Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
  • Contact
8 juillet 2008 2 08 /07 /juillet /2008 00:31

 

              "Je est un autre!" Déjà, ça commence mal. L'autre, l'étranger, cet étrange inconnu, vient à se nicher jusqu'au cœur de notre maison. Il est là, dissimulé derrière notre conscience, surgissant sans y être convié, pour le meilleur, mais aussi, et pas des moindres, pour le pire.

              Nous avons tous entendu, voire prononcés ces mots, "Je ne peux pas m'en empêcher, je sais que je fais une bêtise, mais je n'ai pas le choix..." et de conclure "c'est plus fort que moi!" Pourtant, je peux affirmer, s'agissant de la dernière personne m'ayant dit cela, étant au plus proche de l'action, que ladite personne ne dùt son copieux égarement qu'à elle-même, que personne, hormis ce "plus fort qu'elle", n'enfila ses chaussures et guida ses pas. C'est un peu comme le soldat sortant de la tranchée, face à la mitraille, simplement qu'on lui en ai donné l'ordre. Il obéit ainsi à cette injonction absurde d'aller au massacre au motif d'une volonté supérieure à la sienne, sans même connaître les enjeux de ce désir étranger. En somme, c'est plus fort que lui, plus fort, même, que la nécessité de sauver sa peau.

              Le risque que représente l'autre est donc là, être manipulé par plus fort que soi, se voir débordé par une volonté, un désir, une force supérieure; "c'est plus fort que moi!" C'est d'ailleurs le propos de tout discours xénophobe, de pointer nos carences, nos failles, et de désigner l'autre, cet inconnu, comme étant potentiellement équipé du matériel pour s'engouffrer en nos malheureusement sondables profondeurs. L'étranger est alors celui qui peut pulvériser nos défenses. De sorte que plus notre être est fragile, incertain à sa base, plus le choc culturel risque de nous ébranler, au péril de la chute. Et comme l'autre est prêt à tout, profitant de cette aubaine, qu'il s'essuya les pieds à notre revers, ou pire...

              Evidemment, cet autre, s'il est supposé de pouvoir nous bousculer de fâcheuse manière, peut aussi nous secouer afin de remettre deux ou trois choses en place, non plus pour le pire, mais pour le meilleur. Notre façon d'appréhender cet inconnu, en nous ou à l'extérieur, dépendra par conséquent de nos précédentes expériences en sa compagnie. Or, cet autre, que l'on fréquente au plus près, avec lequel on passe même tout notre temps, c'est "je", celui qui serait "plus fort que moi", à l'abris de notre conscience, mais dont nous ressentons la poussée en maintes occasions. "Moi" ne serait donc que la part émergeante de "je". Autrement dit, "je" peut très bien orienter mon action en tel sens et, "moi", ne pas m'y retrouver. C'est donc de la manière dont nous appréhendons cet écart, entre "je" et "moi", que se fonde notre expérience de l'inconnu en nous et, par conséquent, de l'inconnu en général, de l'autre en particulier. Si "je" me surprends agréablement, cet autre en moi sera amical. Par contre, si "je" me déçois, si "je" vais à l'encontre de mes propres intérêts, ce même autre en "moi" représentera un danger. Il existe à cela toutes sortes de figures: Si "je" suis insignifiant, que "je" souffre de ma propre absence bienveillante, probablement serais-"je" contraint de m'étayer, "moi", à l'extérieur, etc... Nous voyons donc que notre perception de l'autre s'enracine avant tout au plus profond de l'être.

              Si problème il y a, c'est-à-dire que cet autre en nous soit source de tracas, il est vraisemblable qu'il nous soit difficile de faire abstraction de cette intime expérience lorsque l'autre se matérialise dans la figure de l'étranger, d'un congénère, justement notre semblable. Sûrement faut-il voir de cela cette funeste tendance qu'ont les hommes de dénier son humanité, c'est-à-dire nos traits communs, à qui vient pointer cet écart entre un "je", civilisé par le désir de l'autre en nous, et un "moi", dont il nous faudrait masquer les nécessités au profit dudit désir. En somme, il est plus facile de massacrer de l'étranger, que de le regarder en soi.

