supposé savoir terrasser nous lui déléguons par la même la maîtrise de cet espace intermédiaire, autant dire que nous acceptons, et même demandons, qu’il injecte son désir dans le notre. N’étant pas chez les comportementalistes, l’analyste, tout en creusant, se protégera de cette demande par toute sortes de stratégies déroutantes pour le client, genre silence, écoute flottante, interprétations grandement métaphoriques, scansions non argumentées, ou si peu, etc… n’empêche que notre analyste reste de fait aux commandes, et que la gestion de ses sentiments, contre transfert, complexe de Dieu, ne soit pas une mince affaire.

              Il est une évidence que l’on peu très bien vivre sans faire d’analyse, mais il en est une autre, que pour développer notre potentiel créatif, augmenter notre puissance d’agir eut dit Spinoza, nous devions faire cet apprentissage de la liberté consistant à retrouver notre moi, c'est-à-dire l’inconscient de l’autre dans notre propre flux. Autrement dit, d’approcher le réel en nous. Pour ce faire, n’ayant accès qu’au symbolique, à la parole, à l’art, il me semble nécessaire de favoriser l’émergence du réel en tentant de multiplier les quelques occasions nous étant données d’une authentique rencontre du désir de l’autre, de laisser confluer les inconscients afin d’accroître notre expérience du réel en nous. La psychanalyse, en théorie, permet cela, mais la culture aussi, cette grande foire aux désirs cherchant preneur. Le risque, dans le premier cas, est que l’analyste ne sache se départir de son complexe de Dieu, ou qu’il est la vue trop basse pour creuser au bon endroit… ça arrive. Dans le deuxième cas, celui de la culture, est que nous même soyons en proie audit complexe. Alors, dans un cas comme dans l’autre, juste aurons nous trouvés quelque béquille, et c’est déjà pas mal, mais il nous faudra nous contenter du mot liberté en tant que joli concept, sans plus… d’ailleurs ce n’est guère plus.

              En commençant cette présentation, mon intention était d’argumenter cette éventuelle aire de confluence en m’appuyant sur les travaux de ceux là même qui, à mon sens, l’ont mis en évidence. D’abord, et avant tout, Winnicott, qui révolutionna la psychanalyse par le concept "d’espace potentiel", entre le moi et le non-moi. Mais aussi, Marion Milner, son élève, avec celui de "médium malléable", objet intermédiaire entre notre réalité et celle extérieure. Lacan, avec "l’objet a", si proche de "l’objet transitionnel" de Winnicott. Chez les contemporains, Michel de M’Uzan, avec sa "chimère", rejeton de la cure, hors de l’analyste et du consultant, etc… Tous ces grands noms de la psychanalyse, et d’autres, grands cliniciens, fondant leurs observations sur une pratique rigoureuse, ont je crois parlé à leur manière de ce dont il est question ici. Ceci dit, mon propos étant d’en postuler l’existence au détour du quotidien, peut-être est-il préférable de commencer par tenter de confirmer ou d’infirmer l’éventuelle pertinence de cette aire de confluence au cœur de notre parcours, ou dans ce que peut en dire la littérature. Partant, la difficulté de l’exercice serait de bien distinguer cette possible rencontre fusionnelle, à même d’enrichir l’être, de ces défenses du moi que sont les mécanismes d’introjection, de projection, et toutes sortes d’identifications, quant bien même il soit nécessaire d’en passer par eux. Bien entendu, il n’est pas question de nous répandre dans l’intime, ne pas confondre groupe de parole et de réflexion, même modeste, mais de prendre suffisamment de recul pour d’aventure observer l’inobservable. Peut-être même, incidemment, y aura t- il confluence entre certains, à moins, bien sur, que nos symptômes ne collent trop bien les uns aux autres, ne nous laissant la place de creuser entre eux. Ceci étant, je rappelle qu’une pratique intellectuelle onaniste est excellente pour l’entretien de la pensée, avec ou sans confluence.

 

                                                                                                                         

                                                                                                                       GG


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Published by Café-psy
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Clovis Simard 26/06/2012 22:39


(fermaton.over-blog.com),No-18, THÉORÈME du GUÉPARD. - Objet et Conscience.