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Mercredi 18 novembre, 20h
La culpabilité

Nouvelle adresse :

Bar restaurant Le Papille
9 rue Godefroy Cavaignac
Paris 11ème
Mt Charonne

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Un peu comme s'agissant des trois couleurs primaires, à partir desquelles se compose l'ensemble de la palette, créant toutes les valeurs et nuances visibles, et autres, il existerait pareillement des émotions de base, de cinq à neuf selon les auteurs, qui, de leur mélange, permettrait que s'élabore l'ensemble de nos émotions, des plus criardes aux plus vaporeuses. La classification généralement utilisée est celle d'Ekman, en fait celle de Darwin : joie, tristesse, dégout, peur, colère, surprise, mais quelle que soit la liste retenue, la peur y a toujours sa place.


A l'instar de chaque émotion de base, la peur est indicible et universelle, émanant du plus profond de l'être, quels que soit la culture et le langage dont le sujet tentera de l'envelopper. Ainsi, l'expression que la peur imprime sur le visage d'un individu, d'où qu'il vienne, est bien plus parlante que tous les discours qui en éradique alors l'incommensurable profondeur. L'émotion se vit et se communique hors langage, même si celui-ci peut être l'amorce pour y accéder. Bien sûr, un auteur peut nous communiquer sa peur au travers de ses écrits, les mots étant là pour nous guider dans l'entre les lignes de son émoi, nous plongeant alors dans l'universalité d'un sentiment connu de tous, mais auquel nous associons nos propres représentations, le talent du littérateur étant justement d'universaliser les siennes (de représentations), de nous renvoyer à l'innommable en nous, vers l'archaïsme de notre émoi.


Les animaux communiquent leurs émotions aux travers de postures ou de mimiques signifiantes, ce qui vaut aussi pour nous, animaux parmi les animaux. Dire « j'ai peur » sans y associer de signaux adéquats (sans mettre le point d'exclamation) ne peut prendre sens si l'attitude et l'intonation ne sont là pour confirmer la parole. Ici, me vient l'exemple d'une petite fille d'environ sept ans, débutante en escalade, qui, suspendue à sa corde à cinq ou six mètres du sol, se retourne vers la personne qui l'assure, à l'autre bout de la corde, et lui dit d'une voix charmante, en gentille petite fille qu'elle est sans aucun doute, essayant de jouer de son indéniable pouvoir de séduction, sourire à l'appui : « j'ai peur, je voudrais descendre ». En bon pédagogue, si nous savons qu'il y a des limites qu'il ne faut pas forcer, il en est d'autres qu'il convient d'aider à franchir, qu'il y a peur et peur, et que celle là semblait facilement surmontable vu que la gamine n'avait pas franchement l'air terrorisée, mais plutôt dans une impasse dont la sortie semblait à sa portée. Du coup, bernique cocotte ! un peu de réassurance, deux trois conseils, et la difficulté sera franchie. Elle reprend donc sa position face à la paroi, tente la concentration, puis, se retourne à nouveau, « j'ai peur, je voudrais descendre », mais sans le sourire, d'un ton dont l'inquiétude commençait d'être perceptible. Flottement... « regarde, à droite, il y a une grosse prise ! ». Alors, sur son visage apparu une authentique expression de peur, rien de bien terrible, mais suffisante pour que nous éprouvions son rapport au vide, en fait le notre. Elle fut donc redescendue et félicitée de ce qui pour elle était une authentique performance. En somme, pour communiquer le réel de sa peur, indicible, susciter l'empathie de qui pouvait lui venir en aide, elle dut pour partie renoncer à la prévalence du code langagier, civilisé, et avoir recours à un comportement animal, instinctuel, où le signifié du message se lit ailleurs que dans le mot, dans une attitude que n'importe quel mammifère adopte instinctivement afin de communiquer avec ses congénères.


Pour Darwin, déjà, l'expression des émotions, notamment la peur, consiste en un outil de communication sélectionné par l'évolution et commun aux mammifères. De là, il nous est tout à fait possible d'envisager que les émotions de bases sus-mentionnées ne soient pas l'apanage de l'Homme, mais procèdent d'un fond commun que nous partagerions avec notre genre d'appartenance, les mammifères, chacun composant sa palette selon ses occurrences évolutives. De sorte que l'anthropomorphisme trouverait une certaine justification dans ce qui serait alors du « mammifèromorphisme ». D'ailleurs, si un chien reconnaît la peur d'un humain, ce qui parait-il est dangereux, il ne nous viendrait pas à l'esprit de lui reprocher son « canimorphisme ». Donc, de même que nos cousins, la peur nous est nécessaire pour l'adaptation au milieu, favorisant l'expérience, nous permettant de mieux mémoriser les dangers afin de nous mettre en alerte face à ceux-ci. Nous parlerons donc de peur lorsque nous sommes en mesure de nous représenter la menace, avec néanmoins quelques nuances de taille, de la vague suspicion teintée d'une légère appréhension, jusqu'à la terreur, l'effroi, ou la panique. Mais il est aussi des peurs dites sans objet, diffuses, tel le stress, que nous nommerons alors angoisse.


Pour Freud, à partir de 1926, il existe deux sortes d'angoisses, l'angoisse automatique et le signal d'angoisse. La première serait une réponse organique à un afflux d'excitation que le psychisme ne pourrait ramener à un niveau acceptable, elle s'inaugurerait dans ce que Otto Rank a nommé le traumatisme de la naissance, en somme, la première expérience de mort, ce qui d'ailleurs n'exclut pas qu'elle fut antérieure à la naissance. En tous les cas, parler ici d'archaïsme n'est pas surfait. Quant au signal d'angoisse, il ne serait plus une réponse organique, mais une défense du moi face à un danger, interne ou externe, réel ou supposé, actuel ou pressenti, qui nous renverrait à l'expérience passive de l'angoisse automatique. Nous retrouvons là, comme dans la pulsion, l'imbrication du psychique et du somatique, et même, oserais-je le dire, de l'instinct et de l'inconscient, du besoin et du désir, et que toute angoisse trouve sa source aux origines de l'être, dans la confrontation de celui-ci à sa propre fin. En somme, toute angoisse est angoisse de mort, quel que soit sa forme... ça fait peur !


Toutefois, il me semble nécessaire de relativiser cette affirmation, devenue lieu commun, que l'angoisse est sans objet, car pour éprouver la peur, même diffuse, cela suppose donc une expérience antérieure de déplaisir dont nous redoutons qu'elle se réactualise. Autrement dit, nous avons gardé trace de l'effraction du réel en une douleur qui malgré les emplâtres que nous y appliquons demeure vive. Or, lorsque ce réel douloureux reste en l'état, coincé en nous, indicible, que nous ne parvenons pas à trouver les mots qui l'intègrerait à notre réalité sous la forme d'une représentation plus ou moins consciente, au moins imaginaire, cela ne signifie pas que l'objet de notre peur n'existe pas, mais qu'il ne peut franchir les barrières qui protègent le conscient de l'innommable. Il convient donc de préciser que l'angoisse n'est pas sans objet, mais sans objet conscient, ce qui signe le traumatisme, où la douleur ne parvient pas à se digérer dans le symbolique.


Lacan va plus loin. Pour lui, non seulement l'angoisse n'est pas sans objet, mais proviendrait en quelque sorte du manque de manque. Pour que notre désir s'articule, prenne forme, celui-ci ne peut s'élaborer, se construire, que sur le terrain laissé vacant par le désir de l'autre, là où ça manque. Or, selon Lacan, l'objet du manque réside justement dans cette zone inconnue, libre à notre désir, qui est cause du désir de l'autre, et le nomme objet (petit) a, qui est par conséquent, aussi, la cause de notre désir, de notre quête. En somme, supprimons l'inconnu autour duquel se structure le désir de l'autre, l'objet a, remplaçons le par un pressentiment en forme d'évidence, alors, surgira l'angoisse, la peur d'une inquiétante certitude.


Pour illustrer cela, nous pouvons reprendre l'exemple de la petite grimpeuse suspendue à la corde, au fil du désir de l'autre, celui de l'éducateur, de l'enseignant, en l'occurrence d'un grimpeur chevronné désireux de transmettre son savoir, sa pratique. Il reste néanmoins que l'origine du désir de cet homme qui se voudrait tel l'homme araignée, Spiderman, grimpant le long des murs de notre ville, et jusque à la montagne, que le désir de ce dingue, donc, nous demeure inconnu. Est-il proche de celui de maman, pourtant raisonnable, qui elle aussi libère à son gré, peu à peu, le fil qui nous maintient dans cette douce, tout autant qu'oppressante dépendance, cela afin de nous laisser en confiance conquérir les parois du monde, certes dangereux, mais qu'elle nous indique regorger de plaisirs, comme celui qui présida à notre venue ? Notons, toutefois, que maman sait très bien tirer sur le fil en question lorsqu'il est l'heure de se laver les dents (le jeu de la bobine version maman). Ou bien, ce type qui tient la corde, là, quelques mètres plus bas, est-il animé d'un désir du genre paternel, plus technique, procédurier, qui nous enseigne les lois par lesquelles contourner la force de gravité qui jusqu'à présent nous maintenait au sol, au pied de la paroi, alors que c'est en nous élevant, en nous éloignant de maman, que dans son idéal nous rejoindrons à la félicité ? Pourtant, lui, il la colle de bien près maman. En somme, notre petite fille, nous même, sommes suspendus à l'idéal de l'Autre, un idéal que nous ne pouvons que supputer, celui de Spiderman et de sa femme, et sur lequel nous construisons le notre. Mais après-tout, suis-je sûr que les araignées, en cas de petit creux, ne dévorent pas leurs enfants ? C'est ici, lorsqu'à ce genre de question s'impose la certitude du mal, de la douleur, de la mort, que surgit l'angoisse, lorsque nous parvenons à combler le trou, l'inconnu dans le désir de l'autre. J'ajouterais que le bien ne peut combler ledit trou, qu'il subsiste toujours une certaine ambivalence entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine, et que même Dieu possède la foudre pour nous détruire. Seul de la certitude du mal est absent le doute, et que l'évidence du bien n'existe pas. N'oublions pas, comme nous le révéla le traumatisme de la naissance, ou autre, il en est suffisamment pour faire son choix, que la vie, si belle soit-elle, finit toujours mal... ça fait peur !


A nouveau, face à l'éventualité de notre fin, nous retrouvons l'imbrication, chargée d'ambivalence, du psychique et du somatique, entre la certitude organique de notre mort, éprouvée dans notre chair, et l'évidence de notre éternité, soutenue par un inconscient qui ignore la temporalité, ce qui laisse pas mal de place à la peur. C'est d'ailleurs dans l'espace intermédiaire entre ces deux tranches de réel que naitra le doute salvateur et transposé entre soi et l'extérieur, entre la matière et cette autre production du réel que l'on transforme alors en notre réalité. Bref, notre petite fille a peur lorsqu'elle se représente sa chute, mais sera submergée par l'angoisse si s'impose en elle la certitude du funeste désir de qui tient l'autre bout de la corde, la renvoyant ainsi, comme le soutient Freud, à l'angoisse automatique, celle de l'éprouvé organique et archaïque de notre mort. On peut donc dire que l'angoisse nait du réel, de la mort, de l'altérité, de la douleur, en ce qu'il est informulable, mais qu'heureusement il y a l'amour, ça repose, malgré un ou deux doutes.


Comme nous l'a montré Darwin, nous avons vu que la peur est en quelque sorte un accélérateur d'expérience, que l'éprouvé de la douleur s'inscrit en nous afin de nous placer en alerte lorsque nous nous voyons confronté à une situation susceptible de nous la faire ressentir à nouveau. Il en va de même pour l'angoisse, à cette nuance près, qu'ici, c'est la douleur qui se ravive, que la plaie n'est pas refermée. Nous ne somme pas dans le souvenir, mais dans l'actualité d'une douleur que le moi s'efforce de masquer, rejoignant ainsi la conception freudienne de l'angoisse en tant que défense, à l'instar de tout symptôme. Pour autant, il s'agit bien de peur, mais de celle que l'agent responsable du mal ne finisse le travail, jusqu'à l'ultime déchirure de l'être. Cela, d'ailleurs, ne s'oppose pas à la vision lacanienne de l'agent fautif en tant qu'objet a, car si l'on reprend l'hypothèse du traumatisme de la naissance comme inaugural de l'angoisse, force nous sera de reconnaître que nous le devons au désir de la mère qui, en nous donnant la vie, nous donne aussi la mort, qu'il s'agit donc là d'un désir pour le moins suspect et qu'il est plus prudent de laisser en l'état. Mieux vaut les doutes dont s'accommode fort bien son amour. Pour autant, l'angoisse n'est pas qu'un simple accélérateur d'expérience, elle est aussi la peur autour de laquelle se structure le sujet. Sans entrer dans le détail, peut-être une autre fois si nous parlons plus spécifiquement de l'angoisse, il serait chez Freud, et de manière encore plus explicite chez Lacan, qui tous deux ont construit leur pensée sur le modèle névrotique, il serait une angoisse universelle, dite de castration, symbolique s'entend. Précisons que cette peur ne concerne pas l'amputation du pénis, mais l'organe symbolique qu'est le phallus, dont on peut grossièrement dire qu'il est l'incarnation de la puissance souveraine, et qu'il concerne donc aussi bien les hommes que les femmes. Toutefois, je me rallierais à cette vision plus contemporaine, soutenue par Bergeret, de trois grands types d'angoisses : l'angoisse de castration, concernant donc les structures névrotiques ; l'angoisse de morcellement, pour les structures psychotiques ; l'angoisse de perte d'objet (d'abandon), pour les organisations limites de la personnalité. Ces angoisses, donc, au delà de l'accélérateur d'expérience, en seront plus précisément le correcteur, au sens de nous la rendre lisible (l'expérience).


Mais il n'est pas possible de finir l'introduction d'un sujet sur la peur sans dire quelques mots des phobies. Il s'agit de peurs irrationnelles face à un objet ou une situation qui, justement, active le signal d'angoisse. La panique qui s'empare du sujet renvoie alors à la réponse automatique qui suscita l'angoisse originelle. Les différents étages de censure de l'appareil psychique étant passés par là, l'objet phobique consiste en un écran qui, tout à la fois, masque et incarne l'origine de l'angoisse. Il a donc une grande valeur symbolique qu'il convient d'élucider.


En fait, la peur organise notre réalité, de l'angoisse par laquelle nous nous structurons, jusqu'à la dialectique interne et permanente entre principe de plaisir et principe de réalité, formatant nos défenses et autres symptômes, l'impensable, au gré des contingences, entre ces deux émotions de base que sont la peur et la joie. Ajoutons à ce tableau la peur en tant que formidable outil de manipulation, aussi bien des foules que des individus, et peut-être aurons-nous la joie de pouvoir ainsi relativiser nos petites et grosses lâchetés... ça fait peur !


GG

 



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L'idée même de confusion, au sens le plus large du terme, induit celle d'apparence plus restrictive de confusion des sentiments, que l'on se pense dans le registre de la raison pure, ou dans celui de l'émotion brute. Le psycho-neurologue américain Antonio Damasio, dans les années quatre-vingt- dix, a démontré l'imbrication de la raison et des sentiments, que toute prise de décision, dite raisonnée, s'élaborait dans un contexte émotionnel. De là, nous pouvons dire que les apprentissages qui nous incitent à la raison ont pour fonction de nous offrir une plus large palette quant aux réponses à apporter à des stimuli émotionnels en provenance de l'extérieur. Par exemple, si le chemin du point A au point B est susceptible de dissimuler un danger subjectivement supputable, la raison nous imposera un détour, raison motivée par la prudence, c'est à dire un sentiment de peur. De la même manière, nombre de choix idéologiques s'appuie sur un sentiment d'injustice, entre autre, l'image que l'on a de soi, forgée dans l'affect, nous imposant de réagir par tel ou tel forme d'engagement selon d'autres processus émotionnels. Alors, pour peu que les sentiments soient confus, la raison risque fort de l'être tout autant, jusqu'à des passages à l'actes irrationnels faisant office de part-excitations contre des sentiments trop violents que la conscience se refuse à prendre en charge, agir pour fuir la confusion.

 

S'il est un domaine où la raison nous est présentée comme reine, c'est bien la philosophie. Or, à y regarder d'un peu plus près, nous voyons qu'une bonne part de nos philosophes étaient pour le moins limites au regard de la « normalité », beaucoup s'étant constitués des modes relationnels que l'on pourrait qualifier d'étriqués, sinon de pitoyables. Ce que nous appelons raison, en l'occurrence l'éthique du philosophe, est ce qui se trouve à la surface du système perception-conscience, aux limites du moi, à la frontière entre l'intérieur et l'extérieur du sujet, rempart où se constitue la réalité de l'individu, dans le langage. Autrement dit, la raison, la pensée, nous protège des perceptions que l'appareil psychique ne serait pas en mesure de maitriser sans l'apport d'une réponse émotionnelle symbolisable, pensable. Ici, nous pouvons dire que le part-excitation, la rigueur philosophique, se matérialise dans une pensée qui mobilise l'essentiel des forces du philosophe afin d'endiguer l'impétuosité de sentiments risquant de mettre à nu le conflit psychique, la confusion. L'homme de culture, philosophe ou autre, est donc l'illustration du savoir, et de son nécessaire apprentissage, en tant que défense à un conflit émotionnel singulier et intense. Partant, et sans vouloir critiquer la raison pure, il serait bon de garder à l'esprit cette phrase de Winnicott : « La pensée n'est que piège et illusion si l'inconscient n'est pas pris en compte ». En somme, tout concept, pour pertinent qu'il soit, est le fruit d'émotions singulières dont la confusion fut canalisée par un agir réflexif tout autant singulier et dont il convient par conséquent de relativiser la portée universelle. En somme, le philosophe apporte avant tout une réponse à son propre conflit, et je ne vois pas de conflits universels, contrairement à ce qu'en dit une certaine psychanalyse.

 

Nous sommes tous confrontés à la confusion des sentiments, fruit d'une histoire singulière, à l'impossibilité d'un choix « rationnel » dans tel ou tel situation, ou d'être assailli par des sentiments ambivalents face à cette personne qui, loin de nous laisser indifférents, nous attire et nous inquiète tout à la fois. Ou encore, d'être pris d'une étrange gaité dans de tristes circonstances, etc... D'autre part, l'ambivalence des sentiments fait partie des processus de maturation normaux chez l'enfant, ou l'objet (le sein maternel au stade oral par exemple) est clivé en un bon et un mauvais objet. Par la suite, cette ambivalence sera peu à peu résorbée par soucis de cohérence imaginaire, on ne peut à la fois aimer et haïr. Si tel n'est pas le cas, que l'ambivalence demeure trop prégnante, cela débouchera sur toutes sortes de dérèglements, de la schizophrénie à la jalousie, en passant par des comportements obsessionnels. Mais plus modestement, l'ambivalence se rappelle à nous lorsque par raison, c'est à dire en symbolisant l'affect, s'impose à nous la sortie d'une vision manichéenne où l'objet se doit être reconnu dans sa globalité, dans les sentiments contradictoires qu'il génère. Si cela débouche généralement sur un compromis où l'on fera la part des choses, un tri sentimental pourrait-on dire, une certaine confusion peut néanmoins persister. L'illustration dramatique de cette scène (au sens théâtral donc) est le conflit œdipien où s'oppose principe de plaisir et principe de réalité, le désir et la loi, le compromis pouvant être ici considéré comme la formation du surmoi (secondaire dans une perspective kleinienne), « symptôme » parfois fort invalidant, sadique selon Freud, obscène et féroce selon Lacan.

 

Toute personnalité se fonde sur du conflit intrapsychique et sur les façons d'y faire face, ou de l'esquiver, mécanismes de défense du moi et autres symptômes. Mais pour qu'il y est conflit, il faut un élément désorganisateur, du réel venant bouleverser notre intime réalité, cela pouvant générer des conflits d'intérêt parmi celles de nos forces chargées d'intégrer sans trop de casse ledit élément. Or, il n'est pas toujours facile de reconnaître les sentiments contradictoires qui résultent de ce conflit, surtout lorsque l'ambivalence présente chez l'enfant ne put trouver à se résoudre dans un compromis satisfaisant pour la psyché, générant par là même des angoisses qui restent à fleur de peau. L'un des moyens pour luter contre la confusion émotionnelle et l'angoisse qui en résulte, est tout simplement d'éjecter les affects hors de la psyché, comme par exemple dans la perversité, en projetant chez l'autre ce qu'il est insupportable de reconnaître en soi, afin de le manipuler à l'extérieur (identification projective). Ces personnes « désaffectés », selon le terme de Joyce Mac Dougall, conduirons les psychanalystes Marty, de M'Uzan et David (1963) à développer le concept de « pensée opératoire », où les mots sont vidés de leur contenu émotionnel, faisant produire à la personne des discours ennuyeux, vidés de leur sens profond, où les mots deviennent des choses impersonnelles puisque dépourvus d'affect. De là, les psychosomaticiens américains Sifneos et Nemiah (1973) développerons le concept attenant « d'alexithymie », dont l'étymologie signifie : sans mot pour le cœur, autrement dit, dans l'impossibilité de nommer un état affectif, de distinguer un sentiment d'un autre, par exemple la colère et la peur, ce qui n'est d'ailleurs pas le cas du pervers précité qui, lui, les reconnaitra, mais à l'extérieur.