              Penser l'autre, essayer de le parler, c'est se raconter soi-même. L'autre demeure un étranger parce que nous demeurons étranger à nous-même. Ainsi, notre éventuel attrait pour l'autre ne serait qu'une vaine tentative de l'éclairer en nous. Cela pourrait se traduire par: "je" t'aime, afin de donner libre cours à mon propre amour; ou bien, "je" t'aime, car il faut que "je" m'aime; ou encore, "je" t'aime, car "je" ne peux m'aimer seul, etc...

              De ce constat, plus ou moins conscient, qu'une part de nous-même nous échappe, que de l'inconnu vienne trouer l'image de notre "moi" ainsi incomplet, force nous sera de percevoir en notre semblable ce même trou. En sorte que de deux individus se regardant, nous pouvons dire que deux trous s'observent. Ça peu inquiéter, pour qui a peur du vide, ou qui soit sujet au vertige.

             Aborder le thème de l'autre en commençant par "je" pourrait sembler paradoxal. En fait, nous touchons là au fondement de la psychanalyse et de la sociologie, toutes deux issues de la philosophie. Cette dernière, marginalisant la problématique divine, laissa suspendue la question sans cesse renouvelée de la place du sujet dans son environnement. Disons, qu'afin de poursuivre une réflexion de plus en plus pointue, la sociologie regarda le sujet par les yeux du groupe, alors que la psychanalyse regarda le groupe par les yeux du sujet. Comme quoi, de penser "je" ne peut se faire sans penser l'autre, et inversement. Néanmoins, pour la sociologie, comme pour la psychanalyse, le constat est identique: une force extérieure, que nous pouvons nommer désir, formate l'individu, et cela, dès sa plus tendre enfance, et même avant, en fait, dès qu'il est nommé. "Moi" sera donc soumis à la parole de l'autre, à son désir, devra l'intégrer, le faire sien, afin que "je" puisse advenir.

              Lacan matérialisera ce désir de l'autre en nous comme émanant d'un grand Autre, c'est l'ordre symbolique, le langage de la loi et la loi du langage, le Nom du Père, métaphore autour de laquelle se construira notre façon de désirer. En fait, il s'agit pour le sujet en développement, enfant, de passer du "moi idéal", caractérisé par un état narcissique de toute puissance, où le sujet est à lui-même son propre idéal, vers un "idéal du moi", sorte de modèle énonçable consistant en une ligne directrice permettant de nous situer et d'avancer dans un environnement encombré de désirs étranges et contradictoires. "L'idéal du moi" se constituant lors de la période oedipienne, autour de cinq, six ans, nous comprendrons qu'il prend nécessairement modèle auprès de nos figures d'attachement. C'est donc de ce que nous percevons d'un idéal parental, c'est-à-dire d'un désir étranger, que non seulement se construisent les bases de notre identité, "je", mais que cette expérience fondatrice le sera aussi en ce qui concerne notre rapport à l'autre, ce plus ou moins inconnu ou, plus exactement, ce semblable troué de désir inconnu, particulièrement papa et maman. Entendons par là que notre semblable est pareillement équipé d'un inconscient qui, comme son nom l'indique, nous échappe tout autant qu'à lui. Aussi, comme le développera Lacan dans son séminaire sur l'angoisse, lorsque notre "étrange étranger" nous présente sa demande, ce qui est le propre de l'étranger, à toujours attendre quelque chose de nous, si donc sa demande nous parvient de manière à peu près explicite, le désir d'où elle provient réellement, lui, nous demeure inconnu. Il y a effectivement de quoi développer quelque angoisse, surtout si nos premières confrontations audit désir s'inscrivirent en négatif au rayon de nos expériences. Il n'y a qu'à voir le nombre d'enfants imaginant des scénarios invraisemblables pour tenter de s'expliquer l'écart entre la demande parentale et un désir inaccessible d'apparence perverse, c'est-à-dire déniant l'enfant. Alors, forcément, après ce genre de parcours initiatique, on a plutôt tendance à se méfier de l'autre. D'ailleurs, la formulation même de notre débat, "l'autre, cet inconnu...", transpire l'angoisse. Pourtant, à parler d'altérité, c'est bien cette formulation qui s'impose. Si l'on avait proposé "l'autre, mon semblable, mon frère", bien que fondé, cela devenait débat idéologique, ou religieux, c'est pareil, ce ne fut que résistance au réel, déni de l'inconnu.

