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  • : Café psy
  • : Débats ouverts à tous, chaque 2ème et 4ème mercredi du mois, 20h, "Aux Délices Royales", 43 rue Saint Antoine, Paris 4ème, Mt Bastille ou St Paul
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13 mars 2008 4 13 /03 /mars /2008 18:57

 

                   Qu’on l’entende au sens commun, ou dans son acception psy, le terme déni correspond à un refus. Freud utilisera le terme dès 1905 à propos de l’attitude du petit garçon déniant l’absence de pénis chez la femme. Par la suite, quelque vingt ans plus tard, il le conceptualisera en tant que mécanisme opposé au refoulement. Ainsi, la représentation, l’affect, la pulsion refoulée est stockée plus ou moins profondément dans un coin de l’inconscient. En cas d’échec ou d’insuffisance dudit processus le refoulé fait retour sous forme de symptômes, lapsus, rêves, etc… On peut dire que le refoulement est le mécanisme majeur dans la constitution des personnalités de structure névrotique, ce que nous appelons de manière restrictive les gens normaux. Bien que le terme refoulement ait une connotation péjorative, rappelons qu’il s’agit également d’un processus nécessaire pour que s’établisse la santé. Le déni, quant à lui, refuse la perception, ne la laisse pas entrer, elle ne parvient pas à l’inconscient, elle n’existe pas. Selon Freud, dans le cas du refoulement, le moi se défend d’une réalité intérieure, une pulsion, alors que s’agissant du déni c’est la réalité extérieure qui est rejetée. A cela, Mélanie Klein ajoutera le déni de la réalité psychique. Quant à Lacan, c’est à partir du déni qu’il développera le concept de forclusion. Quoi qu’il en soi, ce qui est dénié ne peut faire retour puisque non advenu. Par conséquent, confronté à la perception déniée, le moi ne peut que produire une réponse inadaptée, délirante ou hallucinatoire, puisqu’il est mis en présence de ce qu’il ne peut intégrer. La réponse du moi aura donc pour fonction de se protéger de n’importe quelle façon contre l’angoisse intolérable provoquée par l’inconcevable. Un exemple courant est celui du déni associé à la mort d’un être cher. Le moi peut ainsi maintenir la personne en vie sous forme d’hallucinations. Nous sommes là dans le cadre d’une défense de mode psychotique, bien qu’un symptôme isolé ne suffise pas à déterminer une structure de personnalité. Dans le cas d’une défense de mode névrotique, utilisant donc le refoulement, le moi pourra refouler sa douleur en se focalisant par exemple sur le chagrin d’un proche sur lequel il pourra recentrer son attention, se maintenant ainsi du coté de la vie tout en intégrant la réalité de cette mort, bien que refoulant les affects intolérables lui étant associés. Toutefois, si le déni est le pendant psychotique du refoulement névrotique, les organisations limites de la personnalité, dites aussi borderline, partages leurs défenses avec les structures psychotiques, dont, bien sur, le déni. Si le principe en demeure identique, leur mode de fonctionnement diffère. Concernant le déni, celui-ci portera principalement sur le fait de ne pouvoir reconnaître à l’autre un narcissisme propre. Enfin, précisons qu’un mécanisme de défense ne peut être observé en l’isolant de ceux lui étant associé. Ainsi, déni, clivage et projection sont-ils intimements liés, eux-mêmes associés à d’autres. Aussi, prudence, c’est comme pour les trains, un mécanisme peut en cacher un autre. Ne faisons pas comme ces rebouteux de l’âme qui, trop contents d’identifier une apparence pour le coup trompeuse, vont étiqueter le client de manière erronée, lui promettant ainsi quelques belles années d’errance soi-disant thérapeutique. Ceci étant ce n’est pas une raison pour refouler le déni et d’en regarder au moins les éventuelles conséquences sociales lorsque c’est l’appareil institutionnel qui en fait usage, sans toutefois oublier que derrière l’appareil il y a des hommes l’ayant conçu, et qui le maintienne en l’état, si j’ose dire. La question peut être alors, de même qu’en psychopathologie, de déterminer les mécanismes de défense d’un  système qui d’évidence ne tourne pas très rond et voir de quelle manière, nous, infimes maillons pour grande partie déniés, pourrions contribuer à sa guérison et, par là même, améliorer notre "maillonitude". Certes, les conséquences fâcheuses des troubles du système concerne peu de monde, seulement les marginaux, les vieux, les jeunes, les chômeurs, les SDF, les handicapés, les femmes, les juifs, les arabes, les noirs, les PD, les gauchistes, les gros, etc… Bref, une infime minorité. Par le passé, lorsque ladite minorité en avait assez, on coupait des têtes. Puis vint la mitraillette, les explosifs, la chimie au service du prolétariat, Marx, Bakounine, etc… En somme, de Ravachol à Gandhi, des contre systèmes ayant montrés leurs limites, pratiquant eux aussi le déni de l’individu, c'est-à-dire de la réalité. N’oublions pas que si système il y a, celui-ci n’existe théoriquement que pour servir les intérêts de ceux qui en sont l’essence. On ne s’organise pas en société pour flatter quelques égos singuliers, mais parce qu’ensemble on est plus fort, plus à même d’encaisser le réel, et qu’il est plus facile de faire la fête à plusieurs que tout seul. Or, non seulement on ne rigole pas tous les jours, mais du gâteau créé par tous, chacun à sa mesure, seul un petit nombre s’empifre. Et pour nous faire passer la pilule, en place du gâteau, on nous dit "ayez le sens des réalités, il ne peut y en avoir pour tout le monde". Ah bon! la démocratie nous priverait donc de dessert? Quant à "liberté, égalité, fraternité" sûrement s’agit-il d’humour noir. C’est un peu comme dans la religion, "aimez vous les uns les autres" qu’y disaient. Après tout, les dieux aussi ont le droit de s’amuser, l’austérité c’est bon pour les hommes. Heureusement qu’autour de nos sociétés existent les étrangers, menaçants, prêts à violer nos filles et nos compagnes, et qu’il nous faille rester groupés pour abreuver d’un sang impur, le jour venu, les silos de notre pâtisserie.