 

Nous voyons donc les nombreux destins possibles de la confusion des sentiments, ainsi que son rôle organisateur dans la personnalité de l'individu. Mais l'alexithymique, qui est celui qui colle au plus près à l'énoncé de notre sujet, se voit non seulement coupé de sa propre réalité psychique, mais aussi de celle de l'autre, car pour reconnaître le sentiment de son semblable, encore faut-il pouvoir le nommer en soi. L'alexithymique reste donc un étranger au monde et, conséquemment, à lui même. Bien sur, ce n'est pas un hasard si le concept d'alexithymie fut créé par des psychosomaticiens, car si l'affect ne peut se frayer un chemin dans l'esprit, dans la pensée, dans un langage qui en permettrait la décharge, c'est alors le corps qui recevra cette charge émotionnelle et la symbolisera à sa manière, pas n'importe où donc, ni n'importe comment, mais d'un mécanisme qui échappe bien évidemment à la conscience, c'est à dire au langage. Outre les multiples symptômes que cette conversion du psychique au somatique implique, il convient d'intégrer dans cette dynamique psychosomatique les manifestations dans l'agir qui ont pour fonction de disperser les affects inaccessibles à la conscience.

 

L'alexithymique est donc celui qui attaque en lui toutes formes de sentiments, tristes ou gais, sous peine de voir ressurgir une angoisse jamais très loin. Le modèle de cela, où s'enracine le trouble, se trouve dans le rapport affectif que l'enfant entretient avec ses figures d'attachements, particulièrement dans sa relation avec qui détient la fonction maternelle. Le tout jeune enfant, avant qu'il n'accède au langage, peut être considéré alexithymique puisqu'il ne possède pas les mots lui permettant d'exprimer ses sentiments. C'est donc sa mère, ou qui en a la fonction, qui, de part ce que le psychanalyste Wilfred Bion a nommé la « capacité de rêverie maternelle », devra métaboliser en elle la production affective de l'enfant et, de cette transformation, restituer à son chérubin un sentiment déchargé de l'angoisse propre à l'ambivalence. Autrement dit, elle prête son appareil à penser, à rêver, afin de donner du sens aux décharges émotionnelles de son bambin. Toutefois, si la mère ne tolère pas cet état d'empathie, indiquant par là même à son enfant que les sentiments qu'il produit sont source de danger, celui-ci intègrera la nécessité de taire ses affects, car avant tout porteurs d'angoisse. Ainsi, avant même de parler, l'enfant apprend qu'il n'y a pas de mot pour véhiculer, contenir, élaborer, des émotions dont l'ambivalence risque de demeurer en l'état, surtout si le milieu culturel et familial promeut un style relationnel où il convient de taire ses affects pour protéger la cohésion du groupe.

 

Parmi les multiples conséquences de ce funeste démarrage au sein d'un monde désaffecté, notons l'impossibilité pour l'enfant d'accéder à une réelle autonomie. En effet, comme l'a décrit Winnicott, l'enfant doit intégrer l'image d'une mère protectrice et bienveillante qui, grâce à la confiance qu'elle place en son rejeton, entendons dans la pertinence de la production affective dudit bambin, autorise ce dernier à réaliser ses propres expériences en s'éloignant peu à peu du port d'attache maternel dont la rassurante présence sera matérialisée par un objet transitionnel, le doudou. Or, si en place de la confiance l'enfant reçoit le message que le ressenti émotionnel par lequel il appréhende son image ainsi que le réel environnant est générateur d'angoisse, il ne pourra mettre en scène ses éprouvés affectifs pour construire une réalité dans laquelle il puisse se situer. Aussi, devra t-il rester prêt de maman, ou de toute autre personne qui détient les clefs de cette réalité qu'il ne peut s'approprier au travers de sentiments distincts. Partant, si l'enfant parvient à dépasser l'angoisse de morcellement consécutive à l'ambivalence de sentiments inélaborables, il a toutes les chances de rester coincé à un stade préoedipien avec angoisse de perte d'objet, d'abandon, étant ainsi privé des « joies » œdipienne de l'angoisse ultérieure, dite de castration. La confusion des sentiments, dans sa dimension pathologique, l'alexithymie, concerne donc essentiellement les états limites, entre structures psychotiques, alors dépassées, et structures névrotiques, comme d'un horizon inaccessible.

 

En commençant cette introduction au débat par l'apport de Damasio établissant un lien irréfutable entre raison et émotion, puis, par l'exemple du philosophe mobilisant sa pensée au travers d'une culture considérable afin de résoudre ses conflits émotionnels, cela concernant plus globalement qui s'astreint à une forte production symbolique, de l'artiste au scientifique, en passant naturellement par le psychanalyste, mon intention était d'insister sur la voie (voix) naturelle par laquelle l'humain est à même d'appréhender ses sentiments, éviter la confusion : le langage. C'est par la parole, l'écrit, la pensée, que nous pouvons vivre en libérant ce qui paradoxalement relève de l'informulable, nos émois. Or, un mot ne se définit pas par lui même, mais par d'autres mots qui eux mêmes appellent de nouvelles définitions, etc, formant ainsi une chaine signifiante qui constitue la richesse dudit mot. Mais pour qu'un mot intègre notre réalité, que se constitue la chaine signifiante, celui-ci est investi de l'image dont nous avons la nécessite de garder trace, et qui dit nécessité, suppose par là même une émotion attenante à l'image, le désir d'avoir à disposition la charge affective qui généra la nécessité d'intégrer l'image en question, une métaphore en somme. La confusion des sentiments émerge donc lorsque le potentiel affectif du mot est éjecté de celui-ci, réduisant d'autant la chaine signifiante afin d'ôter du discours son pouvoir évocateur en terme d'émotion, le langage est dévitalisé, perdant ainsi la capacité d'élaboration de notre vécu, la métaphore est plombée.

 

Dans tous les cas, il est difficile de cerner le réel du sentiment, et à plus forte raison son ambivalence, c'est à dire de lui donner un sens qui ne paralyse pas le mouvement d'acquisition de notre réalité, qui ne s'oppose pas à notre puissance d'agir put dire Spinoza. Même un sentiment positif nous invitant à une bienheureuse béatitude, du genre rencontré dans un état amoureux par exemple, demande à être élaboré, ne serait-ce que d'accorder les rythmes des désirs en présence. Alors, lorsque il s'agit d'un sentiment pourvoyeur d'angoisse, seule une approche par du langage émotionnellement signifiant nous permet d'en remanier le sens. C'est donc par l'assemblage complexe d'une multitude de chaines signifiantes, des mots, que se tissera le filin à même de déplacer la tranche de réel qui obstrue notre réalité, notre flux désirant, et de poursuivre notre chemin dans un monde sensible qui ne soit plus masqué par un bloc d'angoisse que l'on crut inamovible.

 

Pour finir, peut-être devrions-nous nous interroger de savoir dans quelle mesure notre modernité favoriserait la confusion des sentiments ? Ainsi, le psychologue JL Pidinielli envisage que la surabondance d'opportunités identificatoires offertes par les médias, télévision, cinéma, soit susceptible d'éloigner certains sujets de leurs propres émotions. Mais plus avant, et peut-être de manière contradictoire, du constat de la perte de nos anciennes valeurs dans leurs formes incarnées par des figures transcendantales, Dieu, l'état, l'éthique idéologique ou philosophique, nous laissant sans ces contenants préformés dans lesquels pouvait s'incarner un ressenti émotionnel facilement partageable, serait-il alors possible que la difficulté devant laquelle se trouve le sujet pour s'inventer de nouveaux contenants ne se référant que de lui même, que donc l'on puisse se perdre dans un labyrinthe émotionnel, à présent non fléché, et dont on ne peut parfois sortir qu'en y déposant le ressenti par lequel nous nous égarâmes ? Mais bon, heureusement il y a les débats du café psy pour remettre du sens dans tout ça !

 

                                                                                                                                                                                         GG


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"L'objet naît dans la haine". Peu importe de savoir à quel moment, intra utérin ou stade oral, s'instaure ne serait-ce que l'embryon d'une relation objectale, où l'enfant distinguera une source extérieure d'excitation désagréable, du non-moi source de danger, cet aphorisme de Freud est simplement le constat que le monde commence de se révéler à nous en tant que menace, générant par là même une réaction agressive à son encontre. Pour autant, je ne suis pas sur que le terme haine soit approprié, peut-être devrions-nous parler ici de colère ?

 

La haine n'est pas un concept, du moins psychanalytique, bien que largement utilisé par cette dernière. Pas plus Freud que les autres ne l'on clairement définie, sinon en se démarquant de la philosophie qui, pour une fois unanime, considère la haine comme le pendant de l'amour, comme le beau et le mauvais temps, évoluant aux grés des courants dépressionnaires, que l'on nommera ici "climat" et là "passion". Pour la psychanalyse, la haine est antérieure à l'amour et relève avant tout, selon Freud, d'un mouvement d'autoconservation visant à se prémunir de l'extérieur. Quant à l'amour, il serait le prototype des pulsions sexuelles. Quoique pour Lacan, qui distingue amour et désir, ce dernier relève effectivement des pulsions sexuelles, par contre, l'amour appartiendrait au registre des pulsions d'autoconservations, celui-ci concernant l'image idéalisée de l'autre et, par là même, de soi, alors que la haine serait à l'adresse de l'objet a, c'est-à-dire à l'inconnu en soi et en l'autre. Mais pour lui aussi, amour et haine sont d'origines fondamentalement différentes. Cela étant, haine et amour sont au moins similaires en un point, de résister au langage, d'en décrire éventuellement les effets, mais de substances inaccessibles, c'est-à-dire appartenant au champ du réel. Partant, le réel se définissant comme tout y étant à sa place, ou rien ne manque, il ne peut avoir de contraire puisque tout est présent en lui. C'est comme d'observer un individu donné, formant une entité complète, sans contraire possible, absolu en lui-même et impossible à définir dans son être, où rien ne manque sinon par l'effet du langage. Il en va de même pour l'amour et la haine, absolu en soi, quant bien même l'un et l'autre s'attireraient mutuellement, sorte de force gravitationnelle générée par les susdits, que l'on pourrait alors nommer passion. C'est d'ailleurs pareil concernant deux individus, s'attirant, se repoussant, se cognant, s'imbriquant, tournant l'un autour de l'autre, mais impossible à fusionner, quelque soit la force de la passion et nos efforts langagiers... y en a toujours un bout qui dépasse, bien réel. Nous pouvons donc dire que si passion il y a, celle-ci naît de l'amour, ou de la haine, et non l'inverse. Il n'y a pas de petite haine, pas plus que de grande d'ailleurs, l'adjectif est ici superflu, comme tout ce qui touche au réel, où plus nous y associons de superlatifs, plus nous nous en éloignons.

 

Beaucoup de termes ou de concepts sont associés à celui de haine : répulsion, vengeance, agressivité, colère, envie, mépris, jalousie, la plus part nous laissant supposer que la haine vise à détruire l'objet de son ressentiment, alors qu'en fait, ce qui unit tous ces vocables, et d'autres, du moins associés à la haine, c'est la douleur, et la nécessité d'y apporter une réponse. Mais je crois que la haine, dans son absolu, se distingue en ceci, rejoignant ici l'amour, en ce qu'elle vise à conserver l'objet haï, objet tampon permettant de survivre à la douleur. En fait ce n'est pas l'objet qui est haï, mais la douleur que nous focalisons sur lui afin de lui donner du sens. Selon le psychanalyste Nasio, la douleur désorganise le psychisme, crée la perception d'une tension affolée, alors que le simple déplaisir est la conséquence d'une excitation qui reste maîtrisable. La haine vise donc à rassembler les morceaux d'un moi éparpillé, fracassé sous l'impact d'un choc traumatique, suite à une rupture, un deuil, et tout ce qui peu provoquer l'éclatement du moi. En ce sens, la haine peut être considérée comme une défense plus ou moins adaptative, c'est-à-dire selon l'usage qui en est fait. En tout cas, elle permet la survie, d'où la nécessité de conserver l'objet de sa haine.

 

Pour beaucoup, tant en philosophie qu'en psychanalyse, la haine représente un obstacle à l'épanouissement du moi. Mais encore une fois, tout dépend de l'usage qui en est fait. A l'opposé, nous aurions l'amour (toujours cette idée des contraires) qui, lui, grandirait l'être, faisant souffler un parfum de liberté en reculant les frontières du possible, ouvrant le moi à de nouvelles représentations par l'exaltation du désir, épanouissant notre créativité, etc... Tout cela est vrai, sauf à rester comme deux ronds de flan en présence de notre fantasme, ce qui, convenons en, s'est déjà vu. Quant à dire que l'amour grandisse l'intellect, il est difficile de prétendre qu'il s'agit là de sa qualité première. A l'inverse, donc, nous aurions la haine, focalisée, étroite, maintenant le fantasme dans une relation d'emprise morbide afin de resserrer le moi, d'ordonner notre chaos intérieur par la force d'attraction, la passion que génère la haine. Certes, et là encore, tout ceci est indéniable. Mais si l'on retire la dimension morbide du surinvestissement de l'objet, si l'on ne conserve que l'aspect focalisation alors, rien n'empêche le moi ainsi reconstitué de déployer des trésors d'ingéniosité, de créativité, pour vivre pleinement sa passion et, comme en amour, de conquérir de nouvelles parcelles de liberté. D'autre part, d'en revenir à la morbidité, celle-ci s'opposant à la nature de l'être, qui est de vivre, quitte à tuer pour cela, justement par souci d'autoconservation, cela suppose d'aller puiser en nous des ressources insoupçonnées, ou refoulées, ce qui revient au même. En ce sens, nous pouvons dire que la haine est susceptible de nous contraindre à exacerber notre créativité.

 

Bien entendu, il y a dans ce dernier propos une vision que l'on pourrait qualifier de romantique, la haine, à l'instar de nos passions les plus folles, par la démesure qu'elle implique, invite à cette vision esthétisante et irrationnelle, bien que s'opposant à notre morale chrétienne, celle du "aimez vous les uns les autres", qui a pourtant conduit à tant de massacres. Il est coutume de dire que la haine ronge l'âme et le corps, et ce peut en apparence être vrai, mais seulement en apparence, car c'est la douleur qui nous détruit, la haine n'étant qu'un moyen parmi d'autres de la combattre, une éventuelle solution pour reconstituer un moi défait par l'abjection de la douleur. Partant, le destin de la haine, si la défense s'avère opérante, est de s'épuiser dans la réunification du sujet en lui-même, permettant à l'être de rejoindre à sa nature, le passage ne pouvant s'effectuer que dans le pardon. Triste destin,dirons les romantiques amoureux de leur passion dévastatrice, passion immorale qu'il faudrait trahir par une résignation commune, pour ne pas dire vulgaire, de rejoindre à la morale en un acte de soumission quasi religieux, et de renoncer à l'objet chérit de sa haine, celui qui nous fait vivre.

 

La psychanalyste Julia Kristéva considère "l'abject" comme "le degré zéro de ce qui sera perçu ultérieurement comme des variantes de la haine", l'abject étant cette douleur sans nom qui résulte du traumatisme de la naissance, où l'enfant est "confronté à la séparation du contenant utérin, puis du corps maternel pour en faire un objet prototypique de tout objet de parole et de pensée". Autrement dit, la mère, avant même que d'être reconnue, est pour le nourrisson le seul extérieur accessible où focaliser le non-sens de l'abjection, le plaisir n'étant pour l'heure que d'accéder à la jouissance de l'homéostase primordiale, dans l'indifférenciation du dedans et du dehors. En fait, l'objet naît de l'abject. Puis lorsque s'imposera l'objet, d'abord partiel, le sein, puis total, la mère, que l'enfant accèdera à l'ambivalence de ses sentiments, où peuvent voisiner l'amour et la haine, clivés en un bon et un mauvais objet, l'enfant devra ensuite refouler l'un des deux par besoin de cohérence, ne pouvant à la fois percevoir l'objet comme bon et mauvais, ou de maintenir un clivage qui déboucherait sur une angoisse de morcellement. A cet endroit, je risquerai l'hypothèse que pour refouler l'abject et sa défense, la haine, l'enfant doit en passer par une sorte de pardon primaire, rejoignant en cela le postulat kleinien d'un surmoi précoce qui ne soit pas encore l'instance morale décrite par Freud, mais une réaction visant à protéger le moi de sa propre destructivité. Ainsi, la totalité de l'objet peut être intégrée, objet ambivalent par nature, "l'object" aurai pu dire Lacan, car si la mère est bien ce havre de bonheur et de  paix, d'amour, elle est aussi celle qui nous délivre le message de la mort, tant par la naissance, où nous vivons l'abjection de notre nature mortelle, délivrance pour la mère et aliénation pour l'enfant, que de part les manques auxquels elle nous confronte immanquablement. 

 

Nous sommes donc face à deux sentiments inconciliables et d'origines différentes, n'ayant d'autre choix pour éviter la douleur et la folie que de refouler l'abject, le moteur en étant le pardon. Mais si refouler veut dire sortir de la conscience, ranger tout ça dans un coin de l'inconscient, nous savons que ce dernier conserve en l'état ce que nous y entreposons et, que parfois, si la chose est trop grosse, elle a tendance à déborder, malgré quelques soupapes de sécurité et nos efforts pour l'y maintenir. Partant, lorsque la douleur s'impose à nous sous une nouvelle forme, actuelle, qu'elle vient fracasser notre conscience suite à une perte, une rupture, une déchirure, ne reste plus alors que le surmoi endommagé comme rempart à ce corollaire de la douleur originelle, fuyant de toute part, la haine. Mais à la différence de maman, l'objet actuel de notre haine ne nous délivre plus la promesse de son amour, et même, comble de l'absurde, se refuse à occuper la place de choix que nous lui avions octroyé au cœur de notre âme à présent brisée, d'où le sentiment de vide qui prive le moi de sa substance, l'éparpillant en tout sens. La haine, comme à l'origine, est donc le moyen de rassembler tout ça, de combler le vide, de refuser le non-sens de l'abjection en maintenant l'objet à cette place qu'il se refuse dorénavant à occuper, d'où l'impératif absolu de conserver l'objet de sa haine, sans espoir, sinon de le haïr, de le punir sans fin.

 

On a souvent tendance d'associer la haine à une grosse colère, alors qu'il y a une différence de taille, non pas de volume, car il est des colères incommensurables, mais de nature. Là où la haine vise à conserver l'objet, de part un deuil impossible, la colère n'a pour objectif que de le détruire, de le pulvériser, de l'expulser hors de cette place qu'il s'est abusivement octroyé, semant le désordre dans une psyché dont le maintient en cohérence demande parfois de gros efforts. En ce sens, nous pouvons dire que la colère est du coté de l'angoisse, c'est-à-dire de combattre une douleur annoncée, alors que la haine est une réponse à une douleur effective, non plus une menace de désorganisation, pour ainsi dire palpable, mais un moyen de recoller les morceaux suite à l'irruption fracassante de l'indicible, de la douleur, de l'abject. Pour autant, la haine n'exclut pas la colère, ambivalence d'un sentiment comportant un double impératif : d'une part cimenter le moi autour d'un objet qui s'y refuse, mais que l'on contraint de la sorte, puis, dans un second temps, la nécessité d'expulser l'objet en question, qui, de part son refus, représente un danger permanent. Cela pourrait s'illustrer par ces vengeances à priori réussies, mais qui laissent notre vengeur dans le plus profond désarroi, face au vide d'une haine désormais sans objet, sinon soi même, puis le monde entier, et, peut-être, de bien pratiques bouc émissaires.

 

D'ailleurs, la haine n'a pas forcément d'objet, que l'on retrouve dans cette formule désormais fameuse "J'ai la haine !". Ici, l'abject n'a pu se circonscrire autour d'un nom, ou alors trop vague, la société, les juifs, la culture, etc... Ce peut être la haine de soi que l'on transfert sur l'autre, haine archaïque issue d'une culpabilité sans élaboration possible, mais n'oublions pas que l'abject, s'il est désormais inscrit en nous, nous fut révélé par l'extérieur, et qu'il serait réducteur d'expliquer nos haines irrationnelles comme étant la conséquence systématique de la haine de soi, quant bien même ce fût souvent le cas.

 

Pour finir, je souhaiterais évoquer les deux seuls destins à mon sens tenables concernant l'objet de notre haine, bien entendu hors de toute considération morale. D'abord le pardon, tant envers soi qu'à l'égard de l'autre, qui permet de redonner à l'objet une place acceptable, ce que vise tout processus de deuil, où la douleur n'est ni déniée, ni refoulée, mais voisine au coté d'un objet reconnu pour ce qu'il fut, c'est-à-dire faisant partie de notre histoire, à jamais, mais n'empêchant plus son cours. Cela dit, je parle d'un authentique pardon, de soi à soi, et non pas ce truc religieux sous forme d'absolution, d'un pardon extérieur qui évite la maturation du processus et nous aliène à l'instance pardonnant (que l'on peu d'ailleurs appeler l'alien), seule habilitée désormais à nous délivrer du mal. Partant, lorsque les représentants de ladite instance nous disent en son nom ce qu'il convient de faire, on a plus trop le choix, sous peine d'un retour de culpabilité et, par là même, de la haine, pour le coup envers soi. Mais il y a un autre destin pour notre objet de prédilection haineuse : le mépris. Si bien employé, cela permet de conserver l'objet bien au chaud, une haine tranquille pourrait-on dire, et même, qui invite à la créativité, cela afin de d'habiller l'objet, tous les matins, d'une haine qu'il nous est loisible de renouveler aux grés de nos convenances. C'est pas mal le mépris, ça n'empêche pas de vivre et permet le contraste avec la beauté du monde. Mais peut-être s'agit-il en fait d'un pardon déguisé, envers soi, d'autant qu'il est des choses objectivement impardonnables, et subjectivement méprisables. Et pardonnez moi d'avoir été un peu long...