              Pour preuve de ce désir, en l'occurrence originel et étranger, inconnu, qui s'obstine en nous, entendons ce classique de la querelle amoureuse lorsque monsieur se sent trompé quant à la qualité de son choix d'objet et qu'il adresse à madame cet incontournable de la guerre des couples: "On dirait ta mère!" Si la chose est généralement mal prise, alors que d'évidence monsieur a raison, outre le contexte défavorable pour énoncer ce genre de vérité, c'est qu'il est bien difficile d'admettre, en un tel moment, que l'on se réfugia dans le désir maternel pour contrer celui d'un bonhomme qui s'oppose au nôtre, à savoir, celui de maman, "plus fort que moi" et, suppose t'elle, plus fort que monsieur. S'il existe moult versions de cette énoncée, tant masculine que féminine, il me semble voir de cette autre-ci que madame, excédée, adresse à monsieur, "Sors un peu des jupes de ta mère!", une différence fondamentale d'entre les sexes, ajoutant en cela à l'altérité. Si, là aussi, existe de multiples variantes concernant l'interprétation de ce dire, j'y vois, à travers le contenu de cette suite implicite "...et viens voir sous la mienne (de jupe), tu y découvriras le secret que tu t'obstines à chercher au mauvais endroit!", j'y vois, donc, outre quelque agrément, deux manières différentes de désirer. Là où monsieur dit "Arrête d'être l'autre, ou d'être à l'autre, et sois à moi!", madame dit "Arrête de fantasmer sur le siège d'un autre désir, je t'offre le miens!" Là où monsieur désire prendre, madame offre... pour mieux prendre, mais c'est une autre histoire... En somme, nous désirons tous le désir de l'autre, mais d'une façon si différente que cette distance d'entre les désirs, que nous essayons d'abolir, ne peut que croître au travers de notre demande. De sorte que le langage, par lequel nous formulons ladite demande, constitue un barrage à l'autre, et même, nous en éloigne. Ainsi, l'autre se révèle un inconnu parce qu'il nous parle, et que nous lui répondons.

              L'autre, l'inconnu, est partout. Non seulement nous sommes cernés, mais son désir est dans la place, il en a même construit les murs. En fait, nous sommes l'autre, cet inconnu, par lequel, tout à la foi, nous résistons et tentons de nous approprier son désir. C'est donc par cette injonction d'un voyage socratique, "Connais toi toi-même!", qu'à l'instar des découvreurs de jadis nous reculerons les frontières du monde connu, à savoir, de réduire l'écart entre la demande et le désir, entre désir conscient et désir inconscient, entre l'apparence et le réel. Bien entendu, il n'est pas question d'abolir l'altérité, mais d'enrichir notre voyage et, surtout, d'en devenir l'auteur. On peut donc dire que notre perception du rapport quantitatif entre "autre" et "inconnu" est proportionnel à la taille de notre espace de liberté.

              A présent, d'avoir bien enfoncé le clou de notre histoire sombrement trouée, venons-en à cette autre évidence qu'il nous arrive, parfois, de nous comprendre; j'entends en profondeur, réellement.

              D'abord, voyons que nos désirs ne sont pas si éloignés. La base désirante que nous partageons, donc universelle, Spinoza la formule ainsi: "Il est de la nature de l'être de persévérer dans l'être". Autrement dit, notre désir est de durer, et du mieux possible. Ainsi, notre désir premier prend corps dans ce que Freud nomma pulsion de vie, ou Eros. Après, reste la méthode pour extérioriser tout ça. De plus, s'il n'eût de cibles à ses flèches, notre petit archer intérieur, Eros, dût sa vie durant se contenter du bac à sable. Quelle tristesse, alors, de ne plus voir notre petit pervers nous transformer de ses traits (d'humour) en gros naïfs hallucinés. Notons, cependant, que nombre d'entre nous ayons du mal à quitter le fameux bac à sable. Mais supposons que notre degré d'évolution nous poussa à sortir de notre petite aire de jeu, à la rencontre d'autres archers, afin de perfectionner notre art. Nous nous retrouvons alors face à cet autre, pas si inconnu que ça, puisque ayant les mêmes préoccupations, tant d'archer que de cible, les deux étant de notre nature. En somme, ce n'est pas le désir qui pose problème, mais notre méthode pour le mettre en œuvre. Autrement dit, les règles particulières qui nous furent enseignées afin d'acter un désir pourtant universel. A nouveau, ce qui fait obstacle à la rencontre c'est l'ordre symbolique, la loi, la parole, la méthode. Pourtant, si entre les lignes du discours transparaît en premier lieu le désir d'un grand Autre, le législateur, le Nom du Père, une certaine culture, il y a derrière cela le désir de l'être, celui de persévérer dans sa nature. A cet endroit, que l'on pourrait situer dans l'entre les lignes de l'entre les lignes du discours, que je nommerai aire de confluence, à l'image de deux cours d'eau fusionnant en un lieu spécifique, je postule une véritable rencontre, non plus entre sujet et objet, mais entre sujet et sujet. Ici, l'autre, y compris "je", n'est plus un inconnu; nous sommes lui, il est nous.