 

                   Donc, disais-je, on ne peut isoler un mécanisme de défense sans tenir compte de ceux lui étant associés, en l’occurrence, principalement le clivage et la projection. Concernant le clivage, le moi douloureusement sollicité se scinde en deux parties ne communiquant pas entre elles, l’une prenant compte des désagréments de la réalité, l’autre déniant cette dernière lorsque devenue intolérable. Les deux parties demeurent antagonistes, sans formation de compromis possible. Le moi passe de l’un à l’autre de ces secteurs clivés, verrouillés, au gré des sollicitations auquel il est soumis. Une partie intègre intellectuellement les différentes composantes de la réalité, constituant ainsi un savoir, l’autre partie, usant pour ce qui nous intéresse du déni, se constitue à l’opposé un savoir-faire en formatant la réalité selon ses besoins. Ajoutons à cela une bonne dose de projection, c'est-à-dire d’attribuer à l’autre ce que le moi ne peut reconnaître en son idéal, comme par exemple une pulsion de destruction, et nous avons là, à divers degrés qu’il ne conviens pas de détailler ici, le fonctionnement paranoïaque typique de tous nos pourfendeurs de désordre, toujours prêts à lutter contre une menace extérieure sur laquelle ils projettent leur plus bas instincts. Et comme ceux d’en face font pareil, tôt ou tard ça fait des étincelles. Ici, le terme d’objet, pour désigner son semblable, semble tout à fait adapté puisque celui-ci n’est toléré qu’en tant qu’il se laisse instrumentalisé, comme le bon peuple, par opposition à la racaille.

                   Un décideur, par définition, est celui qui décide pour les autres, les objets. Il s’agit donc d’un être particulièrement compétant, du moins que la communauté reconnaît comme tel. C'est-à-dire qu’elle projette en lui une capacité de choix dont elle s’estime dépourvue. Par exemple, de qui aura le droit de manger le gâteau et en quelle quantité? A l’opposé, chez le décideur, sans entrer dans les fonctionnements pervers dont nous ne pouvons supposer qu’il fasse usage, et ne me dite pas qu’il s’agit là d’un déni de la réalité, le décideur, donc, pour se faire connaître et reconnaître, doit faire passer le message que sa conception de l’organisation sociale est la plus à même d’apporter joie et prospérité à la communauté, et cela à plus ou moins court terme. Un bon moyen de parvenir à ce résultat passe par la projection: isoler en l’objet ses propres pulsions indésirables afin de les manipuler, de l’extérieur en quelque sorte. Se pose alors la question, dans ce cadre précis, de savoir si ce qui échappe à la projection est dénié ou refoulé, les conséquences en étant fort différentes. Rappelons que le refoulé peut faire retour, qu’il est symbolisé avant d’être stocké, alors que le dénié, selon la terminologie lacanienne, appartient au réel, qu’il n’est pas symbolisable, qu’il ne peut être énoncé, que le moi en butte à l’objet de son déni ne peut qu’être hors sujet, dans tous les sens du terme. Grâce au clivage et aux moyens mis en œuvre pour que le moi reste dans sa zone adaptée l’objet du déni peut y cohabiter intellectuellement, mais si celui-ci se fait trop insistant, que le moi pour se défendre n’est d’autre choix que de basculer dans son secteur "savoir-faire" plutôt que "savoir", il produira donc une réponse délirante face à l’indicible ou, s’il s’agit d’une organisation limite, sans entrer dans le détail du processus, il basculera dans la dépression. Quoi qu’il en soit, lorsque ce type de fonctionnement ayant pour base le déni caractérise l’appareil social, ce sont les appareillés qui trinquent, autrement dit le bon peuple. Quant à la racaille, plus difficilement instrumentalisable, elle est mieux armée pour se défendre, d’où sa fonction de bouc émissaire. Précisons toutefois que par "racaille", étant moins restrictif que notre président, j’entends le sens que les Communards donnaient à ce terme, à savoir, ceux qui refusent l’instrumentalisation que leur propose l’appareil, bien qu’au profit d’autres modèles qui, nous l’avons vu, pratiquent aussi le déni.