 

                                                                                                                                                                                                        GG

 



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Nous devons l'invention et la description du pervers narcissique, en 1986, au psychanalyste Paul Claude Racamier. Parler ici de concept, ou même de visée nosographique (classification), me semble fort discutable. Outre qu'une reconnaissance de l'appellation proposée par Racamier demeure marginale dans la communauté psy, sinon peut-être comportementale, associer les termes "pervers" et "narcissique" relève de la redondance. En effet, la perversité en question, que nous distinguerons plus loin de la perversion, implique par nature une défaillance du narcissisme. C'est d'ailleurs pour tenter de résoudre ladite défaillance, combler un moi lacunaire, que notre pervers utilisera le narcissisme de l'autre afin de colmater les failles du sien. Du coup, l'autre se voit refuser le droit à un narcissisme propre, celui-ci étant réservé à l'usage de notre pervers. Nous sommes donc dans une relation de type anaclitique, c'est-à-dire où l'objet, l'autre, est choisi pour étayer un narcissisme incomplet, dangereusement bringuebalant, l'autre en question faisant office de prothèse narcissique, et nous conviendrons qu'il soit difficile d'utiliser une prothèse douée d'autonomie. "L'art" du pervers consistera donc à modeler ladite prothèse à sa morphologie, refusant, détruisant, sculptant toute forme de l'autre qui ne soit à sa convenance. En somme, le pervers se soigne en éradiquant le désir de l'autre afin d'y implanter le sien.

 

Ce qui distingue de prime abord le pervers atteint de perversion du pervers s'adonnant à la perversité, que nous appellerons "pervers ordinaire" (en référence à l'ouvrage de J P Lebrun : La perversion ordinaire), celui qui nous intéresse ici, c'est que ce dernier opère dans un registre non sexuel, au quotidien, alors que le pervers frappé de perversion, que nous appellerons "pervers lourd" (pervers archétypal décrit par le passé en tant qu'entité structurelle), celui-ci sévit surtout dans le domaine d'une sexualité aberrante. Mais dans les deux cas, de suivre l'approche structuraliste du psychanalyste Jean Bergeret, entre autres, la nature de l'angoisse contre laquelle lutte le pervers est dite de perte d'objet. Autrement dit, notre futur pervers, bien qu'ayant dépassé la période fusionnelle de sa prime enfance, ne parviendra pas, malgré tout, au stade oedipien qui permet de s'extraire de la dépendance. Nous sommes donc en plein dans les pathologies du narcissisme, entre "moi idéal", où l'enfant est à lui-même son propre idéal, tout puissant, omnipotent, et "idéal du moi", où l'enfant intègre et apprend à composer avec la réalité ; nous sommes entre les structurations psychotiques et névrotiques, entre deux, aux limites de chacune, que l'on nomme par conséquent "états limites".

 

Les états limites, ou borderline, et donc nos pervers, ont pour trait commun d'avoir comme horizon la dépression, l'effondrement d'un moi entre deux structures, ne tenant que s'il parvient à s'appuyer sur un objet extérieur afin d'étayer son narcissisme immature. C'est un  "enfant préoedipien", autour de quatre ans, qui se construit normalement tant que maman est là pour approuver ladite construction, mais si elle s'éloigne de trop, notre bambin ne sait plus... et l'angoisse le submerge. Le destin de l'état limite dépendra donc de la qualité et de la souplesse des défenses qu'il parviendra à mettre en place pour lutter contre la menace quasi structurelle de son angoisse d'abandon, sous peine d'effondrement. Malheureusement, les défenses les plus adaptatives, celles des structures névrotiques, justes entraperçues, lui sont difficilement accessibles, alors que les défenses de mode psychotique, qu'il connaît bien, doivent être adaptées à son degré d'évolution, celui-ci ayant dépassé l'angoisse de morcellement propre aux structures psychotiques, mais sans atteindre à la maturité oedipienne. Ainsi, par exemple, le clivage, qui consiste à diviser le moi ou l'objet en deux parties qui se méconnaissent, sera aussi employé par l'état limite, mais concernant plus globalement la réalité extérieure, celle-ci étant divisée en un secteur où le moi trouvera à s'exprimer normalement, puis, un autre secteur, menaçant, où le moi devra affronter son angoisse. Toutefois, si les deux secteurs ne peuvent cohabiter, ils ne s'ignorent pas pour autant, contrairement au clivage psychotique. Ainsi, l'état limite, pervers ou non, tant que sa défense tient bon, demeure adapté à la réalité. Cela dit, quelque soit la défense mise en évidence, celle-ci ne peut être observée qu'en relation aux autres défenses lui étant associées.

 

Concernant plus spécifiquement les pervers, c'est donc de l'assemblage de leurs défenses, de la manière dont elles fonctionnent et des mouvements qui en résulte, que nous pourrons séparer perversion et perversité. La distinction portera ici sur cet autre mécanisme de défense du moi qu'est "le déni". Pour ce qui est de la perversion, le déni trouve son origine dans la confusion entre pénis et phallus, l'organe masculin, des plus réel, étant associé par le pervers à l'organe symbolique, sans réalité concrète, métaphore de la fonction paternelle, figurant la puissance souveraine, l'ordre, la loi, et tout ce que l'imaginaire social attribue généralement de pouvoir à l'homme. Bien entendu, le phallus, organe narcissique, signifiant du désir dirait Lacan, appartient aux deux sexes, sauf s'il y a confusion avec le pénis. Ainsi, le pervers lourd, refusant que maman, objet d'étayage, soit privée du susmentionné organe, est-il amené à dénier le sexe féminin, d'où ses passages à l'acte visant à surmonter une angoisse en rapport direct avec sa perception insensée d'une sexualité inconcevable. Ainsi, la perversion est celle des aménagements qui des organisations limites de la personnalité se trouve au plus près des structures psychotiques, son déni conduisant la partie du moi confrontée à l'angoisse à produire des réponses délirantes lorsque celui-ci se voit submergé par l'impossible objet partiel de son déni, un sexe féminin. Toutefois, la partie adaptée du moi permet une reconnaissance intellectuelle de la féminité et, par conséquent, d'être très bien inséré socialement. Notons qu'à l'origine de la perversion se trouve bien souvent une instance maternelle en proie audit déni, refusant pour elle-même l'absence de pénis, en réalité de phallus, et induisant par là même son propre délire chez sa progéniture.

 

Pour ce qui est de la perversité, concernant donc nos pervers ordinaires, nous avons à faire,  non plus à un aménagement spontané en provenance du tronc commun des états limites, mais, bien que toujours en provenance dudit tronc, à un aménagement caractériel visant à imiter les comportements névrotiques. Ici, Bergeret s'en réfère justement à Racamier, mais celui de 1963, qui pointe trois aménagements caractériels possibles : névrotique, psychotique et pervers, les deux premiers n'ayant qu'un lointain rapport quant aux lignées structurelles de même nom, l'angoisse demeurant pour les aménagements caractériels de perte d'objet. Quant au troisième aménagement, nous ne parlerons plus de perversion, mais de perversité, le déni étant de refuser à l'autre le droit à un narcissisme propre, celui-ci étant perçu comme une menace s'il n'est pas entièrement dédié à notre pervers ordinaire afin de répondre à ses exigences affectives. En somme, notre pervers ne fait qu'appliquer le principe énoncé auparavant, qu'une bonne prothèse, en l'occurrence narcissique, doit être confectionnée sur mesure pour son utilisateur, et comme l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, pour contrôler ladite prothèse, son objet d'étayage, le pervers ordinaire usera principalement de cet autre mécanisme de défense du moi qu'est "l'identification projective". Il s'agira, pour notre pervers, de prendre possession de l'autre, d'exercer sur lui un contrôle omnipotent, d'en faire une expansion narcissique du moi afin de projeter sur l'objet visé les affects et éléments pulsionnels indésirables que notre pervers ordinaire ne peut tolérer en lui.

 

Qu'il s'agisse de perversion ou de perversité, et de la grande variété de comportements qu'elles impliquent, nous voyons qu'il s'agit de deux entités "structurelles" fort différentes, bien qu'issues du même tronc commun, anaclitique, narcissique. Partant, l'emploi du terme pervers narcissique peut aussi bien s'adresser à l'une qu'à l'autre de ces deux entités. Or, cette appellation, pervers narcissique, dans les descriptions qui en sont faites, concerne très clairement la seule branche perversité. En soi, nous pourrions dire que la chose n'a pas grande importance, comprenant très bien de quoi il retourne, mais je crois que cette confusion n'est pas innocente, et même révélatrice de l'air du temps sécuritaire, pour ne pas dire paranoïaque, dans lequel nous évoluons. Le seul comportement similaire entre perversion et perversité est l'absence de culpabilité du sujet face à ses victimes. Nous attribuerons cela à un surmoi trop immature, encore dominé par un moi idéal maîtrisant mal ses pulsions. Or, c'est cela qui semble préoccuper en premier lieu les adeptes de l'appellation pervers narcissique : stigmatiser l'absence de jugement moral, désigner la partie adaptée du moi, du bon coté du clivage, comme responsable de la toxicité de l'autre coté, le mauvais, amoral. Il ne s'agit plus de comprendre l'âme noire du pervers afin d'en débusquer le morbide, de soulager la douleur, l'angoisse à l'origine du trouble, mais de juger et condamner un sujet malfaisant, notre semblable, c'est-à-dire doué de raison, la notre, et au final punir le méchant déviant car responsable de ses actes. Mais après tout, pourquoi pas ? En un temps où l'on trouve des psychiatres, auxiliaires de justice, déclarant des psychotiques responsables de leurs actes afin de pouvoir les emprisonner, quel mal y aurait-il à user de la chose psy pour classer les bons et les mauvais sujets, les bons et les mauvais pervers ? D'un coté les harceleurs moral, vils s'il en est, et de l'autre coté, ceux pour qui la fin justifie les moyens, usant de perversité au service d'une noble cause, comme par exemple sous couvert d'idéologie, de philosophie, de religion, voire de psychologie.

 

En fait, si nous devons l'appellation pervers narcissique à un Racamier visiblement énervé par les susdits, « tuez les, ils s'en foutent, humiliez les, ils en crèvent », c'est la psychiatre Marie France Hirigoyen, non moins énervée, qui en popularisera l'usage par son livre devenu best-seller, "Le harcèlement moral". Elle sera d'ailleurs à l'origine d'une loi visant à réprimer nos pervers harceleurs, qu'elle nomme aussi "pervers paranoïaques", encore la confusion des genres, mais on n'est plus à ça près. De toute manière, il serait contre-productif d'essayer de comprendre le fautif, le pervers, lorsque il s'agit de le punir afin de s'en protéger ; pourquoi pas de l'empathie aussi... l'humanité du psy à ses limites... la sécurité avant tout !

 

En tout cas, pour Marie France Hirigoyen, rappelons le, psychiatre de son état, l'étude de la pathologie semble très secondaire, le comportement, l'apparence, étant force d'explication, ou de l'effet sans cause, sorte de génération spontanée de l'agir : « La perversité ne provient pas d'un trouble psychiatrique, mais d'une froide rationalité combinée à une incapacité à considérer les autres comme des êtres humains ». Sans même relever l'incongruité d'une telle phrase dans la bouche d'un psy, serait-ce faire du mauvais esprit que de la considérer en soi comme perverse ? Ici, et donc soumis à notre mauvais esprit, nous pourrions voir à l'œuvre le déni, c'est-à-dire où face à la menace que représente l'autre, nous lui refuserions le droit à un narcissisme propre, à sa complexité, cela, bien entendu, afin d'expulser en lui nos plus bas instincts devenus pour l'occasion "froide rationalité". De ceci, nous pourrions voir également l'exemple de ce qu'est une "formation réactionnelle", autre mécanisme de défense et condition pour que tienne les aménagements caractériels, et donc la perversité, où nos tendances inacceptables sont substituées de manière durable en leur contraire, comme par exemple celui qui pour combattre son homosexualité, sa perversité, la rejeter, n'aura de cesse de fustiger ceux qui s'y adonne sans vergogne. Toutefois, ne connaissant pas Marie France Hirigoyen dont, c'est indéniable, la loi est un bienfait pour les personnes harcelées, je remiserais mon mauvais esprit en insistant bien sur le conditionnel de cette ébauche d'explication à tant de haine de la part d'une psy, explication peut-être elle aussi perverse, va savoir...

 

A présent, au rayon travaux pratiques, puisque le comportement semble le critère majeur d'évaluation du pervers narcissique, essayons de voir dans la réalité quotidienne s'il serait possible d'en identifier quelques représentants ? Cela, bien entendu, dans le but de s'en prémunir, ce pour quoi luttent à juste titre les défenseurs de l'appellation pervers narcissique. Nous laisserons de coté les petits chefs et autres tyrans domestiques aux effets destructeurs, fort bien décrit par nombre d'auteurs, à commencer par Racamier, et une multitude de site Internet, pour tenter de débusquer ceux de nos pervers les plus performants, ceux qui ont si bien réussi à instaurer la funeste relation d'emprise que celle-ci passe inaperçue sous couvert de pragmatisme social. Evidemment, il ne s'agit pas de généraliser, mais de voir si tel groupe, ou pratique socialement admise, permettrait au pervers ordinaire de s'exprimer en toute quiétude, échappant par là même au juste courroux de la loi.

 

D'abord, puisque le but comportemental du pervers ordinaire est d'exercer sur l'autre un contrôle omnipotent, il convient de s'interroger sur les motivations, le désir de l'homme de pouvoir, qu'il soit religieux, politique, ou financier. Mais redisons le bien, il n'est pas question de généraliser, juste de regarder si par hasard nous retrouvions dans les comportements des susdits ceux des marqueurs signant la perversité. Ensuite, l'autre est déshumanisé, privé de son narcissisme, simple support à celui du pervers, la relation ne pouvant se maintenir que si l'objet d'étayage remplit sa fonction de colmatage du moi, sans quoi il est jeté. De cela il n'y a pas de jugement moral, puisque l'objet, l'autre, ne peut exister qu'au service du pervers, tout puissant et reconnu comme tel. En somme, la figure paradigmatique de notre pervers ordinaire, c'est Dieu. Plus modestement, ce pourrait être ce grand patron qui, sans l'ombre d'un scrupule, se débarrasse de ceux flattant moins son narcissisme avide de reconnaissance, de colmatage, que dorénavant quelque actionnaires cacochymes, la rentabilité, et ceux qui y souscrivent, manipulables, faisant office d'objet d'étayage. Peut-être, aussi, est-il possible d'en dénicher dans la politique, parmi ceux considérant l'électeur comme un simple objet malléable au service d'un idéal grandiose : le moi de notre homme ou femme politique, etc... En somme, ceux exerçant un pouvoir et pour qui le respect d'autrui n'est qu'un concept sans substance, même si cela peut sous-tendre d'autres pathologies, sont de possibles pervers ordinaires, et ça fait pas mal de monde.

 

Pour finir, rapidement, il est à noter que la grande majorité des cliniciens prenant en compte les états limites en soulignent la croissance exponentielle dans leurs consultations. De là, certaines voix de psychanalystes, et pas des moindres, s'élèvent pour dire que l'enjeu de la psychanalyse contemporaine est d'adapter sa pratique, jusque alors dédiée aux structures établies, à cette nouvelle réalité. Cela pour dire que perversion et perversité sont dans l'air du temps, et peut-être tenterons nous de comprendre pourquoi. En attendant, le seul conseil que l'on puisse donner à qui se voit la cible d'un pervers ordinaire, ou narcissique, ou paranoïaque, peu importe, c'est fuir. Quant à ceux déjà sous emprise, qu'ils n'hésitent pas à demander de l'aide, psy ou association, pour s'extraire d'une relation où ils ont tout à perdre et rien à gagner. Evidemment, si la relation est institutionnelle, que le système soit pensé par et pour le pervers, c'est plus compliqué. Disons qu'il serait bon d'être méfiant à l'égard de tout système prônant une adhésion inconditionnelle à un ordre qui ne se pense plus, qui va de soi, et de ne pas perdre de vue ce mot aux couleurs un peu passéistes, humanisme, où même le pervers est un être humain, pas seulement l'objet à abattre, sans quoi nous prenons le risque de le rejoindre.

 

 

                                                                                                                                                                                         GG


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Lors d'un précédent débat (La créativité, dispositif de séduction), nous avions abordé la séduction en tant que qualité humaine, c'est-à-dire dans le champ de l'expérience culturelle, demandant créativité, empathie, souplesse, la distinguant ainsi de la simple parade amoureuse à laquelle s'adonne les animaux et où nous pousse parfois, voire souvent, notre instinct de bête. En ce sens, nous pouvions dire que la séduction, distinguée de la simple parade amoureuse, représente le plus haut degré de l'évolution humaine, convoquant celles de nos forces vives les plus abouties. Pour autant, le terme séduction est souvent entendu de manière péjorative. Il y a le séducteur, entendons le suborneur, et pire, la séductrice, l'enjôleuse, mi femme fatale, mi démon, dont la vertu, petite, est celle du serpent auquel elle succombât, celle qui sait par quel bout prendre les hommes, leur point faible, petite chose fragile s'enflammant aux premières chaleurs et que notre démoniaque femelle se doit de laisser en cendres. Le séducteur s'appellera Don Juan, la séductrice Jézabel, et nos deux corrupteurs finiront aux enfers.

 

Toujours au registre de la séduction négative, Freud, après ses "études sur l'hystérie" avec Breuer, soutiendra que l'hystérie trouve son origine dans une scène de séduction précoce, l'enfant étant alors violemment confronté à une sexualité adulte à laquelle il n'est pas préparé, généralement celle du père. Quelque temps plus tard, Freud renoncera à la réalité de cette scène primitive pour la resituer dans ce qu'il conceptualisera en tant que fantasme. Pour autant, que cette scène soit réelle ou fantasmée, le terme séduction n'est plus seulement péjoratif, mais devient carrément toxique. Ainsi, la psychanalyse, avant même que d'être, nous sommes en 1897, associe la séduction à la pathologie. Quant à aujourd'hui, la société et ses symptômes se déplaçant, abandonnant l'hystérie, délaissant la névrose au profit des dépressions anaclitiques, la séduction continue malgré tout d'être un vecteur de pathologie. Le parent ne séduit plus pour satisfaire sa libido, mais pour combler son narcissisme ; nous ne sommes plus dans une scène précoce de séduction, mais dans sa permanence, où le parent, délaissant son rôle d'éducateur, n'a plus pour ambition que d'être aimé par son enfant, lui plaire plutôt que l'éduquer, et tant pis pour l'autonomisation et le principe de réalité. De sorte qu'aujourd'hui encore, la séduction demeure le principe à abattre.

 

Il faut dire qu'en notre époque dite moderne, voire post-moderne, à l'heure où le terme communiquer ne veut plus dire échanger, mais asséner, où le politique délaisse la raison au profit du maketing, où la solidarité se doit d'intégrer la loi du marché, nous ne serons pas surpris que la séduction soit entendue en terme de rentabilité à court terme, confondant le subtil et la frime, l'intelligence et les signes extérieurs de richesse. Ici, la confusion est celle d'entre le but et les moyens, où l'on pourrait croire que tout est bon pour parvenir à ses fins, y compris le mensonge, hors de toute notion de respect, l'essentiel étant de jouir au plus tôt de sa conquête, de sa possession. Mais séduire demeure autre chose, la séduction étant une sorte de jeu, et si tout jeu est intéressé, que l'on y poursuive un but, l'intérêt n'est pas tant dans le gain que dans la partie elle-même, et par conséquent des moyens que l'on se donne pour jouer. Ici, les enjeux, donc les moyens, sont les personnes en présence, c'est-à-dire que chacun mette sa vie sur le tapis, ce que fait tout joueur digne de ce nom, qu'il s'agisse d'un joueur de poker, d'un enfant jouant au gendarme et au voleur, ou du séducteur.

 

Une des caractéristiques du jeu de la séduction est que les parties en sont belles, voire même fascinantes, le jeu consistant à mettre en adéquation ce que l'on reconnaît de meilleur en soi et en l'autre, et cela, évidemment, dans une dynamique créative. Je pense d'ailleurs que l'on puisse parler d'art, l'art de séduire, et que seul l'authentique, donc, y ait sa place. Bien sur, l'authentique en question est mis en scène, symbolisé, cela définissant aussi bien l'art que le jeu : créer le vrai. Une différence éventuelle, est que dans le jeu ladite mise en scène est à usage personnel, alors que dans l'art elle s'adresse à l'autre, bien que les deux soient indissociables. Ce que cherche le séducteur, à l'instar de l'artiste, c'est de pénétrer cette vérité insaisissable que Lacan a nommée "objet a", le réel en soi et en l'autre, l'inconnu qui nous constitue, c'est-à-dire le désir de nos grands Autres, et d'en jouer pour se l'approprier.

 

De poursuivre la comparaison avec l'artiste patenté, dont la pratique l'étiquette comme tel, celui-ci sera reconnu dans son art par ce que l'on perçoit de qualité dans son style. C'est-à-dire par sa manière de cerner symboliquement ce réel qui lui est propre et que l'on reconnaît comme permanent dans son œuvre, sans pouvoir le nommer, sinon de lui reconnaître un style. De là, s'il est un lieu commun de dire que l'artiste produit toujours la même œuvre, c'est justement qu'il tente de mettre à nu ce réel singulier, cette vérité indicible qui n'appartient qu'à lui et sur laquelle il nous interroge au travers de sa production. L'artiste, par son art, nous dit « voila ce que je suis, et tel que je te vois, ou du moins n'ai-je pus le formuler autrement... dis m'en ta lecture, éclaire moi de ta compréhension ». De sorte que toute œuvre d'art est en soi une invitation au dialogue. Quant au séducteur, il fait de même, mais directement du producteur au consommateur, sans objet intermédiaire. Nous comprendrons donc que notre séducteur, qu'il soit il ou elle, à tout intérêt de susciter chez l'interlocuteur suffisamment d'attrait afin que ce dernier accepte l'échange, c'est-à-dire à la fois universaliser le réel en lui, afin que chacun y trouve son compte, sans pour autant renoncer à la singularité de ce réel qui fait question. C'est en cela qu'il n'y a pas d'œuvre universelle, pas plus que de séducteur à même de séduire le monde entier, car l'enjeu demeure la compréhension du singulier, et qu'il n'est pas de singulier universel. En fait, quels que soit nos procédés favoris, jeu, art, séduction, et de l'interaction que nous leur accordons, il n'est question que d'interroger le manque, tant en soi qu'en l'autre. Autrement dit, l'écart entre la réalité : moi, et le réel sur lequel nous butons : je, ou toi. Toutefois, il serait abusif de prétendre que l'art, le jeu, la séduction, soient identiques, car si le but poursuivit est le même, construire sa réalité autour du manque, les moyens diffèrent, ou plus exactement, les stratégies, qui déjà en soi sont objet de jouissance.