              Ceci étant, le temps que je m'autorise pour la très subjective présentation d'un sujet étant limité, et auquel je vous remercie de prêter audience, je n'entrerais donc pas dans le détail de cette aire de confluence où l'autre nous est connu, du moins, certains autres à certains moments. Malgré tout, de quand même en comprendre le principe, disons que ce lieu de la possible rencontre trouverait sa place dans la géniale topique de Winnicott où, entre le moi et le non-moi, entre l'intérieur et l'extérieur, il place une aire intermédiaire, un "espace potentiel", celui de l'entre-deux, où la rencontre peut peut-être avoir lieu, dans tous les sens du terme.

              Lorsque j'ai proposé, ci-avant, que de deux personnes se regardant l'on puisse dire que deux trous s'observent, il serait plus juste de dire que deux inconscients se cherchent, chacun des nôtres rendant compte de ladite recherche. Si celle-ci est favorable, que mon inconscient me dit "vas-y, laisse-moi envelopper l'autre de notre fantasme, de ton désir", alors, nous essaierons de formaliser le dialogue avec cet autre singulier. Par ailleurs, puisque nous savons que notre désir est celui de l'autre, si ledit désir est en soi porteur de plaisir, il devient donc nécessaire de nous approprier celui de cet autre-ci en particulier. C'est-à-dire, non plus simplement de projeter ce que nous souhaitons de son désir, ni même d'introjecter celui que nous n'osons reconnaître en nous, mais d'enrichir notre désir par l'authentique rencontre de cet autre, si singulièrement prometteur. Comme nous l'avons vu, notre outil de prédilection étant la parole, mais celle-ci formant barrage à l'autre, c'est donc l'entre les lignes des discours qui devra confluer dans cet espace intermédiaire, entre nous et l'extérieur.

              Tout ceci peut sembler un peut obscur, car porteur de nombreux présupposés. Ceci étant, notre qualité d'être social, d'évidence, nous pousse à éclairer le trou en l'autre, et plus si affinités. Considérant alors qu'il soit de notre nature de persévérer dans l'être, Spinoza se gardant bien de préciser qu'il ne s'agisse que du nôtre, c'est donc à partir de cet instinctif besoin de lumière qu'il n'est pas nécessaire d'être psychanalyste ou philosophe pour constater que le siège de nos désirs, sombre s'il en est, soit tant porteur de nos espoirs que de nos angoisses. Reste donc cette évidence qu'en certaines circonstances une connaissance de l'autre, plus ou moins partielle, soit possible, y compris "je". Il n'y a donc plus qu'à comprendre comment favoriser cette rencontre, entendu que notre expérience du désir de l'autre, cet inconnu, ne nous incite pas de tranquillement rester dans notre bac à sable.

              Si tout ceci peut sembler un peut abstrait, moi, je, dedans, dehors, espace potentiel, aire de confluence, demeure cette idée dérangeante que l'on soit manipulé par le désir de l'autre, que notre espace de liberté soit contraint par un désir inconnu, même si cela est parfois reposant, voire agréable. Disons, qu'il serait peut-être bon de commencer par s'interroger quant à la construction du désir de ces autres qui, gentiment, se proposent de nous guider, tant dans la sphère privée que sociale. Après tout, au sortir du bac à sable, ne dit-on pas aux enfants de se méfier de l'autre, cet inconnu, et que malgré notre aspiration à la lumière, nous n'en soyons peut-être pas si loin.

                                                                                         G G

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Café-psy
commenter cet article

commentaires