                   Bien sur, quoi que la tentation soit grande, mon intention n’est pas de dire que tous nos décideurs soient de structure psychotique ou non établie dans un état limite ou pervers, construisant notre réalité sociale, la leur, sur fond de déni. D’autre part, les tentations idéologiques sont grandes d’attribuer à ceux avec lesquels on n’est pas d’accord une étiquette qui nous arrange, en l’occurrence celle de malade. De telles dérives ont par le passé été l’un des principaux marqueur du modèle totalitaire. D’ailleurs l’argument peut facilement se retourner vers celui qui l’énonce, s’agissant alors d’attribuer à l’autre le dérèglement que l’on ne peut voir chez soi. Ainsi, notre déni de la réalité sociale, notre inadaptation dirait certains, ayant pour conséquence une construction apparemment rationnelle, bien que délirante ou dépressive. Cependant, j’ose penser que le pouvoir, y compris celui se revendiquant démocratique, croise au moins parfois la pathologie, ou la santé, c’est selon, et que l’archétype ci avant proposé n’est pas une pure fiction. Par contre, si le fait d’appartenir à une structure sociale ou idéologique nous offre peu de recul pour prendre conscience des délires qu’elle produit sur fond de clivage et déni, il en est d’autres, plus lointain, que l’on peut observer. Donc, pour finir sur un autre registre, je prendrais l’exemple de cet homme en noir, portant robe et chaussettes, ce qui en soi est déjà discutable, nous promettant chaque dimanche la vie éternelle en agitant un appareil à fumée et, nous invitant pour ce faire à manger symboliquement un peu du corps d’un type mort il y a deux mille ans, qui parait-il aurait ressuscité. Pourtant, en dehors de son passage à l’acte dominical, délirant et obsessionnel, notre sermonnaire est un homme en bonne prise avec la réalité. Peut-être faut-il voir de cela une belle démonstration de déni du réel, en l’occurrence la mort. Le "aimez vous les uns les autres" n’est pas mal aussi comme déni de l’altérité. J’ajouterais juste qu’il n’est pas insensé de penser que d’être formaté par un système s’enracinant pour partie dans la pathologie puisse nous amener à considérer sa morbidité constitutionnelle comme paradigme de la normalité. Mais si nous rejetons la Culture nous permettant d’envisager une structure sociale plus saine, peut-être, alors, s’agit-il du déni de cet informulable réel que serait la santé, et qu’il est plus facile d’apprivoiser la mort par un quelconque délire.

                                                                                                               

                                                                                                                                GG

 

                                                                                                                    

Petite bibliographie :

 

__ Les mécanismes de défense – S Ionescu, MM Jacquet, C Lhote – Armand Colin

__ Vocabulaire de la psychanalyse – J Laplanche, JB Pontalis – PUF

__ L’analyse des défenses. Entretiens avec Anna Freud – J Sandler – PUF

__ Les états limites – P Chavrier, A Hirschelmann-Ambrosi – Armand Colin           

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Published by Café-psy - dans Archives
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commentaires

Ra ta ta boum 12/09/2012 09:38


Ethymologiquement, je ne crois cependant pas que ouailles soit construit de la même façon : ça vient du latin ovis, brebis. Le parallèle serait donc plutôt avec les chiens : les ouailles (la
montonaille) sont à l'église ce que la canaille est à l'Etat.


La racaille, c'est le vomit. Mais d'où vient cette matière dégoûtante, sinon de soit-même ?

Ra ta ta boum 05/09/2012 14:22


A noter l'éthymologie de racaille : c'est un mot collectif en -aille, qui vient de l'occitan. Cette langue en fait d'ailleurs un usage foisonnant, qui est passé dans la langue vulgaire
méridionale : la poulaille (les poules), la lapinaille (les lapins), la curataille (les curés). Souvent, il prend un sens péjoratif...


La racaille, c'est le vomit (en occitan raca -prononcer "raco"-). A l'origine, il était plutôt utilisé pour désigner les mendiants. Intérressant qu'il ait détrôné, dans le vocabulaire
sécuritaire, un autre mot en -aille : la canaille, c'est à dire les chiens (en occitan can -prononcer "ca"-).

Café-psy 08/09/2012 01:15



 


 


 


 


Bonjour Ra ta boum


 


Merci pour ces intéressantes notions. Mais alors, que penser de nos frères dévots que l'Eglise elle-même nomme ses ouailles ? Est-ce à dire que l'ouaille
serait au clergé (curaille) ce que la racaille est à l'état ?


 


Cordialement


GG