 

De revenir au début, nous voyons à présent la distance incommensurable qui sépare la séduction de la parade dite amoureuse. Là où notre "paradeur", séducteur de pacotille, n'a que peu faire des moyens pour parvenir à ses fins, stratégies voisinant la médiocrité de ses ambitions, le séducteur, ou la séductrice, n'aura là pour fin que de déployer les moyens à sa portée, et surtout au delà, pour interroger le réel ; comme le joueur pour qui le gain de la partie n'est qu'une étape lui permettant de continuer de jouer, ou le peintre, qui se doit d'achever son tableau afin d'interroger plus finement le suivant. Cela étant, nous ne sommes pas que purs esprits en quête de vérité, l'animalité, autre versant de notre nature, a aussi ses charmes, et que de s'y abandonner est aussi un moyen d'aller titiller le réel, et puis ça repose.

 

Continuant la comparaison entre l'art et la séduction, dire qu'un objet intermédiaire, l'œuvre d'art, est dans un cas l'outil pour que s'instaure le dialogue, alors qu'il s'établit directement s'agissant de la séduction, n'est pas suffisant. D'abord, mais sans entrer dans le détail, parce que tout dialogue dont la finalité est l'échange, ce qui n'est pas toujours d'une grande évidence, ceci suppose la création d'un espace intermédiaire entre les protagonistes, espace où se nouera plus ou moins l'entre les lignes des discours, où les demandes se rencontrerons pour faire œuvre commune. D'autre part, j'ai cru comprendre que l'art, aujourd'hui, ne se mesurait plus seulement dans la matérialité de l'objet créé par l'artiste, mais aussi dans le concept, c'est-à-dire où la démarche est en soi l'œuvre d'art, jusqu'à se passer de toute matérialité. C'est je crois l'idée de ce que l'on nomme "performance" artistique. En ce sens, il est tout à fait envisageable de considérer la séduction en tant que performance. Il suffit alors de la nommer comme tel, sorte d'art de proximité, ou lorsque l'art s'adonne à la magie du "close up". Là encore, nous voyons la proximité entre l'art et la séduction. D'ailleurs, de regarder un séducteur ou une séductrice à l'œuvre, si tant est qu'il ou elle opère dans un registre qui nous touche, force nous sera de constater que l'on assiste à un travail d'artiste. Partant, la différence entre art et séduction est ailleurs, et de taille...

 

Ce qui pousse l'artiste à créer, généralement, est ce mécanisme des plus adaptatif que le psychanalyse nomme sublimation, à savoir, de détourner une pulsion sexuelle en la réorientant vers un but désexualisé, porteur de valeurs socialement reconnues, tel l'art, la science, et plus généralement les pratiques à l'origine des grandes conquêtes humaines. Mais le séducteur, lui, ou elle, qui par ailleurs ne démérite pas en terme de conquête, ne désexualise rien du tout, et même, lorsque il déploie son art en direction de personnes dont il n'attend apparemment aucune contrepartie sexuelle, au sens où nous l'entendons habituellement, la sexualité dans sa dimension triviale n'est jamais très loin. Nous pourrions envisager, par exemple, que notre séducteur se postionne ainsi en tant que mâle dominant, idem pour la femelle, ou encore, qu'il trouve là le moyen de jouer, sinon de jouir, de son homosexualité latente. Cela étant, que la pulsion soit ou non désexualisée, la finalité est identique, se donner les moyens pour trouver l'interlocuteur idéal afin de questionner le manque, le réel.

 

Bien sur, nous pourrions dire que la séduction est avant tout la voie royale permettant de se faire reluire le blason, certes. Mais là aussi, l'art, de ce point de vue n'est pas en reste, jusqu'à envisager que l'artiste, le scientifique, le philosophe, tout ça appartient à la même famille, ne sublime sa créativité qu'à l'unique fin de séduire son interlocuteur, à commencer par lui-même, l'autre en soi, ou le soi dans l'autre. Nous retrouvons là la créativité tel qu'abordée dans ce précédent débat, où nous la reconnaissions en tant que stratégie de séduction. Bien entendu, cela concerne aussi le jeu, car même dans le cas où le but du jeu n'est explicite, comme chez les enfants ce que l'on nomme jeu symbolique, avec une poupée par exemple, histoire de garder un lien avec certains jeux propres aux adultes, donc, même si le jeu n'a pas pour horizon le gain de la partie, celui-ci peut néanmoins se mesurer en terme de réussite, ce qui revient au même. Ainsi, qu'il s'agisse de séduction à proprement parler, d'art, ou bien de jeu, tous ont pour objectif, implicite ou explicite, une certaine réussite consistant en une satisfaction narcissique. Par conséquent, la séduction ne se distingue pas en cela.

 

Nous avons donc trois façons d'opérer, jeu, art, séduction, indissociables les unes des autres, et convoquant chacune l'ensemble de nos dispositifs psychiques par lesquels l'homme est à même de se dépasser, ou peut-être, plus modestement, d'atteindre à son humanité ; ce qui n'est pas flagrant, par exemple, dans le cas de nos parades animalières et autres tentatives d'intimidations, biens réglées et dénuées de créativité, à l'instar de nos défilés militaires. D'autre part, nos trois stratégies affichent deux horizons qui là encore se confondent. D'abord, le désir dans ce qu'il a de plus fondamental : résoudre le manque en sollicitant celui qui l'initie, l'autre ; cerner le réel avec du symbolique, à savoir, là encore, le langage de l'autre, et de cette réalité que l'on s'invente, entre soi et l'autre donc, décrypter ensemble le mystère de la vie... puis, accéder à la jouissance, dénouer le symbolique, se défaire de nos prothèses narcissiques après les avoir crées et, enfin, rejoindre au réel. Bref, deux horizons, créer et jouir, à moins qu'il ne s'agisse de créer la jouissance, ou bien jouir de la création, ce qui d'ailleurs, par la dimension symbolique de ses propositions, atténue la portée de notre ambition démesurée : le complexe de Dieu, selon la formule de J.L. Berlet. Donc, trois stratégies, deux horizons, un seul moyen : créer un espace intermédiaire entre soi et l'extérieur, espace que Winnicott a appelé "espace potentiel". De là, que nous soyons dans une dynamique de jeu, d'art, ou de séduction, le seul moyen d'appréhender la singularité de notre stratégie réside dans la façon dont nous mettons en place cette "aire transitionnelle" entre le moi et le non moi, seul endroit, où nous, êtres sociaux, pouvons toucher au réel de notre nature, dans l'entre les lignes, entre les symboles qui à la fois nous unissent, mais aussi, nous coupent du réel.

 

Si jusque là je n'ai pu dissocier la séduction de l'art et du jeu, c'est de les considérer dans leur intrication comme les trois formes menant à ce "tout" que nous appelons créativité. C'est donc par l'exercice de l'art, du jeu et de la séduction, dans un au delà du symbolique, alors même qu'il en est l'outil, que peut se trouver à mon sens la grandeur du genre humain, explorer le manque plutôt que s'y soumettre. Autrement dit, s'exercer à la liberté. Voila pourquoi il m'est difficile d'entendre la séduction en terme péjoratif. Pour autant, ne soyons pas naïf. Ici, comme dit précédemment, la pulsion n'est pas désexualisée, mais œuvre en une décomposition de mouvements qui justement confinent à l'art. En fait, nous pourrions comparer la séduction à un strip-tease de la pulsion, autant dire de l'âme. Dans un premier temps, il convient de l'habiller de la manière la plus attrayante possible ; le talent du séducteur étant de suggérer à l'autre un choix de vêtements mis à sa disposition, puis, de les ajuster de façon à ce que notre interlocuteur soit surpris de son propre désir. Ensuite, il s'agit d'effeuiller peu à peu la pulsion en l'accordant au rythme des désirs en présence, jusqu'à n'en faire qu'un. Donc, outre la difficulté de l'entreprise, l'art est difficile, cette exploration des profondeurs de l'âme ambitionne aussi celle du corps. Or, notre héritage judéo-chrétien plaçant la vertu humaine, particulièrement celle féminine, en un lieu qui est aussi la porte des enfers, du vice, nous comprendrons que la séduction ait hérité d'une mauvaise presse. Par ailleurs, je le redis, notre époque tend à entretenir la confusion entre parade amoureuse, manipulation et séduction, alors que cette dernière consiste en une œuvre commune soutenue par un désir de vérité. Par contre, si la séduction, donc, tend à fusionner les désirs, les "vérités" qui en découlent demeurent singulières, car c'est de la vérité de l'autre que l'on peut explorer la sienne. Autrement dit, le respect qu'implique la séduction n'est pas une vertu, il est une nécessité, ce qui l'oppose radicalement à la manipulation.

 

Pour finir, rapidement, il est un lieu commun de distinguer la séduction masculine, dite active, de la séduction féminine, dite passive, c'est absurde ! La séduction, comme l'art et le jeu, implique l'idée de mouvement, de rythme, d'effort, d'une volonté à l'œuvre, et je serais curieux d'entendre développer le concept de volonté passive. A moins, bien sur, de supposer que les femmes ne puissent séduire qu'en étalant leur chair, piégeant l'homme désiré dans les replis de quelque rondeur. A mon avis, il y a là-dessous du fantasme masculin, bien que comportant encore une ombre au tableau : que la femme reste malgré tout désirante. Cela étant, il suffit de la recouvrir d'un voile, on y perd en spectacle, mais on est plus embété de ce désir étranger, impie, risquant de faire barrage au notre. En somme, l'idée que la séduction consiste en un subtil exercice permettant de mettre à jour les tréfonds d'une humanité qui ne soit pas que guerrière, où la culture et le respect soit un bienfait, cette idée de la séduction en tant que progrès, donc, me semble avoir encore une bonne marge de progression dans les consciences, d'autant que se conjuguant à l'air du temps, elle serait plutôt en période de récession.

 

                                                                                                                                                                        GG


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Déjà, tenter de définir le pathologique n'est pas une mince affaire. Quant au normal... c'est pire. Mais, surtout, d'associer les deux suppose d'en délimiter la frontière, où l'on se heurte à ce constat que le pathologique peut être normal et que le normal peut être pathologique. De plus, les deux cohabitent plutôt facilement. Quant à espérer se simplifier la tâche en cantonnant nos définitions dans un champ déterminé, somatique ou psychique, l'on est vite rattrapé par l'imbrication des deux. Si nous prenons la maladie en général comme modèle du pathologique, ce à quoi chacun est confronté au cours de son existence, sortir du silence des organes dirait Kant, nous constatons que ladite sortie, en tant qu'inhérente de la condition humaine, est on ne peut plus normale. Personne n'échappe à la maladie. Autrement dit, il est normal d'être malade, et que le pathologique fasse donc partie de la normalité. Dans un autre registre, si la norme, donc le normal, émane de la pathologie de son prescripteur, de s'y conformer revient à se glisser dans ladite pathologie. En d'autre terme, si la société est malade, l'individu socialement adapté, dit normal, est lui aussi malade, et puis c'est très contagieux.

 

Ceux qui jusque alors se sont risqués, avec grand courage, à tenter de définir le normal et le pathologique, de Canguilhem à Bergeret, s'ils nous en permettent une meilleure compréhension, de plus en plus fine, se heurtent me semble-t-il à cette volonté d'opposer les deux termes, et aux paradoxes que cela engendre. Or, toute la difficulté de notre sujet est précisément dans cette manière de formuler, "du normal au pathologique", qui suppose un glissement de l'un vers l'autre, mais pas que les deux puissent cohabiter. Je rappelle à toutes fins utiles que, selon Déproges, le terme "cohabite" est aussi le cris d'amour du crapaud, cela nous évitant une recherche étymologique fastidieuse et bien moins parlante. Donc, avant d'envisager la "cohabitation" du normal et du pathologique, voyons ce que l'on peut entendre de chacun en leurs extrêmes. Bien que cela soit éminemment discutable, comprenons par pathologique ce qui invite à la morbidité, qui tend à la destruction du vivant, en soi et en l'autre, c'est le royaume de Thanatos. Quant au normal, c'est celui d'Eros, bonheur, confort et jouissance à tous les étages, ou de tendre vers, créativement bien sur, ce qui n'exclut pas l'accident, la contingence malheureuse... le normal n'est pas une sinécure. Mais notre sujet n'est pas la rencontre de nos deux protagonistes, Eros et Thanatos, en n'importe quel lieu, mais sur un terrain aux frontières tout aussi floues et étendues que celles des royaumes précités, celui de la sexualité, c'est-à-dire au plus intime, là où justement cohabitent nos deux héros. En somme, nous voila devant un sujet quasiment impossible à traiter. Je me demande d'ailleurs si de proposer une telle formulation ne relèverait pas d'une certaine perversion... et de s'interroger si la chose est bien normale ? Toutefois, je conçois volontiers que de se laisser guider aux détours obscurs de nos âmes tourmentées puisse être un voyage surprenant, voire de quelque attrait. Peut-être même est-il possible de trouver là l'origine de la psychanalyse. Aussi, continuons !

 

Toujours dans les extrêmes, concevoir une sexualité pathologique n'est pas difficile. Si par exemple je dois égorger ma partenaire avant de lui faire l'amour, puis, la découper en rondelles pour la manger après cuisson, en ayant pris soin d'aïller préalablement les gigots, on peut être monstre et néanmoins gourmet, nous pouvons dire sans grand risque d'erreur que ma sexualité relève du pathologique. Mais qu'en est-il si, dans une relation dite normale, pour parvenir à l'orgasme, je suis obligé d'imaginer ce moment où la pointe de mon couteau pénètre la cuisse de mon élue afin d'y glisser une gousse d'ail ? Cela, évidemment, pendant qu'elle-même m'imagine en un Brad Pitt à disposition, saucissonné dans les fils barbelés dont son papa entoura le pré où enfant elle gardait les vaches, et, cela, avant de me donner à manger aux cochons... les porcs avec les porcs. En somme, y a-t-il des fantasmes pathologiques ? Ou bien, seul un passage à l'acte visant à la destruction de l'autre ou de soi, symbolique ou réel, signe t-il la pathologie ? Par symbolique, j'entends qui relève du jeu, où les morts se relèvent après la bataille, même un peu esquintés.

 

Mais d'abord, tordons le cou à cette idée reçue voulant qu'entre deux partenaires adultes et consentants l'on puisse faire n'importe quoi, et que l'éventuelle pathologie relève alors d'un jugement moral visant à brimer des pratiques, certes anti conformistes, mais d'ordre privé et consenti. Là aussi, la frontière est bien difficile à tracer entre ce qui heurte nos sens, que l'on qualifie alors de déviant, et ce qui de fait relève bien souvent de l'emprise destructrice de l'un sur l'autre. C'est un peu l'histoire des femmes battues qui ne parviennent pas à se délivrer de leur tourment, qui, de plus, finissent par se sentir coupables de ce qu'elles subissent, se construisant peu à peu cette idée qu'elles doivent le mériter et, qu'au fond, l'autre abruti doit bien les aimer pour les punir de la sorte. Et que dire de celles et ceux qui, clairement, doivent expier dans leur corps une faute originelle ? Pensons à cet égard, au hasard, à une société où la culpabilité est érigée en dogme, comme la société catholique, dont les représentants "choisissent" l'abstinence sexuelle, et de se demander alors s'il n'y aurait pas là quelque pathologie sous jacente ? Et toujours cette frontière insaisissable entre ce qui relève d'un consentement éclairé, accordé à un individu ou à un groupe, et l'emprise mortifère par laquelle on est aspiré, grignotant celles de nos défenses trop fragiles qui nous laissent à merci, ou nous permettent de créer du symptôme auquel on s'accroche.

 

En fait, d'évoquer une possible pathologie suppose qu'il y est quelque chose à guérir, quelque chose qui entrave le développement de l'être dans son être, qui ne lui laisse de choix que ceux tendant à la morbidité ; c'est le renoncement d'Eros, c'est-à-dire une amputation mortifère de la subjectivité.  En somme, nous pourrions dire que ce qui relève concrètement de la destruction du vivant, en soi ou en l'autre, est pathologique. Pour autant, là encore, ça résiste, car que veut dire "détruire concrètement le vivant" ? Ainsi, entre deux personnes, nous qualifions la relation d'objectale, ce qui en matière de sexualité prend tout son sens. Il y a donc un sujet, nous même, et un objet, notre partenaire de jeu, auquel nous accordons la faculté de réceptionner notre désir et, par là même, de nous procurer satisfaction. Bien entendu, il y a interaction, l'objet n'est pas neutre, sans quoi il n'existerait pas. Ici, nous n'entrerons pas dans les subtilités que recouvre le concept de relation d'objet, pour l'entendre au sens commun, celui de l'objet en tant que chose. Certes, la psychanalyse nous dit de ne pas faire ce genre de confusion, l'objet psychanalytique concernant la vie fantasmatique du sujet ; ce à quoi je répondrais que la chose aussi concerne la vie fantasmatique du sujet, sans quoi elle n'intègrerait pas notre réalité. Cela pour dire que tôt ou tard, quel que soi la durée où s'étend la relation sexuelle, au moins pour que la jouissance parvienne à son dénouement, nous régressons l'autre au statut de chose ; il n'est plus l'être aimé, dans le meilleur des cas, mais un joli morceau de viande dont les chaudes palpitations sont l'exutoire de notre désir. De cela il n'y a rien de plus normal. Disons que le hors limite que suppose l'orgasme nous amène à nous séparer temporairement de la réalité de l'objet pour rejoindre au réel du fantasme. Je dirais même que d'accepter la réciprocité de ce jeu en est la condition. De sorte que nous restons là dans une logique d'échange fondé sur la confiance, et ce au plus intime. Cela dit, nous voyons qu'au moment où notre partenaire, l'objet élu, devient "sex toy", la chose élue, c'est bien d'avoir refoulé son être, de lui ôter sa substance psychique pour n'en conserver que la chair. Or, je crois qu'il n'est pas abusif de dire que quelque soit la durée où notre fantasme prend corps, si minime soit-elle, qu'il s'agit bien d'une destruction concrète du vivant en l'autre. Mais redisons le bien, il s'agit là d'un jeu, mais d'un jeu en prise directe avec la réalité des amants, ou, plus exactement, où le réel de l'un vient percuter la réalité de l'autre, et que ce choc ne soit jamais anodin. C'est d'ailleurs, je crois, de se protéger du choc en question que l'on peut comprendre le désir de parvenir ensemble à l'orgasme, désir que l'on habille généralement du charmant prétexte d'une rencontre fusionnelle dans la jouissance. Cela permet aussi de "redescendre sur terre" à peu près de concert, de se reglisser l'un l'autre dans du fantasme entendable, regardable, mais, surtout, dans un fantasme tendre où l'on peut se réassurer de la réalité, se réconforter après cette confrontation au réel,  en nous et en l'autre.

 

En fait, ce que l'on entend par "faire l'amour" est l'ensemble de ce processus dont le noyau est le choc, tant désiré que destabilisant, de la rencontre au réel de la jouissance. Cela va donc des préliminaires, la préparation au choc, jusque aux câlins d'après, retourner à la réalité, ce qui n'est pas toujours aisé. Il s'agit par conséquent d'un voyage à deux où l'on parviendra seul au but en détruisant l'autre, mais pour le faire renaître grandi d'avoir été le corps de notre fantasme, tout en renouant, bien sur, à la frustration de cette impossible rencontre  entre réel et réalité. Nous voyons donc bien qu'il s'agit là d'un jeu, convoquant créativité et toute puissance dans un au-delà de la réalité.

 

Jusque là, nous pouvons dire que nous sommes dans le normal, ce qui, au passage, laisse entendre qu'un impossible de la jouissance, qu'il se manifeste sous forme de frigidité ou d'éjaculation précoce, relève du pathologique. Toutefois, notons qu'il faut être au moins deux pour jouer, et que l'éventuelle pathologie n'est pas forcément chez qui l'on puisse de prime abord la supposer. Autrement dit, l'impossible de l'un peut tout à fait être le symptôme de l'autre. Après, reste à savoir de quel autre il s'agit, et pas nécessairement l'autre en présence. Et puis, ne pas parvenir à l'orgasme à chaque fois n'a rien de pathologique en soi, chez l'un comme chez l'autre.

 

Mais revenons à cette frontière supposée entre normal et pathologique. Nous avons vu que de chosifier l'autre par le fantasme est on ne peut plus normal, du moins dans la limite du raisonnable, et que ledit raisonnable l'est un peu moins lorsque la sensualité rejoint l'alcôve. Se pose alors la question de situer cette limite du raisonnable, qui de plus n'est pas la même pour chacun. Autrement dit, y a-t-il des fantasmes pathologiques, hors du raisonnable, des fantasmes qui tendent à une destruction concrète, avec conséquences, mais sans passage à l'acte ? L'un des moyens de se protéger partiellement de cette destruction est donc que chacun vive ensemble son orgasme. Par contre, si l'on ne parvient, ou ne souhaitent conjuguer nos extases, pour quelque raison que ce soi, pathologique ou non, force nous sera de constater que la montée au pinacle de notre partenaire, où nous sommes l'escabeau, est une expérience pour le moins intense. Quel que soit l'agrément, ou non d'ailleurs, que nous procure ladite montée extatique, cela nous renvoie nécessairement, consciemment ou non, à notre statut de chose, de viande pourrait-on dire. Ici, chacun fera le compte de ses expériences, agréables ou non, qu'elles soient de sublimité ou de rejet, nous sommes dans le singulier. Cela étant, le trait commun est que nous nous trouvons en position d'être le corps du fantasme de l'autre, et que si ce fantasme est de destruction, je ne vois pas comment nous pourrions y échapper. Malgré tout, nous restons dans une dynamique de jeu, c'est-à-dire où chacun participe à la création d'un espace intermédiaire, et que c'est en cet endroit qu'aura lieu l'éventuelle destruction. Mais peut-on en sortir indemne à tous les coups, quitter le jeu et reprendre ses billes ? Si dans la majorité des cas nous pouvons répondre oui, on en sort entier, et même d'une relation grandie par ce partage du don de soi, quant bien même ne s'agit-il que d'un prêt, et de la gratitude complice que cela implique, je crois cependant que cette destruction, tout autant concrète que fantasmatique, n'est pas toujours sans conséquences dommageables. De reprendre la métaphore des billes que l'on retrouve après le jeu, celles-ci resterons malgré tout le témoin qui nous parlera de la partie qui s'est déroulée, et qu'elles nous renvoient ainsi au massacre dont nous fumes victime consentante dans le jeu. S'il ne s'agit que de billes, quoi qu'il nous en coûte, on peut toujours s'en débarrasser, les oublier et passer à un autre jeu plus gratifiant, les osselets par exemple, mais l'on ne se débarrasse pas de son corps, où les billes et les osselets forment un tout, et que celui-ci reste le témoin de notre défaite, ce qui en terme d'image de soi n'est pas très bon, et pour le coup destructeur. Partant, je crois que l'on peut qualifier de pathologique le fantasme qui permet d'induire ce sentiment de défaite chez l'autre, de salissure, ou dont c'est le but implicite, alors même qu'il n'y a aucun passage à l'acte, sinon celui d'une étreinte dite normale. Mais il y a plus pernicieux, lorsque la salissure est déjà inscrite en soi, et que l'on délègue à l'autre le pouvoir de la raviver. Là encore, nul passage à l'acte, juste une relation sexuelle soutenue par un  fantasme pathologique qui conduit à sa propre destruction.

 

Là, nous étions à la frontière, où l'on détruit sans vraiment détruire tout en détruisant, où les conséquences, heureuses ou non, après tout il peut être des destructions salutaires, où les conséquences donc, se mesurent dans l'interaction des subjectivités, dans leur cohabitation dirait notre ami le crapaud. Freud prétendait que le névrosé rêve de perversion, mais en soulignant bien l'impossible du passage à l'acte, n'est pas pervers qui veut. Pour autant, lorsque le rêve de l'un coïncide au désir de l'autre, quel que soit la nature des subjectivités en présence, si le produit de cette rencontre peut conduire à une certaine harmonie qu'il ne nous appartient pas de juger dans sa forme, répétons qu'il est aussi des rêves qui peuvent détruire. Quant à l'authentique pervers, il est la figure emblématique de la destructivité mise en acte, où nous distinguerons donc perversité et perversion, cette dernière se situant résolument du coté du pathologique, alors que la perversité, elle, demeure sur la frontière avec le normal, malgré quelques éventuels dérapages.

 

Pour finir, disons que d'associer la sexualité avec le normal et le pathologique est un jeu bien difficile. Ici, nous sommes au cœur même de la vie, où les anges côtoient les démons, dans le partage, le don et la possession, où le réel bouscule la réalité, balayant par là même les notions éminemment symboliques de normal et pathologique... nous sommes dans le vif ! Et si tel ne peut être le cas, probablement, pour le coup, y a-t-il pathologie. De cela, je n'ai pas assez insisté sur la notion de confiance qu'implique le fait d'entrer à deux dans le vif en question, confiance sans laquelle le jeu ne pourra parvenir à son terme, c'est-à-dire d'en oublier les règles. Mais attention, confiance ne veut pas dire aveuglement. Cette confiance s'acquière très tôt dans les processus de maturation chez l'enfant, et s'il y a défaillance, la sexualité risque alors de se contenter, au mieux, d'un bien tristement normal, jusqu'à disparaître. En tel cas, je ne sais pas si la chose est pathologique, mais ce dont je suis sur c'est qu'elle n'est pas normale. Et enfin, de respecter les singularités de chacun, et notamment en matière de sexualité, dans le vif donc, la philosophe et psychanalyste Dominique Bourdin synthétise la normalité chez l'humain en cette juste formule :"la norme, c'est l'écart à la norme", sans quoi, gare à la "normopathie sexuelle", affligeante s'il en est.

 

                                                                                                                                    GG

 

      -  Un livre indispensable et accessible :

      Dominique Bourdin - Les jeux du normal et du pathologique - Armand Colin (Cursus) - Paris 2002


 


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                 Avant tout, de ne pas nous égarer dans l'impasse de ce genre de question : l'amour, le Grand, ne serait-il qu'un beau concept soutenu par l'air du temps, auquel l'on adhèrerait pour agrémenter notre triste réalité ? Ne s'agirait-il alors que de la géniale invention de quelque poète libidineux cherchant à se faire reluire la testostérone pour séduire la dame ? Répondons sans détour ni ambiguïté : oui ! L'amour, précédé de l'adjectif grand, l'amour romantique, existe bel et bien, et cela depuis la nuit des temps. Et s'il nous faut chercher de l'universel dans l'humain, nous le trouverons ici, comme nous l'indique l'ethnologie, dans le sentiment amoureux, entre autre.
                Régulièrement, l'on voit arriver des thèses comme quoi l'amour serait une construction culturelle, que par le passé l'on ne faisait pas si grand cas de nos pulsions érotomanes, oubliant par là même les mythes, contes, poèmes, chansons d'amour qui jalonnent l'histoire, voire qui la font. Ceci étant, si l'amour est une constante de la condition humaine, plus ou moins canalisée selon les époques, lesdites thèses affirmant l'inverse sont tout aussi récurrentes. Citons pour exemple La Rochefoucauld, au dix septième siècle, disant : «il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux, s'il n'avaient jamais entendus parler de l'amour.» En somme, ce qui pose problème, ce n'est pas tant l'amour que la manière dont nous l'habillons, que la culture dont nous l'enveloppons, grande ou petite, jusqu'à penser que l'amour ne soit qu'une idée romantique, une manière de se chatouiller l'hormone avec de jolis mots, ceux des autres, c'est-à-dire à petit prix, sorte de transcendance ménagère pourrait-on dire. Or, justement, s'il nous fallait confirmation du sentiment amoureux, nous la trouverions ici, dans cette foison de mots, dans cette débauche de signifiants s'acharnant à pénétrer le réel de notre émoi, en vain et toujours plus, écrin de l'informulable.
                Au fond, ce qui gène La Rochefoucauld et consort, c'est que tout un chacun, le tout venant, le commun, en appelle à l'autre pour symboliser le fondement du désir en soi, l'amour, et qu'il nous transforme ça en une bluette à deux sous (deux sous chics) par laquelle il s'autorise au rêve de sa nature, jusqu'à y accéder. En bref, que le vulgaire s'empare du magique. D'aucuns parleront d'illusion, alors qu'il s'agit de desserrer le carcan social qui s'évertue de contraindre le désir dans ce qu'il a de plus singulier, de contre-productif, et par lequel l'amoureux se place hors de contrôle du groupe. Le pouvoir, qu'il soit religieux ou laïque, n'aime pas l'amour, ça fait désordre et éparpille les ouailles. Partant, qui aime le pouvoir, l'ordre, la religion, se méfie de l'amour, du moins chez les autres. Ce n'est pas par hasard si les anarchistes, ennemis de l'état et de la superstition divine, ont pour hymnes des chansons d'amour, paradoxe d'une doctrine prônant l'ordre le plus rigoureux, celui de l'autogestion, du collectif, et dont l'idéal est "l'Unique". Mais de revenir à notre rêve d'amour, quelle différence, sur le fond, hors le style, entre Mme Michu sublimant son désir dans la collection Harlequin et, Aragon, recouvrant son homosexualité des yeux d'Elsa ? Je n'en vois pas, l'un et l'autre essayant à leur manière de donner corps à leur désir, d'habiller l'Eros en eux afin de le laisser sortir au grand jour, décemment, de le contraindre aux règles de l'art plutôt que de le refouler. C'est que ça pousse derrière, et que notre petit archer est puissant.
                Partant, de répondre à la question "pourquoi l'amour", disons simplement qu'il s'agit de notre nature, et que l'on n'échappe pas à sa nature, sinon par la culture, familiale ou autre, soutenue par un air du temps nous délivrant son mode d'emploi concernant la gestion du réel en nous, en l'occurrence l'amour. Nous sommes là dans la dualité de l'instinct et de l'inconscient, d'un patrimoine génétique qui fait de nous des bêtes d'amour et, de l'empreinte culturelle qui nous fait sujets sociaux, dualité du réel et de la réalité, de la machine désirante et du flux désirant. Aussi, me permettrais-je de reformuler la question "pourquoi l'amour ?", laissant penser que si la réponse ne nous convient pas l'on puisse évacuer notre joli concept, en cette autre ci "comment l'amour ?", levant toute ambiguïté quant au réel de notre émoi, quant bien même l'envelopperions-nous de culture, c'est-à-dire du désir de l'autre, notre inconscient. Remarquons tout de même que si l'on fait reproche à la culture ambiante de nous vendre du sentiment bon marché, que l'autre pan de cette même culture s'acharne à démontrer l'incongruité dudit sentiment. En somme, chacun peut faire son marché au gré de ses moyens et de ses nécessités, qu'elles soient de refoulement ou d'exubérance, l'étal est bien garni.
                A présent, regardons la bête qui, croit-on, sommeil en chacun, alors qu'elle est bien réveillée, et que ce n'est pas une muselière culturelle, dite surmoi, "instance obscène et féroce" selon Lacan, qui empêche l'amour de frapper à la porte de notre conscience, voire de l'enfoncer. Donc, regardons du coté de l'être, de la machine désirante, ce qu'en disent la psychologie évolutionniste et les neurosciences. Ici, le sujet, effet du langage, n'a que peu de place, c'est de la machine dont il est question. Nous ne somme pas dans le singulier, mais dans le général ; on nous parle de l'espèce, de l'humain, et que celui-ci s'accommode très bien des petites cases dans lesquelles sont étiquettées ses comportements. Certes, à y regarder de près, c'est-à-dire de notre position de sujet, ça ne rentre jamais tout à fait, ça déborde, ça flotte, ça s'échappe de la statistique. Cela étant, la psychanalyse aussi s'adonne au classement, cherche et trouve des méthodes, des systèmes, quant bien même résiste-t-elle encore à l'idée de science, même molle. Ici, la dualité est celle de l'inconscient cognitif et de l'inconscient freudien.
                Prenons l'exemple des critères de sélection homme- femme. Le psychologue américain David Buss, suite à une énorme enquête portant sur toute sorte de cultures à travers la planète, a mis en évidence ce que la sagesse populaire savait déjà, que les femmes accordent plus d'importance aux marqueurs sociaux, réussite sociale, ou potentialité chez l'homme d'assurer à sa compagne une place de choix dans leur environnement, alors que les hommes privilégient les critères physiques laissant supposer que madame soit une mère féconde, jeunesse, poitrine conséquente, rapport de la taille et des hanches, etc... Evidemment, de regarder l'histoire de chacun, il semble difficile de s'inclure dans ce genre de statistique. Pour autant, nous savons bien qu'hommes et femmes ne s'attachent pas aux mêmes signifiants pour choisir leur partenaire, qu'un même mot, dans la bouche de l'une ou de l'un, ne recouvre pas la même réalité. Ainsi, le terme beauté, lorsqu'il concerne la plastique des corps, est généralement associé pour les femmes à l'idée de performance physique, force, souplesse, puissance, c'est-à-dire aptitude à se jouer des obstacles ; alors que pour les hommes, l'idée de beauté plastique est directement rattachée à la sexualité, poitrine, hanche, etc., autrement dit, à la fécondité. Pas étonnant qu'hommes et femmes aient du mal à se comprendre.
                Pour ce qui est de l'amour proprement dit, de suivre notre logique évolutionniste sur les traces de la bête humaine, les neurosciences nous dévoilent de quelle manière l'humain est équipé, programmé, pour que l'émoi en question nous submerge. Sans entrer dans la complexité de la chose, citons pour exemple l'ocytocine, hormone de l'attachement, qui permet aux mammifères de tendance monogame, auxquels appartient le genre humain, de cimenter le couple lorsque le développement et l'éducation de la progéniture requièrent une double implication parentale, comme les soins maternels et la recherche de nourriture. J'aime bien, aussi, le fait qu'une baisse de la sérotonine, consécutive à la libération d'endorphines propre aux états amoureux, grâce à l'ocytocine, entre autre, que cette baisse de la sérotonine, donc, favorise les idées obsessionnelles, à savoir, de n'avoir plus qu'une chose en tête, comme par exemple de retrouver son pourvoyeur d'ocytocine. Disons simplement que l'amour, via les endorphines, est une drogue, donc entraînant un état de dépendance nécessaire à la survie de l'espèce, et qu'il est bien difficile de s'en passer, quant bien même serions-nous dans une époque, ou une doctrine qui en déconseille l'usage. En somme, l'évolution nous a équipés pour la recherche de notre dealer personnel, lui aussi consommateur. Sans doute est-ce pour cela que l'on parle de commerce sentimental.
                A présent, ayant vu que l'amour, génital comme dirait Freud, relève en amont d'une nécessité organique, revenons à l'aspect plus ou moins romantique de ce que je qualifierais de pulsion amoureuse, c'est-à-dire concernant notre réalité. Jusque alors il fut question d'instinct, du reflex animal visant à la perpétuation de l'espèce, mais l'amour tel que nous le connaissons, ou désirons le connaître, ne peut se circonscrire de cette manière, malgré la forme quelque peu sauvage de sa poussée. Aussi, suivrons-nous Robert Desnos (Robert le Diable) lorsque il dit « la reproduction est le propre de l'espèce, mais l'amour est le propre de l'individu ».
                Mais avant tout, finissons-en avec le vocable propre, « l'amour est le propre de ceci, le propre de cela », vocable dont le contraire, sale, est entendu de façon explicite, ou implicite, par les dogmes étatiques ou religieux visant tous à culpabiliser la brebis qui s'égare dans la contemplation béate de sa voisine, plutôt que de garder l'œil rivé sur l'horizon leader, le bouc. Là sont les fondements de notre culture, l'amour c'est sale, c'est un péché dont la nécessaire culpabilité ne pourra s'absoudre, se laver, que dans la confession, le repentir, la mortification. De plus, la chose sera encadrée par le mariage, c'est-à-dire par la loi du groupe, à vie, comme quoi « une fois ça va, mais que de nos égarements faudrait voir à pas trop abuser !» Par ailleurs, toute pratique déviante, autrement dit ne visant pas à la reproduction, à commencer par l'homosexualité, sale s'il en est, sera condamnée, etc... Parler ici du rapport qu'entretient la religion à l'amour est caricatural, mais il suffit de regarder le nombre d'états pour qui l'homosexualité est encore un délit, où le divorce relève du parcours du combattant, s'il n'est interdit. Quant aux idéologies prônant le retour à quelconque ordre moral, les deux mots étant pratiquement indissociables, elles sont toutes d'accord sur la question, l'amour doit être encadré, et l'on entendra de la loi comment s'y comporter. Donc, répétons-le, l'amour n'est pas une construction culturelle, une invention du poète, mais fut grandement victime, et l'est encore, au contraire, de déconstruction culturelle. A moins d'être en accord avec Deleuze prônant l'amour courtois, c'est-à-dire non consommable, comme étant la meilleure voix pour l'entretien du désir, disons-le, tant dans la métaphore que dans notre réalité, l'amour ça déborde, ça coule, ça suinte, ça gicle, y a de l'humeur, et que de s'y vautrer ne fait pas de nous des coupables, sales de surcroît. De plus, c'est le meilleur moyen pour se libérer du joug de l'institution, à moins, bien sûr, de sombrer dans le mariage. En somme, la déconstruction culturelle de l'amour est le fruit d'ambitions politiques ; du coup, sa reconstruction aussi... ou de l'amour en tant qu'idéologie, "peace and love". Cela étant, si mère Nature, donc, nous a programmés pour déborder le temps nécessaire à l'élevage, sinon l'élévation de la progéniture, comme le dit ce diable de Robert, l'amour concerne l'individu, et n'est donc pas qu'affaire d'ocytocine, qui au passage est une hormone propre. Autrement dit, nous, sujets humains, avons loisir d'accorder l'hormone à notre réalité, et, pourquoi pas, de construire une vie à deux, ou, plus exactement, à trois : deux individus plus l'entité couple. Là est l'opération magique de l'amour : un plus un égal trois, mais c'est une autre histoire, revenons-en à notre pulsion romantique.
                Evidemment, considérer l'amour dans sa version romantique en terme de pulsion peu sembler curieux. Pour beaucoup la pulsion n'est entendue que dans son aspect dynamique, incluant la notion de mouvement, on parle alors de motion pulsionnelle. Pour autant, Freud nous décrit la pulsion comme étant l'équivalent de ce qu'est pour le mystique l'énergie psychique, mais de nature totalement, radicalement immanente : «une source continue d'excitation provenant de l'intérieur de l'organisme». Nous retrouvons là nos hormones, là où Freud nous indique par son concept de libido que ce put être n'importe quelle partie du corps, devenant ainsi zone érogène. Nous voyons là la pertinence de son propos, puisque nous savons que de mettre en branle, si j'ose dire, certaines parties du corps, cela provoque de fortes sécrétions hormonales, et inversement. Ajoutons à cela, que l'humain, en tant que gros fétichiste polymorphe, peut effectivement habiller n'importe quelle zone corporelle de son manque, ou de son désir, au choix, et nous voila par conséquent en total accord avec Freud. Nous pouvons donc comparer notre pulsion, en l'occurrence amoureuse, à la forte poussée qu'exerce une masse d'eau, pourtant statique, en amont d'un barrage ; la source de la pulsion, pour nous corporelle, hormonale, étant alors la rivière qui alimente la retenue. Le barrage, lui, c'est la culture, le surmoi, la morale, l'éthique, en somme, le langage. Quant à l'objet qui nous permettra d'atteindre au but de la pulsion, c'est la commande pour ouvrir les vannes de notre barrage, là où tout est psychisme. Nous retrouvons donc cette imbrication du psychique et du somatique qui caractérise la pulsion, la poussée, et que l'amour m'en semble la plus belle illustration, sinon le paradigme.
                Par ailleurs, Freud nous montre que le but de la pulsion ne peut être atteint que de manière partielle, le lit de la rivière accueillant notre flux impétueux n'étant jamais réellement approprié à notre débit, ou, pour le dire autrement, que nos projections fantasmatiques soient inadéquates au réel de l'objet élu. Plus simplement, il n'est pas de lieu pour accueillir le contenu d'un barrage, sous peine de destruction. Lacan illustrera ce mouvement pulsionnel comme accomplissant une boucle. Après avoir fait le tour de l'objet, ne parvenant à son but, celui d'une décharge totale de la tension, notre motion revient à la source, réalimentant ainsi la pulsion. Mais c'est Nasio, je crois, qui synthétise au mieux le mouvement : «la présence symbolique de l'aimé dans mon inconscient est un rythme», ce que constatent tous les amoureux, que leur émoi n'est pas un long fleuve tranquille, mais une alternance de crues et de replis qui s'organisent dans le symbolique, dans l'échange, et ses impasses.
                Arrivant au terme de cette introduction au débat, je me sens en parfaite harmonie avec le sujet, c'est-à-dire frustré, n'ayant rien dit, ou si peu, justement, de cette condition à l'amour qu'est la frustration, tant cause que conséquence. Mais aussi, et surtout, de l'aspect éminemment singulier de l'amour, tel que chacun le vivons, débordant des cases où s'étiquettent nos comportements, domaine chaotique de la psychanalyse. Faut dire que cette dernière tourne autour du pot, ce qui d'ailleurs illustre assez bien le rapport du symbolique au réel, sexualité à tous les étages, amour de transfert, amour génital, amour maternel, et quasiment rien de l'amour sans adjectif ; alors même qu'il est possible d'avoir une lecture de la psychanalyse comme ne parlant que d'amour.
                Enfin, lors de l'énoncé du sujet, "pourquoi l'amour", voté à la majorité, deux réponses des plus pertinentes sont venues de l'assemblée : «pourquoi pas ?» et «parce qu'on se fait chier !». A la première je réponds déconstruction culturelle. Quant à la seconde, qui j'espère lancera le débat, nous voyons dans la crudité de cette réponse, sinon sa cruauté, son ironie, humour défait, mais aussi de son indéniable vérité, "sans amour on se fait chier", que de contenir la pulsion, de la refouler, cela génère du symptôme, désoeuvrement ou autre. Peut-être pourrions-nous commencer par là, des éventuelles conséquences d'une absence d'amour, tant chez l'enfant que chez l'adulte. Et d'espérer que l'on ne s'ennui pas, en tout bien tout honneur, proprement s'entend...

 

                                                                                                                                                               GG


Lien :
Une interview de J A Miller (héritier de Lacan) : "La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l'amour ?", dont voici les derniers mots : « L'amour, c'est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n'existe pas. »
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          « Miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle?»  Voilà ce que la reine, marâtre de Blanche Neige, demande chaque matin au cadre d’ébène abritant son double spéculaire, son image dans le miroir. Et ce dernier de lui répondre que oui, elle est la plus belle, jusqu’à cette aube fatidique où le miroir lui révèlera, probablement sous quelque ride, que dorénavant Blanche Neige la surpasse en beauté.

           Déjà, l’on peut s’interroger quant à la santé mentale de cette femme, reine de son état, qui entend des voix en provenance de son reflet. Ou bien, de se dire que les frères Grimm, auteurs du conte, furent interpellés par cette forte propension féminine, mais aussi masculine, alors plus discrète, presque honteuse, de scruter le miroir pour traquer la ride précoce, la disgrâce invisible au commun, le marqueur signifiant l’écart entre l’image idéale de soi et la réalité d’un miroir qui parait-il ne ment pas, et ce, jusqu’à l’obsession, jusqu’à s’en rendre malade, ou de réveiller la folie. Peut-être, aussi, que les frère Grimm, agacés d’une compagne, voire d’une mère les vampirisant de son image, ont-ils vu du miroir le reflet d’une féminité qu’ils ont rangés en deux catégories: la mère, la méchante, mère illégitime, de pourpre vêtue, pour ainsi dire déesse des enfers, sensuelle et impure, prête à tuer la relève pour préserver une image fantasmée, et, à l’opposé, Blanche Neige, immaculée, belle, naïve, ignorant le mal, vierge comme il se doit et victime en puissance, mais que l’amour, incarné par la version masculine de cet autre niais, le Prince Charmant, sauvera du funeste destin ensommeillé que lui réservait la vielle, la sournoise, sa marâtre. Comme quoi, Blanche Neige, qui se soucie de son image comme de son dernier flocon, de même que le riche pour qui l’argent n’a pas d’importance, verra donc son capital, pour l’heure endormi, sublimé malgré elle par qui su en toute bienséance convoiter ledit capital. Moralité: si tu veux réussir en amour, ne t’occupe pas de ton image, les sept nains s’en chargent, et dors en attendant le Prince Charmant, sans quoi, tu finiras comme la vielle, acariâtre et seule. Quant au garçon, il lui suffit de cueillir la belle dans son sommeil, en toute innocence bien sur, la noblesse de cœur étant son principal avantage, et non pas son fier destrier, la Porsche garée au pied du cercueil de verre. En somme, pour les frères Grimm, le miroir est l’ennemi du bien, ou, plus exactement, la recherche dans le miroir d’une quelconque vérité sur soi, nécessairement désagréable, conduit à sa propre destruction via l’incontournable meurtre du semblable, celui qui incarne cette pureté dont la fuite nous est insupportable.

          Evidemment, ce conte est une métaphore, c’est de beauté intérieure dont il est question, celle de l’âme, celle du fond du miroir, et nul n’y échappe, pas même Dorian Gray. Ceci étant, revenons au début de l’histoire, cette fois la notre, celle du rapport que nous entretenons au miroir, où nous verrons que ce n’est pas le miroir qui parle, mais l’Autre, celles et ceux qui nous disent quoi y voir, de maman à cet air du temps prescripteur de la "bonne image". Disons aussi qu’image de soi et estime de soi sont ici pratiquement synonymes, l’action d’estimer étant de mesurer approximativement une valeur, quantitativement ou qualitativement, c'est-à-dire de l’apprécier subjectivement, en l’occurrence d’évaluer une image, la notre. Ainsi, l’estime de soi est-elle l’appréciation subjective de l’image que l’on se fait de nous même, dont le décalage d’avec la réalité du miroir nous interpelle, nous parle. Quant à l’image en général, il en est de deux sortes: celles qui génèrent en nous une émotion, devenant ainsi réalité, et celles qui nous laissent indifférents, conservant leur statut réel. Or, il n’y à rien de plus subjectif qu’une émotion, qu’une perception passée au filtre de notre vécu, que de regarder une image ainsi déformée par notre histoire, et s’il est une image émotionnellement investie, qui justement jalonne notre parcours, qui en est même à l’origine, celle de la conscience, celle de notre accès au symbolique, la perception qui permet notre passage du statut d’être à celui de sujet, celle qui nous unifie, cette perception entièrement faite d’émotion, c’est justement celle de la reconnaissance de notre image, enfant, dans le miroir. Mais alors, que faire de cette image que l’on découvre, parlée depuis si longtemps, par les parents, l’entourage, la société, cette image de soi, estimée par les autres, reconnue par eux en tant qu’entité et qui s’impose dorénavant à nous? De sorte que lorsque nous reconnaissons notre image, c’est de l’histoire des autres dont elle est chargée, c’est leur estimation qui lui donne sens. En fait, notre histoire n’a pas de début, ou se perd dans la nuit des temps, dans l’histoire de l’histoire de l’Autre. Celà étant, de ce que l’on considère malgré tout comme le début, quant bien même serait-ce abusif, c’est dans le regard de qui détient la fonction maternelle que le jeune enfant évaluera ce que l’on estime de lui, expérience originelle de ce que l’on nomme estime de soi, filtre émotionnel, induit, déterminant la couleur, le caractère de l’image de soi.

          Imaginons un enfant particulièrement doué, naturellement intelligent, beau de surcroît, à qui l’entourage martèle qu’il est le dernier des crétins et dont la laideur confine au dégoût, que verra t-il dans la glace? sinon l’image de sa médiocrité. A l’inverse, si on entretient le gnome vulgus dans l’idée qu’il soit surdoué, si maman, béate d’admiration, incruste dans le miroir l’image d’un enfant particulièrement performant, hors du commun, nous en viendrons tôt ou tard à cet aphorisme d’Audiard: "les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît"; ceci nous conduisant à cette notion voisine, la confiance en soi.

          Bien entendu, il s’agit là de caricature, rien n’est jamais si net, ou pas souvent, ou bien faut-il y ajouter beaucoup d’éléments, à commencer par le fait que le miroir n’abrite pas que le regard de maman, loin s’en faut. D’autre part, il est normal que chaque enfant voit dans les yeux de sa mère, miroir originel, son inestimable valeur, l’amour qu’il ne peut que susciter, les autres, le monde, les contingences, se chargeant de ramener cela à un juste niveau; c’est aussi l’abandon de la toute puissance, puis, l’intégration du principe de réalité… si tout va bien.

          La confiance dont nous parlons ici, primordiale, est celle décrite par Winnicott lorsque le bébé ayant intégré l’image d’une mère "suffisamment bonne", c'est-à-dire une image bienveillante, protectrice, autorisant la confiance en reconnaissant la valeur de son rejeton, permet à ce dernier d’entrer dans le champ de "l’expérience culturelle", celle du jeu, de la créativité, seul, sans maman, son image intériorisée palliant à son absence. Comme quoi, d’oser n’est pas l’apanage de ceux dont Audiard savoure la déconcertante bravoure, mais dépend de l’élaboration de cette sécurité interne, de notre "mère intérieure" dirait Winnicott. Ici, nous pouvons parler de mère symbolique, puisque elle aussi nous parle, dans le miroir. En somme, si le père symbolique nous transmet la loi, la mère symbolique, elle, en nous permettant d’accéder à la confiance en soi, nous autorise la transgression (1). Ainsi, image de soi, estime de soi, confiance en soi, sont-elles intimement liées, puisant leur substance dans le regard de l’Autre, dans ce miroir qui nous parle, et que nous interrogeons. Par conséquent, lorsque nous voyons, et imaginons notre image dans le champ de notre subjectivité, notre estimation dépendra t-elle autant de l’appréciation de notre mère intérieure que, conséquemment, de la confiance dont nous disposons à notre endroit et, surtout, à notre envers, ce que le miroir nous cache. Ceci pour insister de ce que l’image de soi est une construction, une fiction devenue réalité, réalité que l’Autre et nous même travaillons à chaque passage devant la glace, ou devant un regard, c’est pareil.

          Jusqu’à présent, de bien comprendre la charge émotionnelle dont notre image est et restera enveloppée, en en déformant les contours réels pour devenir notre réalité, nous sommes restés aux premiers temps de ce que Henri Wallon nomma "stade du miroir", reprit ensuite par Lacan, dont l’incontournable pensée se déploiera à partir dudit stade. Puis, Winnicott, tout aussi incontournable, pour qui le visage de la mère est le premier miroir, faisant ainsi le lien, pour ce qui nous intéresse, nous, adultes, s’interrogeant sur notre image, celle que l’on voit, que l’on parle, que l’on imagine, que l’on propose à l’autre, qu’il nous renvoit, la sienne aussi, chargée de tant d’inconnu, nous en venons donc aux conceptions de Françoise Dolto qui, je crois, complètent les précédentes, particulièrement celles de Winnicott qu’elles me semble prolonger. Pour Dolto, le moment crucial du rapport à notre image se situe plus tardivement, vers deux ans et demi, trois ans, et constitue une véritable épreuve pour l’enfant, une rupture. Certes, notre histoire s’écrit d’épreuves en ruptures, mais celle dont il est question à présent marque le début de ce dans quoi, adulte, nous évoluerons: le paraître. Ce passage douloureux est en effet le moment où s’impose à l’enfant la différence entre l’image perçue et sa réalité de sujet, le moment où il verra que l’image habitant le miroir ce n’est pas lui, mais un reflet, une apparence qui ne peut rendre compte de sa globalité, juste un masque, du paraître. Dorénavant, délaissant le réel en lui, c’est de son apparence que l’enfant jouera, au détriment d’une vie intérieure que le miroir ne peut transcrire, que l’on ne peut voir. Ici, de revenir à l’outillage lacanien, nous pouvons dire que le stade du miroir version Dolto c’est la découverte par l’enfant de l’objet a, c'est-à-dire du trou dans le miroir, dans le regard de l’autre, c’est d’être acculé à cette évidence que le désir, l’inconscient, la pulsion, le fantasme, tout ça n’a pas d’image, et que notre masque, dans le miroir, celui des autres aussi, est du domaine du par-être, une carapace plus ou moins malléable qui ne laisse filtrer de notre intégrité, désormais emprisonnée, ou protégée, que l’apparence de notre désir. Notre corps devient ainsi l’outil pour parler de soi aux autres, outil de séduction, outil permettant la mise au jour du symptôme tout en protégeant son origine, voire constitution d’un faux-moi, outil-corps de toutes les victoires et de toutes les défaites, de nos doutes aussi.

          De revenir à l’exemple des deux enfants, l’un dévalorisé, fracassé, en qui le miroir-mère incrusta l’image de sa valeur négative, où puisera t-il suffisamment de confiance en lui pour voir, imaginer, dans son double spéculaire une autre réalité, et de s’y conformer? C’est cela le travail de résilience dont nous parle Cyrulnik, modifier la lecture de notre image, travailler le masque. Donc, si notre psychisme, l’image que l’on a de soi, modèle notre corps, nos attitudes, nos mimiques, l’inverse est tout aussi vrai, que la perception de notre réalité spéculaire, celle du miroir, modèle à son tour notre psychisme. De sorte que nous fabriquons l’image qui nous fabrique ou, plus exactement, nous fabriquons l’image que l’Autre fabrique de nous. Partant, de s’appuyer sur ma conception du symbolique, de l’imaginaire et du réel, nous pourrions décrire le mouvement ainsi: le discours de l’autre (symbolique) façonne l’image de soi (imaginaire) qui s’inscrit dans l’inconscient (réel), d’où l’assertion de Lacan: «L’inconscient du sujet c’est le discours de l’autre», puis, au gré de ses nécessités, l’inconscient retravaille l’image que nous pourrons alors interpréter symboliquement, sans contact entre réel et symbolique, l’imaginaire, central, faisant le lien. Nous voyons donc que le seul endroit du circuit où il nous soit possible d’intervenir, c’est celui du registre symbolique, le langage, celui là même par lequel l’Autre façonne notre âme. Si j’emploie le mot âme, outre le bel aspect du signifiant, c’est de faire référence à Spinoza pour qui «l’âme est l’idée du corps». De là nous pouvons entrer dans le paradoxe de la résilience, ou, tout simplement, de comment dire moi alors que "je est un autre"? En effet, le résilient est celui qui devra trouver suffisamment de confiance en lui, dans sa "zone bonne image", afin de modifier sa perception du discours de l’autre par l’effet miroir de son propre discours. En somme, le résilient doit recréer le miroir afin d’élaborer la sécurité interne qui jusque alors lui faisait défaut, sécurité sans laquelle l’image de soi restera négative. Nous sommes donc là devant ce paradoxe, que pour ré-estimer notre image nous devions créer à partir de la chose à créer. Ceci étant, beaucoup y parviennent, sans que l’on sache vraiment pourquoi, du moins, sans que l’on sache pourquoi de deux sujets ayant à peu près la même histoire, l’un y parviendra et l’autre non. Ce que l’on sait, par contre, c’est que le résilient devra trouver l’objet lui donnant le sentiment que de son image quelque chose est bon. Cyrulnik parle d’un "tuteur de résilience", que nous pourrions nommer "miroir suffisamment bon". Ce peut être sa voisine, le facteur, un psy, ou bien l’art, le sport, etc. En tous les cas, quelque soit le support théorique de l’analyste ou du thérapeute, tous s’accordent pour dire, justement, que c’est affaire de langage. De Freud à Dolto, de Lacan à Cyrulnik en passant par Winnicott, de travailler son image, de réécrire son auto-fiction, dépend de la manière dont nous parvenons à socialiser notre discours, à imprimer notre langage dans le miroir. Dans le genre thérapeute improvisé, je pense à De Gaulle, insufflant d’un coup de la bonne image à des milliers de personnes avec son «Je vous ai compris!», confirmant ainsi à chacun la justesse et le bien-fondé de son discours, de son image. Demeurons cependant prudents avec les gourous qui renarcissisent à tout va, politique ou autre. Chez l’analyste c’est encore mieux, puisque derrière le silence de ce dernier (sujet supposé savoir), le "je vous ai compris" est implicite et permanent. Si en plus il fait «hum hum!» au bon moment, la fameuse scansion, transfert aidant, quel retour d’image! plus fort que De Gaulle!

          Pour finir, laissons de coté l’exemple de l’autre enfant dont l’image de soi n’est pas un problème, mais plutôt une source d’inspiration sans fond pour qui, à l’instar d’Audiard, se délecte des aberrations flamboyantes de la nature humaine. De plus, nul doute que l’enfant en question trouve sa voie, probablement en tant que chef d’escadrille. Mais ne soyons pas pessimiste, la résilience passera peut-être par là. Donc, de finir par là où nous avons commencé, Blanche Neige et sa marâtre, deux femmes des plus jolies, l’une niaise et l’autre méchante, disons tout d’abord, contre les frères Grimm, que le beau n’est pas l’ennemi du bien, mais, surtout, dans un pur souci d’équité visant à réhabiliter les moches, ce qui vaut aussi pour les garçons, rappelons qu’il est aussi des contes, Shrek par exemple, où la noblesse d’âme transcende ce qui de prime abord pu sembler disgracieux. Disons le! La petite ogresse toute verte et bien en chair, copine de Shrek, est nettement plus désirable que Blanche Neige la fadasse, et cela ne tient qu’à une chose: le discours, le discours qui nous les présente, qui soutient leur image. En somme, la beauté, l’idée de la beauté, extérieure ou intérieure, c’est du langage; à nous de savoir écouter. Toutefois, de ne pas sombrer dans l’angélisme, de dire que les masques ont leur revers, une petite citation de Lacan, pour la route: «Le sujet se présente comme autre qu’il n’est et ce qu’on lui donne à voir n’est pas ce qu’il veut voir». Autrement dit, qui sème le pastiche récolte la chimère, et non pas, qui aime le pastis barbote dans son verre… tout est affaire de langage.

 

(1)     Il est d’usage, en psychanalyse, de considérer le Père symbolique comme posant l’interdit de l’inceste. Bien entendu, la mère symbolique dont je parle n’autorise en rien cette transgression, et même, soutient la loi tout autant que le père.

            Ici, sans vergogne, je mêle psychanalyse et psychologie. Disons, pour plus de clarté, que nous aurions trois instances: une mère et un père symbolique, coté psychologie, et le Père symbolique de la psychanalyse, qu’il est alors plus commode de nommer l’Autre. En somme, l’instance féminine: la mère symbolique ; l’instance masculine: le père symbolique ; et Dieu le Père: l’Autre, qui est en chacun. Peut-être est-ce pour cette raison que certains esprits, disons mal informés, considère la psychanalyse comme une religion, ou juste ont-ils bien intégré le discours de leur autre.

                                                                                                                                                                
                                                                                                                                                                  GG

 

Un livre accessible :

J.D. Nasio – Mon corps et ses images – Payot – 2OO7




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              Le mal de vivre, belle métaphore, comme si la vie fut un organe, à l'instar du mal de dos, d'un mal de dent, etc., laissant entendre que si le mal ne fut pas trop incrusté l'on puisse soigner l'organe en question, s'agissant alors, pour nous, de trouver remède à la vie. Evidemment, de poser un diagnostic plus précis cela suppose de localiser et de déterminer le type d'affection, la vie n'est pas un organe que l'on remplace, que l'on arrache, ou que l'on masse. Pour preuve, ceux qui pensent qu'en "changeant de vie", de la déplacer en un autre endroit, ou de lui donner un statut différent, permettra d'améliorer, voire de guérir leur mal, ne mettent généralement pas longtemps pour s'apercevoir qu'à la douleur première s'ajoute celle de s'être mis le doigt dans l'œil, ce qui n'aide pas à améliorer une vision permettant de discerner la tranche de vie en souffrance, jusqu'à en déliter l'ensemble. Pour l'heure, et à ma connaissance, malgré d'incessantes tentatives, la greffe de vie n'est pas encore au point. Qu'en certains cas un climat plus sain puisse aider à soulager certaines douleurs existentielles, cela ne fait aucun doute, mais ça ne suffit pas, d'autant qu'une "vie pourrie" rendra malsain n'importe quel climat et, inversement, une vie saine, c'est-à-dire à peu près heureuse, assainira une atmosphère que d'aucuns purent juger malodorante.

              De cette observation, qu'un "changement" de vie n'en modifie pas le régime dépressionnaire, le climat, il devient légitime de penser que les conditions extérieures ne soient pas la cause du mal. Le mal de vivre est un état, enraciné, profondément, et de modifier notre environnement ne changera pas la teneur de l'affection, au mieux y jettera t-on un voile, fragile, qui ne mettra pas longtemps à se déchirer.

              Le mal de vivre c'est le mal de l'être, ce qui déjà se localise un peu mieux, bien que restant dans la métaphore. Bien sur, le milieu influe sur le sujet, deuil, amour, conditions matérielles de vie, et même la maladie, considérant que tout événement, intérieur ou extérieur, n'a de réalité que dans l'interprétation du fait. Donc, si le milieu peut altérer notre humeur, selon le ton de la lecture que nous en faisons, il ne modifiera pas notre nature, notre tempérament, même s'il l'occulte pour un temps. Or, le mal de vivre, comme la joie de vivre, renvoit à ce que nous appelons communément la nature du sujet. Au passage, nous distinguerons ici nature et structure, la structure étant immuable, la nature susceptible d'évoluer, histoire de garder un peu d'espoir. Et justement, la nature du sujet, son tempérament, c'est ça: là où d'aucuns en reviendront toujours à cette réalité, même tardivement, voulant que "tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir", d'autres, bien qu'ayant pu y croire quelques instants, resteront persuadés que le bonheur est à jamais consommé. Mais redisons le, notre nature, notre manière de regarder le monde, de l'interpréter, peut évoluer, d'autant qu'en chacun coexistent les deux tendances. Donc, quels que soient les événements, si nous connaissons tous la joie et la tristesse, le bonheur et le malheur, le mal de vivre est ailleurs, qui conditionne le regard, c'est-à-dire notre manière d'interpréter, de créer l'événement.

              A présent, de mieux définir notre mal, de resserrer la métaphore, nous pouvons dire que le mal de vivre, le mal de l'être, est en fait un mal de l'interprétation; autrement dit, le mal du sujet (le sujet étant effet du langage). Mais revenons un instant sur la notion d'événement, à savoir, de ce qui influe de manière aléatoire sur le cours de notre vie, celle la même qui a mal. Ainsi, lorsque le réel fait une irruption frappante dans notre vie, détournant le cours de notre réalité, brusquement, parfois cruellement, deux types d'irruptions dudit réel sont alors possibles: celles que nous parviendrons à plus ou moins symboliser, amortissant le choc par un rembourrage de signifiants que nous appellerons langage, et ces autres collisions avec le réel, conservant leur statut dans l'indicible, hors de tout scénario imaginaire et auquel le symbolique n'a du coup pas accès (1). Ces collisions resteront donc en l'état, réelles, obstruant, détournant le flux de notre réalité, mais inaccessibles à cette dernière. Le mal de vivre, autrement dit le mal de la réalité, cette chose en nous, incrustée tout au fond, qui nous donne l'impression que la vie même nous échappe, c'est cela, du réel, de l'indicible faisant barrage à notre flux désirant, un non-événement coincé quelque part qui nous empêche d'accéder à la totalité de notre présent, à la réalité, à la vie, à la créativité.

              Pour qu'événement il y ait, donc, celui-ci doit être interprété; autrement dit, le fait trouve sa réalité dans l'après-coup, il appartient au passé, à cette assise sur laquelle nous construisons, nous créons un présent décalé de l'instant: notre réalité. Le réel, lui, échappe à la temporalité, il est là, c'est tout, non plus dans un présent de l'après-coup, mais dans le présent tout court, et s'il prend trop de place, informulé, il gêne au processus de création qu'est notre lecture dudit réel, via l'imaginaire. Alors, de deux choses l'une: ou bien cette indisponibilité créative nous fait occulter tant bien que mal l'événement en devenir, pouvant aller jusqu'au déni, ou bien, mal amorti par une interprétation atrophiée, biaisée, celui-ci (alors non-événement) conserve un statut réel à peine soutenu par un imaginaire en lutte auquel le symbolique tentera maladroitement de venir en aide. Peut-être faut-il voir de cela l'origine de l'art, et plus particulièrement la poésie. Ce qu'alors nous prendrions pour le pouvoir créateur de l'artiste serait par conséquent une défense contre une créativité fondamentalement atrophiée, obstruée par du réel trop envahissant, bourrant l'imaginaire avec du symbolique, sans quoi nous entrerions dans la folie, une coupure radicale d'avec la réalité. En bref, s'il y a trop de réel dans notre espace psychique, il n'y a plus de place pour une réalité qui devra s'écouler ailleurs que dans un présent illisible, mais dans l'art, la dépression, le symptôme en général, l'instant, jusqu'à disparaître dans la folie, ce que redoute souvent qui a le mal de vivre... à tort. Ainsi, l'hypersensibilité induite par le mal de vivre serait la conséquence de ce déséquilibre entre réel et réalité et, ajouterais-je, d'un imaginaire débordé qui ne parvient plus à ordonner, à scénariser, un assemblage d'images inconscientes trop violentes.

              Disons le, nous parlons ici de dépression, latente ou avérée, à ne pas confondre avec la psychose, et de savoir que la réalité est tenace, si mince fut-elle. De plus, la dépression se soigne, à condition, évidemment, de l'identifier comme telle. Or, parler de mal de vivre permet justement d'occulter cette réalité dérangeante du terme dépression, de s'abriter derrière une formulation romantique afin de se protéger de la réalité clinique, froide, sans appel, qui nous dit pathologie répertoriée avec possibilité de soins, c'est-à-dire d'une possible éradication du symptôme, notre défense, celle de tous les jours, qui nous "pourrit" la vie tout autant qu'elle nous permet d'y rester... en vie... pour l'instant... peut être.... Entendons nous bien, nous ne parlons pas ici d'un épisode dépressif, auquel chacun peut être confronté, mais d'un malaise de fond, qui est là en permanence, plus ou moins prégnant, qui peut se rappeler à nous n'importe quand, n'importe où, au détour du réel, et qui se soigne. Par ailleurs, nous avons vu que le mal de vivre relevait d'une difficulté d'interprétation pour cause de réel faisant barrage au flux de notre réalité. Là est un autre obstacle à l'idée de thérapie. Outre le symptôme protecteur, comment celui qui souffre d'une déficience de la réalité pourrait-il envisager qu'un étranger, si thérapeute soit-il, puisse venir à bout d'un symptôme si singulier? c'est-à-dire d'une tranche de réel, par conséquent informulable, au long de laquelle s'écoule péniblement la souffrance d'un sujet unique. Autrement dit, comment le spécialiste du tout pourrait-il vaincre un mal si singulièrement singulier? et effectivement, la question se pose. J'y vois donc trois réponses possibles, mais il en existe d'autres, à commencer par la sublimation du symptôme (au sens courant), genre: si je ne puis réussir une vie heureuse, qu'alors je construise mon malheur en un chef-d'œuvre, me consolant dans l'esthétique de la douleur... et pourquoi pas? D'ailleurs, il est plus facile de faire du beau avec du triste... mais c'est triste. Il y a aussi la relaxation, la religion, etc...

              Donc, des plus classiques, trois réponses au mal: La première, chimique, c'est l'anti-dépresseur, l'anxiolytique, à ne pas confondre avec la défonce basique, le psychotrope anxiogène, alcool ou autre drogue. Non! notre remède est remboursé par la sécu et délivré par le droguiste, pardon, en officine. Ceci étant, est-ce la dépression qui modifie la chimie du cerveau, ou bien l'inverse, qu'une altération de ladite chimie puisse modifier l'humeur? en tous les cas, notre emplâtre à neurones est fabriqué pour en rétablir le bon usage. Très sincèrement, je n'en pense rien, sinon que le médicament est utile en certains cas et dangereux en d'autres, c'est affaire de médecin. Toutefois, de suivre l'idée que le mal de vivre soit la conséquence d'une obstruction bien réelle qui handicape notre faculté d'interprétation, notre potentiel à inventer la réalité, à moins que le bouchon en question soit d'origine organique, je ne sache pas qu'il existe de médicament permettant le bon dosage de symbolique, à l'adresse de l'imaginaire, pour encaisser l'impact du réel. C'est un peu comme la greffe de vie, c'est pas au point, à moins qu'il s'agisse de ça, et là... ça fait peur. Mais redisons le, ce peut être une solution, tout ou partie. N'oublions pas que depuis la mort de Dieu la science a fait beaucoup de progrès, et même des miracles.

              Les deux autres réponses, quant à elle, s'intéressent au traitement symbolique de notre réalité égarée, où l'on s'attaque au mal de vivre en lui insufflant du langage afin de redonner souffle à notre imaginaire. D'abord, les thérapies comportementales. Ici, la parole insufflée est celle du thérapeute, elle vise à normaliser un comportement inadéquat. L'aspect singulier du traitement, dans le meilleur des cas, étant alors de trouver chez le sujet des entrées perméables à cette réalité étrangère, normative. Il s'agit de rééduquer la déviance du patient selon une codification préétablie, un standard social reconnu opérant par le praticien, ou son gourou. Parler de dressage ne me semble pas abusif. D'autre part, comme lors de l'approche chimique, le patient est à l'abri de la véritable compréhension de son mal; au mieux aura-t-il une interprétation du soignant correspondant à l'une des cases dans lesquelles on lui a appris à ranger telle ou telle pathologie. L'intérêt du procédé, pour le sujet en souffrance, étant de pouvoir rappeler du symptôme, ailleurs, en cas de besoin. Il n'est pas facile de renoncer au mal qui nous constitue, jusqu'à devenir notre nature, et que la standardisation puisse sembler moins coûteuse que la liberté, fut-ce donc au prix d'une certaine aliénation sociale. Malgré tout, ce genre de thérapie peut être d'une grande utilité lorsque le symptôme devient si envahissant, si invalidant, que l'idée même de liberté ne puisse se circonscrire  que dans celle d'une "santé psychique socialement adaptée"; ou bien, lorsque le symptôme engage un pronostique vital. Je pense notamment à toute forme de toxicomanie dont les premières victimes sont justement ceux, atteints de mal de vivre, qui se retrouvent prisonniers de cette automédication désastreuse qu'est donc la toxicomanie. Disons qu'il soit  possible d'entendre qu'en certains cas l'urgence prime sur l'éthique, le respect du singulier.

              De faire le lien avec notre troisième réponse, celle qui je crois concerne au plus près notre mal de vivre, la psychanalyse, cette dernière n'ignore pas forcément l'urgence, et ce, avec tout l'attirail éthique dont dispose à priori le psychanalyste: inconscient, transfert, résistances, etc. Citons la "thérapie focale", élaborée par Ballint, ciblant le mal dans sa singularité, ou, plus communes, les "Psychothérapies d'Inspiration Psychanalytique" dont la finalité est très clairement de soulager le consultant, ce qui n'apparaît pas toujours de manière flagrante dans une analyse conventionnelle (sinon conventionnée), où la guérison, selon Lacan, viendrait de surcroît. Notons cependant que "l'analyse des profondeurs", suivant le terme employé par Freud, demande du temps, que d'aller trifouiller le réel obstruant lesdites profondeurs demande patience et méthode, et que l'assainissement de nos tréfonds, là où fermente le mal de vivre, ne puisse généralement s'effectuer en quelques plongées. Donc, s'il existe au sein de la psychanalyse plusieurs méthodes, plusieurs écoles, différentes lectures de la condition humaine, voire autant de psychanalyses qu'il y a de psychanalystes, tout le monde semble à peu près d'accord pour dire, chacun à sa manière, que la réalité est une construction fictionnelle, donc dans l'après-coup, si proche soit-elle de l'instant, du réel. Ceci dit, la philosophie a depuis longtemps mis cela en évidence. Il s'agit donc "d'offrir" à l'analysant l'opportunité de creuser lui-même le lit de sa réalité, au plus proche de son désir. En somme, le client est roi, d'autant qu'il fait lui-même le travail, ce qui est on ne peut plus respectueux de sa singularité.

              Disons, pour finir, que le mal de vivre est un sujet inépuisable, voire même le seul sujet, celui que tous les autres sous-tendent, celui de notre rapport à la conscience, celui de cet infime, tout autant qu'infini décalage entre réel et réalité, celui du paradis perdu. Nous savons tous la vérité de cette assertion: "bienheureux les pauvres d'esprit", pour autant, qui serait prêt à renoncer à sa réalité pour côtoyer le réel du "pauvre en esprit"? La réalité est le symptôme de l'humanité, sa défense pour survivre au réel, une coupure radicale d'avec là d'où nous venons, où rien ne manque, où sont nos racines, mais dont nous avons appris à nous protéger. Le mal de vivre est ainsi l'imperfection de cette défense consistant en la réalité, en la créativité, en l'esprit, qui à l'instar de chaque défense demande assez de souplesse pour être adaptative.

              Nous aurions pu, aussi, aborder le sujet par son aspect romantique, ou encore, le traiter par l'ironie (quoi de plus jubilatoire que de provoquer le réel, la souffrance, la mort, l'amour, etc?), ou bien, parler de la clinique des états-limites (borderline), qui sont les principaux concernés par la dépression, et puis aussi la résilience (dont c'est là l'enjeu), etc... Mais si j'ai mis l'accent sur sa forme pathologie curable, c'est d'insister sur le fait qu'il s'agit là d'une souffrance bien réelle, et que même si l'on pense la chose inaccessible (notre nature?), quelle victoire, déjà, que d'oser se confronter à l'indicible, que de tenter d'aller débusquer le réel, que de prendre le risque d'une renaissance créative. Mais encore faut-il admettre que la machine puisse s'encrasser, surtout si l'on n'a pas les moyens de s'en offrir une autre, et que la vie, justement, soit hors de prix.


 

(1)      Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel sont selon Lacan les trois registres de la condition humaine. Alain Vanier les résumes ainsi: "Le Symbolique renvoie à la fois au langage et à (...) l'échange à l'intérieur des groupes sociaux ; l'Imaginaire désigne le rapport à l'image du semblable et au corps propre ; le Réel, à distinguer de la réalité, est un effet du Symbolique : ce que le Symbolique expulse en s'instaurant." (Alain Vanier, Lacan, Les belles lettres, 1998)

           Pour Lacan, ces trois registres sont noués entre eux de telle manière que si l'un se détache, les deux autres se séparent aussi (nœud borroméen). Chaque registre a donc une intersection avec les deux autres et un centre commun.

           Pour ma part, pris dans la jouissance (au sens lacanien) de l'immodestie béotienne à laquelle me contraint une compréhension de la condition humaine qui doit plus à l'expérience personnelle qu'à une clinique ne me fréquentant pas, je considère (et non pas nous considérons) que le Symbolique est fondamentalement séparé du Réel,  l'Imaginaire (consistant alors en la fabrication de toute image inconsciente) faisant le lien.

           Et, peut-être, de s'arrêter un instant sur cette pensée de Clément Rosset: "Compliquer les choses, c'est se simplifier la tache" ...



                                                                                                                                                                        GG


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              D'abord, avant d'associer nos deux termes, créativité et séduction, essayons de voir pour ce qui nous intéresse de quoi il retourne pour chacun d'eux: De commencer par le second, disons le, l'humain est un animal séducteur, au même titre que nombre d'espèces qui, au lieu de disséminer leurs gènes au hasard, choisissent leur partenaire. Pour ce faire, comme nos amis les bêtes, nous nous adonnons à des rituels biens rodés, danses d'amour, parures en tous genres, démonstrations de force, voire émanations d'odeurs signifiantes. Rappelons nous cet injonction de Napoléon, alors en campagne dans quelque lointaine contrée, à l'intention de Joséphine: « Ne te lave pas, j'arrive!». Certes, la culture et l'hygiène étant passées par là, les goûts et les odeurs se discutent autrement, quoi que toujours lourdements signifiants, voir les publicités pour les parfums et autres déodorants, aux accroches plutôt sensuelles, ou, Marilyne nous disant qu'elle ne dort vêtue que de son Channel No 5, c'est très très chaud, et si l'idée de la reproduction ne nous vient pas forcément à l'esprit, il est fort possible que celle d'un entraînement en ce sens nous traversa. En somme, tout ça n'a pas tellement changé, juste sommes nous passés du miasme à l'effluve consumériste.

              Pour ce qui est de la créativité, l'humain semble plutôt bien loti. Je dis semble, car comment apprécier l'écart qualitatif entre nos efforts pour qu'émerge l'inspiration et ceux des autres animaux? Ceci étant, en tant qu'évoluant dans le symbolique, l'homme, être de langage, est par conséquent créatif. Parler consiste à produire une métaphore, c'est-à-dire à essayer de reconstituer, d'illustrer une perception qui nous est propre afin de la partager avec qui ne peut se situer que d'un autre point de vue, lui aussi singulier et inaccessible à l'autre. En ce sens, nous sommes tous créatifs, qu'il s'agisse d'élaborer ou d'interpréter ladite métaphore. Pour autant, nous ne mettrons pas sur le même plan la jubilation de Mme Michu lors de ses improbables expérience culinaires, à base de pattes et d'huîtres au sirop, et celle de Mr Dugland, en proie aux angoisses existentielles, dans son acharnement pictural quasi obsessionnel et quotidien à produire la courbe idéale dans des motifs abstraits, inspiré en ça par la vision onirique de Mme Michu derrière la fenêtre embuée de sa cuisine. Ici, l'usage nous indique de bien faire la différence entre la ménagère, quant bien même pourrions nous la qualifier d'expérimentale, et celui qu'il convient de nommer artiste, surtout s'il rencontre l'assentiment d'un certain public, en l'occurrence Mme Michu. Pourtant, tous deux sont des créateurs. La différence, je crois, n'est pas à chercher dans l'appréciation de l'objet créé, ou dans le but poursuivi, mais dans l'impératif qui nous pousse à créer, qu'il s'agisse d'un processus ayant trait à la "sublimation", à la simple nécessité de ne pas trop se soumettre à la réalité des autres, d'y ajouter sa petite touche personnelle, ou encore de séduire son voisin ou sa voisine de pallier, voire l'humanité dans son ensemble, etc... Mais dans tous les cas, être créateur c'est faire l'expérience de l'omnipotence, tel ce tout jeune enfant qui dans son jeu créera le monde qui l'interpelle pour y asseoir son expérience. On peut donc dire que créer consiste à inventer la réalité.

              De ce constat, que notre nature créative s'exprime dès la prime enfance, établissons le premier pont entre nos deux termes, celui du jeu. Car si d'évidence le jeu relève de la création, ou y est étroitement associé, la proposition voisine s'impose naturellement, que la création, pareillement, relève du jeu. Pour admettre cela, il suffit de dissocier jeu et amusement, voire jeu et plaisir (mais pas jeu et jouissance). Pour les enfants, c'est un fait acquis, rien n'est plus sérieux que le jeu, et toute la palette des sentiments y passe, du plus joyeux au plus triste. Quant aux adultes, il est insupportable à un joueur d'être victime dans sa pratique de qui ne prend pas la chose au sérieux. En somme, lorsque on joue, on n'est pas là pour rigoler. Par ailleurs, il existe nombre de jeux pervers, malsains, dont la finalité renvoie clairement à la pathologie; citons pour exemple la roulette russe, pas franchement drôle, et je ne parle pas des infinies variantes des biens nommés "jeux de con", où la créativité humaine semble sans limite. Or, pour ce qui est de la séduction, nous sommes dans cette même dynamique créative du jeu, parfois discutable, parfois géniale, celle d'une mise en scène où l'on attribue, à soi et à l'autre, des rôles quelquefois acrobatiques. Le but du jeu étant donc d'amener le comparse dans une partie dont nous-même établissons les règles, et que chacun, dans un rôle tout autant préétabli qu'adaptable, surmonte les obstacles d'un projet voulu commun par le maître de jeu. Et pour cela, comme dans tout jeu de rôle, nul doute qu'il faille être créatif.

              Ceci nous conduit à cette autre qualité du séducteur, du joueur, faisant également appel à la créativité, l'empathie; à savoir, la capacité de ressentir l'émotion de son prochain, de se mettre à la place de son semblable. Certes, créer consiste en premier lieu à s'étonner soi-même, mais dans un mouvement à l'intention de l'autre, et même, d'un autre idéal qu'il nous faudrait séduire. Partant, tout créateur se trouve dans une dynamique de séduction, plus ou moins assumée, de la même manière que le séducteur, joueur, concepteur, est dans une dynamique de création dont l'outil est alors l'empathie. Autrement dit, d'utiliser les mécanismes "d'introjection" et de "projection" avec suffisamment de souplesse pour adapter en permanence notre distance à l'autre afin que le jeu ait des chances de parvenir à son terme. Ce sont donc ces mécanismes complexes, et je ne parle pas de "l'identification", qui dans leurs aspects positifs formerons ce que l'on appelle empathie, c'est-à-dire notre capacité de ressentir l'autre, tant dans le différent que dans le semblable, entendons, de l'inventer pour ce qu'il est. Ces mécanismes, nous les connaissons depuis l'enfance, puisque c'est ainsi, dans un jeu de séduction entre nos figures de référence et nous, que s'est constituée notre personnalité, que nous nous sommes inventés (que nous fûmes inventés) en cohérence avec le monde environnant. Lorsque en tant que créateur nous nous surprenons, nous étonnant nous même, probablement est-ce de retrouver ce mouvement de l'autre en nous, introjecté, continuant de nous séduire, de nous surprendre pour ce que l'on souhaite. Quant au séducteur, il est celui qui, parvenu à l'autonomie, inverse les rôles, passe du statut "d'objet" (sujet malléable en quête de consistance) à celui de "sujet" (nostalgique de l'objet), et qu'à présent ce soit lui le maître de jeu, à savoir, d'inventer l'autre pour ce qu'il est, en cohérence avec son environnement, en l'occurrence nous même. On voit donc bien que le jeu en question demande créativité et souplesse afin de respecter et d'accorder lesdites cohérences, pour le moins subjectives. Le séducteur médiocre, petit rouleur de mécanique et autre m'as-tu-vu en tous genres, étant justement celui dont l'empathie voisine avec celle du babouin en rut, ou de sa femelle, faisant rougeoyer ses fesses, mais doit-on encore parler de séduction, du moins en tant que qualité humaine?

              Cette dernière question, laissant supposer que nos dispositions à séduire soient une qualité, pour ainsi dire un talent, associant intelligence, sensibilité (empathie) et adaptabilité, nous permet d'emprunter cet autre pont entre créativité et séduction, celui à mes yeux de la principale qualité humaine: la culture. Pour la définir, du moins la culture majuscule, celle léguée par nos penseurs, artistes et autres découvreurs, le romancier Pierre Rey en dit ceci: «c'est la mémoire de l'intelligence des autres». Si cette définition me semble des plus pertinentes, c'est qu'à l'accumulation d'un savoir devenu presque secondaire, elle privilégie tout autant sa beauté que sa nécessité, autrement dit, l'entre-les-lignes dudit savoir, de le faire notre, plutôt que de le contempler dans un joli catalogue dont la finalité nous échappe. Ceci étant, de commencer à éprouver le lien culturel unissant créativité et séduction, voyons du coté de la psychologie évolutionniste lorsque cette dernière se pose la question de la disproportion entre la production culturelle masculine et féminine. Pour entendre sa réponse, qui, disons le de suite, n'est pas celle de Simone de Beauvoir, prenons les choses au début: D'abord, le but du vivant: durer, et pour cela, se reproduire. Ensuite, cette évidence qui saute aux yeux, entre autre, disons à l'âme, que l'homme et la femme ne sont pas fait pareil. L'une produit grosso modo un ovule par mois, l'autre, propose une débauche de spermatozoïdes à l'ovule en question lors de chaque accouplement; de sorte que madame, selon le principe de l'offre et de la demande, à tout intérêt d'être plus regardante que Monsieur quant  à la qualité  de son partenaire qui, lui, peut se permettre d'incessantes tentatives pour disséminer, ou, plus exactement, inséminer ses  gènes. Partant, il serait bien étonnant que l'évolution n'ait pas sélectionné quelque comportement adapté à cette réalité biologique. Nous en revenons donc au début de notre histoire animalière, celle de notre mâle qui doit faire le beau devant une femelle beaucoup plus sélective. Or, faire le beau, pour notre gars en quête de receveuse, cela signifie de démontrer à la dame qu'il soit en capacité de subvenir aux besoins de la famille lorsque sa bien-aimée, devenue grosse de la mise en commun de leurs patrimoines génétiques, sera coincée dans la grotte conjugale, puis, de conduire la marmaille vers un début d'autonomie. L'idéal, pour elle, étant donc de trouver un bon chasseur, et qui dure, c'est-à-dire habile, fort et rusé, ce qui déjà aux anciens temps ne devait pas courir les savanes, d'où l'intérêt pour notre mâle d'être convaincant dans sa parade amoureuse et de bien mettre en avant, si j'ose dire, ses atouts. Ainsi, le freluquet, qui comme tout un chacun souhaite également léguer ses gènes à la postérité, devra t-il signifier sa débrouillardise à l'élue potentielle, autrement dit, son intelligence, sa créativité. Or, en nos temps modernes, récents au regard de l'évolution, c'est l'artiste, l'intellectuel, le scientifique, donc homme de culture, qui incarne au plus près notre chasseur court sur patte et petits bras, mais rusé. Partant, la culture, pour l'essentiel aux mains des hommes, n'aurait pas pour ambition la progression du genre humain, mais serait la conséquence d'un comportement adaptatif en vue de la perpétuation de l'espèce. Entendons nous bien, mon propos n'est pas de dire que les hommes soient plus intelligents, plus créatifs, ou plus cultivés que les femmes, mais que d'en faire l'étalage soit plus spécifiquement masculin et, que produire du concept, qu'il soit artistique ou intellectuel, soit le moyen royal d'habiller créativement une vitrine masculine dont la fonction principale est d'attirer les dames.

              Pour ceux qui seraient quelque peu dubitatifs face à ce genre d'arguments darwiniens, songeant à cet aspect nettement moins majuscule de la culture (dont l'intelligence n'est pas la qualité première) où, de fait, les femmes furent contraintes par les hommes à des rôles subalternes laissant peu de place à quelconque expressivité créative, j'invite les septiques à se tourner vers cette ethnologie, à laquelle Lévy Strauss ouvrit la voie, qui met en évidence de l'universel chez l'humain. En effet, quelles que soient les cultures visitées et leur degré de "civilisation", qu'elles soient patriarcales ou matriarcales, évoluées ou primitives, les critères de sélection homme femme sont les mêmes d'un continent à l'autre, ceci étant confirmé par de récentes enquêtes à grande échelle. De là, pour le coté pratique, notons au passage et pour exemple, que de lire Spinoza en tant que play-boy refoulé peut éclairer la nécessité, la genèse d'une éthique dont l'entre-les-lignes pourrait sembler légèrement obscur. Plus modestement, cela nous permettra aussi une meilleure compréhension du nettement moins refoulé animateur de café philo, mais pas de l'animateur de café psy qui, lui, est au dessus de ça.

              La culture, donc, ne s'écrit pas qu'en majuscule, à commencer par la culture familiale, puis celle du groupe d'appartenance, etc... Ici, il n'est plus question de "la mémoire de l'intelligence des autres", ni même de l'introjection de leurs inconscients, individuels et collectifs, mais d'incorporation, genre de processus pour ainsi dire physique, proche du gavage. De sorte que la "petite" culture ne choisit pas de quoi elle se nourrit, jusqu'à rencontrer la "grande", du moins s'accroche t-on à cette idée. La culture dont il est question à présent réunit ces deux aspects, introjection et incorporation, grande et petite culture, majuscule et minuscule, que Winnicott assemble en cette formule: "la tradition dont on hérite". Ici, tout s'emboîte, ce qui d'ailleurs est l'objectif de la séduction, qu'il s'agisse de spiritualité, bien entendu, ou, accessoirement, d'assemblages plus triviaux. Mais je l'ai déjà dit, nous sommes au dessus de ça. La culture, donc, le jeu, l'empathie, la créativité, la séduction, tous ces éléments interagissent lorsque on se réfère à ce que Winnicott nous indique comme étant la place de l'expérience culturelle, dans un espace intermédiaire entre le moi et le non moi, qu'il nomme "espace potentiel" (voir aussi: Une aire de confluence, présentée sur le blog du café psy).

              Faute de place et de temps, il n'est évidemment pas question d'entrer dans la géniale théorie de Winnicott, mais juste d'en observer certains corollaires susceptibles de nous intéresser. Avant tout, pour que se constitue cet espace intermédiaire, le bébé doit éprouver un sentiment de confiance à l'égard de sa mère afin d'y créer le premier objet (transitionnel) symbolisant la présence maternelle et, par conséquent, de maintenir en lui cet état de confiance qui lui permettra d'accéder à l'autonomie. C'est alors dans cet espace potentiel que l'enfant créera ses jeux, ses objets, entre lui et l'extérieur, qu'il inventera le monde, un monde qui pourtant existe bel et bien, mais qu'il construit néanmoins, hors de lui. Ici, par le jeu se fera l'apprentissage de l'expérience culturelle, entre création et apport extérieur, toujours, donc, dans cette aire intermédiaire. Et comme le dit Winnicott, "dans tout champ culturel, il est impossible d'être original sans s'appuyer sur la tradition". Quant à la capacité d'empathie, nous dirons qu'elle prend ses marques au tout début, lorsque s'établit la confiance, puis, dans la nécessité de trouver une certaine justesse pour nourrir nos créations, nos jeux, par des éléments extérieurs qu'il nous faut intégrer afin de mieux les créer. Enfin, la séduction, d'abord orientée vers nous même, c'est-à-dire d'être conquis par la richesse de nos créations, de nos jeux. Puis, se tournant vers la conquête de ce que l'on suppose tout ou partie d'un bon objet, comme il se doit préalablement créer par nos soins, il s'agit alors, comme pour nous même, de trouver chez l'autre la zone susceptible d'être agréablement surprise, séduite en somme. En retour de quoi, l'autre, ayant accepté d'entrer dans le jeu pour motif de surprenant plaisir, voire de fascination, continuera lui aussi de nous séduire par ses propres créations, créations que nous avions par ailleurs pressenties, car l'on ne tente de séduire que qui nous a déjà séduit, de la même manière que l'on invente ce qui est déjà là.

              De tout ceci, l'on peut donc dire que créativité et séduction sont indissociables, qu'il s'agit d'un jeu proprement humain s'appuyant sur l'empathie et l'expérience culturelle, eux mêmes nécessitant créativité et séduction. Si je dis proprement humain, c'est par l'intrication de ces éléments et non de chacun d'eux en particulier, le produit finit en somme. Que ce soit la créativité, la séduction, l'empathie, le jeu, l'expérience culturelle, chacun d'eux existent dans le règne animal, mais associés différemment. On a coutume de dire que la créativité est le propre de l'homme, c'est absurde. Ce qui est le propre de l'homme c'est la créativité humaine, pas la créativité tout court. Par contre, si l'on fait une distinction entre parade amoureuse et séduction, réservant ainsi le terme à notre espèce, dans sa complétude, on peut alors avancer que tout effort de séduction, outre ses visées reproductives, soit une tentative d'atteindre au sommet de l'évolution humaine. Le séducteur, ou la séductrice, n'étant pas des prédateurs, comme on les y associe trop souvent, mais des esthètes, et Casanova... un artiste.


                                                                                                                                                                            GG


              Deux livres (accessibles) :

     Fondamental + + :

              --D W Winnicott - Jeu et réalité - Folio

     Indispensable (et encore plus accessible) :

               --Lucy Vincent - Comment devient-on amoureux ? - Odile Jacob                                             

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              D’abord, il faut bien le dire, tout commence par une page blanche. Au début il n’y a rien, du blanc et un contour, celui de la page, frontière du réel à l’intérieur de laquelle la lumière elle-même ne pénètre pas, où elle nous est renvoyée dans son intégralité, contrairement au noir qui, lui, l’absorbe en totalité. Il n’y a rien à dire d’une page blanche, sinon de sa taille, l’espace qu’elle occupe, ou qu’elle obstrue, hors des proportions de sa surface, prenant plus de place dans notre réalité que son format ne le laisserait supposer. Ou bien d’évoquer sa texture, son grain, rassurant, qui créant à sa surface un jeu d’ombres et de lumière, nous donne l’illusion d’une immaculée pureté perfectible, d’une zone inconnue, vierge, mais s’offrant malgré tout à la conquête. Probablement faut-il voir de cela le blanc en tant que symbole de la virginité, de la mort aussi. Nous pourrions également parler du grammage, de l’épaisseur du papier, mais ne disant toujours rien de notre page blanche. En bref, on peut décrire un papier, mais pas ce champ inaccessiblement blanc nous renvoyant la totalité de notre désir, le réel en nous, que l’on tentera de percer par quelques symboles, des métaphores que nous voudrions comme autant de portes ouvrant sur le réel, alors même qu’elles y font barrage. Tout est là sur une page blanche, reflet de l’être, impénétrable, insupportable, et que chaque mot déposé en obstrue une partie, comme d’écrire sur un miroir.

              L’écrivain, ou écrivaillon, peut importe, de toute façon en proie à la même impossibilité, seule la virulence d’un désir persistant pouvant créer au delà du style une éventuelle distinction, donc, l’écrivain serait un sculpteur, un sculpteur du réel, ou, plus exactement, un graveur, un graveur de page blanche, son stylo étant alors sa gouge. Ainsi, le graveur, l’officiel, celui reconnu comme tel, travaillera son matériau, une surface plane, d’où il retirera la matière aux endroits ne devant pas encrer la feuille qui révèlera son travail. De sorte que son action consiste à préserver certaines zones blanches, celles qui renvoient la lumière de son désir, en somme, de sculpter l’indicible, le blanc. Probablement fut-ce cette même logique qui fit dire du musicien qu’il sculpte le silence, sa page blanche à lui. Les mots ont donc en apparence cette double fonction, de ce qu’ils mettent en relief alentour, le blanc, l’entre les lignes, le désir du littérateur, mais aussi, et d’importance, le mot a un sens, c'est-à-dire une forme singulière mise à notre disposition par la culture. C’est donc avec ces différentes formes, les mots, que, tel le graveur avec ses gouges, nous essaierons de creuser certaines zones de notre désir. L’illusion est alors de croire que de sculpter notre page blanche avec des mots est une fin en soi, puisque pour qu’apparaisse le dessin (dessein) de notre écriture elle doit se révéler par cet effet miroir qu’est le regard de l’autre, y compris l’autre en nous, de la même manière que le graveur devra passer sa plaque à l’impression afin d’en rendre le contenu lisible, à savoir, d’obscurcir la feuille dans les zones non travaillées. Quoi qu’il en soi, il en manque toujours. Le mouvement est donc le suivant : une page blanche, reflétant la totalité de notre désir, dont nous obstruons certaines parties avec nos outils symboliques, puis, une lecture en miroir, sorte de révélateur qui inversera notre proposition, le blanc de la page, notre désir, étant dorénavant le mot, c'est-à-dire une infime partie du désir que nous sculptâmes. Partant, l’intelligence du lecteur, et évidemment la notre, sera de reconstituer ce mouvement qui transforme le noir, le mot, la demande, et qui devient blanc, métaphore en creux d’un réel à présent obscurci, autrement dit, le sens que nous attribuons au mot, mais dans un contexte désirant dont nous nous efforcerons de retrouver la lumière, le blanc, l’entre les lignes.

              Ici ouvrirais-je deux parenthèses. La première, étant de me laisser aller à l’étymologie, en l’occurrence celle du mot intelligence, du latin intelligencia (comprendre), apparenté à intelligere, composé du préfixe inter, c'est-à-dire entre, et du verbe legere, à savoir cueillir, choisir, lire. Ainsi, l’intelligence, étymologiquement, signifie "la faculté de lire entre les lignes", autrement dit, la capacité de retrouver la page blanche entre les mots, guidé en ça par l’association de leurs formes singulières.

              La deuxième parenthèse, heurtant la première, concerne le recours souvent abusif à l’étymologie. Outre qu’elle soit l’un des principaux prétextes pour empêcher une nécessaire réforme de l’ortografe, préservant ainsi les privilèges d’une noblesse langagière figée sur les règles de son antique dialecte, marquant par là même socialement la masse roturière, porteuse, elle, de la langue vivante, donc, outre cela, quoi que le rejoignant, nous constaterons que le mot est contextuel, et non pas fixé dans son sens originel, étymologique. Pour cela, expliquer une idée par l’étymologie des mots qui l’énonce consiste au nom de la culture à n’en privilégier qu’une mince partie. C'est-à-dire d’ignorer l’air du temps, la culture présente à un moment donné et probablement à l’origine de l’émergence de ladite idée. Voila pourquoi le contexte de l’énoncée est plus important pour en comprendre le contenu, intelligemment s’entend, dans le blanc de la page, que d’avoir recours à une étymologie noblionne prétendant fixer à jamais, comme l’ortografe, le sens du mot, la métafore. Toutefois, ne soyons pas nous aussi dogmatique et reconnaissons malgré tout que parfois ça fonctionne, preuve en est.

              Mais revenons à notre page blanche, quoi que ne l’ayant pas vraiment quittée, car comment détacher le mot de ce fond sans lequel il n’existerai pas, séparer la demande du besoin, le désir conscient du désir inconscient, le symbolique du réel… Cela étant, nous pourrions aussi imaginer la page blanche en tant que piste d’envol, le terrain d’où décoller pour survoler un paysage que nous inventerions à chaque assemblage de mots, tout à la fois espace contraint et infini, contraint par le papier, infini par le blanc. Mais que serait une piste d’envol sans un avion à poser dessus? Ce doit être ça l’angoisse de la page blanche, se dire qu’on est là, au bord, et pas moyen de trouver un avion en état de marche, un assemblage de mots avec le plein de kerosen, et qui tiennent un peu l’altitude. Le désir est là, mais l’idée est en panne, la métaphore plombée, on va rester coincé ici, dans ce bourbier, alors qu’à quelques encablures de mots… l’amour nous attend. L’angoisse de la page blanche c’est ça, la peur de rester coincé au bord de son désir. Pour autant, il y a de la jouissance dans tout ça, l’angoisse fait vibrer la carcasse, à défaut des mots restés coincés au sol. C’est la peur de ne pouvoir continuer le voyage, alors que l’horizon de nos fantasmes est pour ainsi dire à portée. C’est d’être là, devant ce blanc infini qui nous appartient en totalité, de le pressentir au plus fort sans pouvoir l’atteindre, réel de la jouissance en recherche d’une réalité pour la résoudre, excitation maximum. Je me demande, d’ailleurs, dans quelle mesure l’homme de plume n’aurait pas quelque tendance masochiste? Un peut comme cet éternel soupirant qui n’en finit pas de tourner autour de sa belle, en l’occurrence une page blanche, sachant intuitivement que la belle est impénétrable, comme dirait Lacan qu’"il n’y a pas de rapport sexuel", que la page blanche est une citadelle imprenable que l’on peut toujours titiller de notre plume ambitieuse, nous excitant de ce tripatouillage, ou de son espoir, mais que notre bel et blanc désir conserva son secret. En somme, quoi que l’on y dépose, la page reste blanche.

              Je crois que l’angoisse, et par là même la jouissance de cette forme singulière qu’est l’angoisse de la page blanche, habite en permanence celui qui fit le "choix" de se confronter audit miroir. Je place choix entre guillemets car il me semble bien difficile de se détourner d’un miroir, d’une page blanche, lorsque le hasard nous le fit regarder. Certes, on peut juste s’y recoiffer, écrire une lettre et reprendre son chemin. Toutefois, intrigué de soi, l’on peut aussi chercher ce que cette image spéculaire cache de nous même, ou être arrêté par l’écart entre l’image que l’on se fait de soi et la réalité du miroir, différente, et d’essayer d’apprivoiser cet écart. Mais doit-on parler de choix ou de nécessité? Nos écrits sont l’image que nous renvoie le miroir, là aussi différente de ce que l’on pensait, ou espérions y voir; sauf que cette image, c’est nous qui la gravons, qui l’écrivons sur le miroir, la page blanche, et qu’elle est toujours, au moins partiellement, inadéquate au regard de nos attentes. En somme, on croit que l’écrivain (écrit vain) est un homme de culture; en fait, c’est un culturiste, travaillant avec acharnement, à l’instar de son homologue, afin que le reflet de son corps dans le miroir, celui de ses écrits, soit en adéquation avec ce qu’il en imagine, en vain, sinon pourquoi continuer de s’acharner? Evidemment, il y a le plaisir d’écrire, de se modeler à son image, fantasmatique, sauf, que n’étant pas Dieu, demeure cet écart entre le réel et nous, irréductible, matérialisé par la page blanche et la réalité de ce que nous en percevons, un être incomplet, ou des écrits inachevés.

              Ici évoquerais-je la distinction que fait le psychanalyste Nasio entre douleur et angoisse : la douleur étant de ressentir la perte, l’arrachement, la déchirure, alors que l’angoisse est la peur de cette perte, la peur de la douleur. Rapporté à qui se trouve face à la page blanche, s’il ne trouve les symboles pour y graver l’image de son désir, s’il reste en panne de langage, nous serions plutôt du coté de l’angoisse, de la peur de ne pas trouver son image, de ne plus pouvoir la créer, alors qu’objectivement, étant en conscience, nous nous savons exister, oh combien, l’angoisse étant là pour nous le rappeler. Qui n’a un jour écrit, pour conjurer ladite angoisse, «Je ne sais pas quoi dire», ou bien «Par où commencer ce récit dont j’ignore encore la teneur, bien qu’en pressentant la nécessité?» avant de piteusement froisser le papier, le jeter, et se résigner de nouveau à l’angoisse? Quant à qui noircira la feuille de ses métaphores, force lui sera de constater ce qu’il aura perdu de lui au long de son travail. Ici est donc la douleur, la page, quoi que noircie, restant blanche d’un désir à jamais séparé de nous, et que de cette déchirure nous soyons seul fautif. On peut donc ajouter une pointe de culpabilité à notre endroit, c'est-à-dire d’une dette insoldable au désir de l’Autre, mais c’est justement une autre histoire… Pour ce qui est du plaisir, de la jouissance, du bonheur que nous procure la page blanche, elle est celle d’un Narcisse ne se contentant plus du reflet que lui offre la nature, mais celle d’être soi même la nature, de graver sa propre image au cœur même du désir. C’est l’espoir de s’inventer, et d’y parvenir, un peu, peut-être… La page blanche est donc tout à la fois porteuse d’angoisse, de douleur, mais aussi de la jouissance de plonger dans cet espace de liberté où tout semble possible, bien que la liberté ait un coût, souvent exorbitant.

              Pour finir, je souhaiterais ajouter deux remarques. La première, illustrant le rapport singulier que chacun entretient avec la page blanche, alors reflet de sa propre histoire. Si l’on considère donc notre page blanche en tant que miroir, il me semble utile de rappeler l’importance du regard de la mère lorsque son rejeton prend conscience que le reflet, là, devant lui, est le sien propre. Si dans le regard maternel, lui aussi reflet, l’enfant peut lire dans le miroir, au coté de sa propre image, la satisfaction de maman contemplant l’inénarrable charme de sa progéniture, il y a de fortes chances, sans accident, que l’enfant appréhende dorénavant son image de manière positive. A l’inverse, si maman y exprime sa douleur, voire son dégoût devant cette caricature d’humanité en forme de gnome baveux, l’avenir de notre bambin risque d’être moins joyeux. Ainsi peut-on se demander si notre rapport à la page blanche, sorte de psyché n’ayant jamais si bien porté son nom, dans l’acharnement à creuser notre désir afin d’en extraire une image dans laquelle se reconnaître, ne serait pas à mettre en relation avec cette expérience fondatrice? Cela nous laisserait alors supposer que le travail de notre image, par le biais de quelques métaphores, soit en réalité le façonnage du regard de maman, soit que l’on s’efforce de le retrouver, soit de le créer pour ce qu’il dût être. Ainsi, la page blanche ne serait pas simple miroir, mais le premier miroir, celui dans lequel le désir d’un autre signifia notre valeur. En somme, c’est au désir de l’autre, plus ou moins bienveillant, que nous renvoie la page blanche, confirmant ainsi cet aphorisme lacanien, que "l’inconscient (le blanc de la page) c’est le désir de l’Autre (le regard de maman, celle là même qui nomme le père…)". Tout ceci nous conduira peut-être à cette conclusion, que de se confronter à la page blanche, au silence du musicien, à la toile du peintre, à la pierre du sculpteur, relève d’une ambition démesurée : celle de modeler le désir de l’Autre à notre image, ultime expérience de liberté, ou, au contraire, celle d’en épouser les contours, de se fondre dans ledit désir, ultime expérience de soumission. A moins qu’il ne s’agisse des deux à la fois, doublement ultime donc.

              Enfin, cette dernière remarque, blasphématoire au regard de la théorie lacanienne, que le réel (la page blanche) ne soit pas un effet du symbolique (le langage), mais que ces deux registres de la condition humaine, nettement séparés, soient articulés par le troisième registre, l’imaginaire, c'est-à-dire notre faculté d’imaginer le réel (manquant) et d’en créer une image inconsciente symbolisable, une "imago", notre réalité. Et au point où j’en suis, tant qu’à revisiter du concept, j’utiliserais le terme d’imago, introduit par Young pour désigner l’image inconsciente que l’on se fait d’autrui, sans rapport avec le réel, pour au contraire le mettre en lien avec celui-ci et en élargir le sens à toute perception extérieur, devenant ainsi métaphore inconsciente. De sorte que le langage soit la mise en conscience de nos imagos, effet de l’imaginaire, images en provenances du réel, mais dorénavant séparées de celui-ci.

              Cela m’amène donc à cette conclusion, que le mot, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas en deçà du désir qui le fit naître, mais à coté, relié à lui par notre imaginaire. En somme, quoi qu’on y inscrive, sous nos ratures la page reste blanche, mais qu’il est jouissif, malgré l’angoisse et la douleur, de tenter de la noircir, que l’on soit en quête de liberté, de soumission, ou de libre aliénation.

                                                                                                                                                                                          GG


                                                                                                                        


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              Le précédent épisode de notre aventure, humaine s’il en est, avait pour cadre la montagne, restons y ! En haut, nous avions le glacier, symbolisant l’être, puis, symbolisant le sujet, un charmant petit torrent prenant naissance aux frontières de l’être en question. Nous étions flux, désir, affect, symptôme, etc… nous descendions la pente, à présent, remontons la. Nous étions liquide, devenons solide. Nous étions élément, inconscient, réel, devenons réalité, volonté, conscience, ou à peu près. Dorénavant, notre présence est palpable, nous sommes randonneur.

              Donc, pour cette nouvelle aventure, nous voila débarqués, au terme d’un voyage de neuf mois, sur le terrain de nos futurs exploits. Devant nous, un large sentier, bien balisé, et puis nous sommes attendus. Faut dire que la grande randonnée ne s’improvise pas, que le terrain est piègeux, qu’il n’est pas question de se risquer sur la montagne à l’horizon sans une solide initiation, pas plus que sans un matériel adapté. Nous allons devoir apprendre à marcher, soutenir le rythme, déchiffrer les innombrables symboles qu’utilise l’autochtone afin de se repérer et communiquer, d’autant qu’il y en a partout (des symboles et des autochtones). A se demander, même, s’il n’y en a pas trop. Certes, le tour-operator a bien fait les choses, la société qui gère le site n’a pas lésiné sur les moyens. Si le sentier principal, autant dire la voie royale, croule sous les panneaux indicateurs et publicitaires, il en va de même pour les voies sans issues, balisées et éclairées à outrance, rien de plus facile que de s’y perdre. En plus, chacun y va de son commentaire, c’est bien compliqué.

              Une fois parti, plus question de s’arrêter, suivez le guide, une femme charmante, ainsi que son compagnon, plus technique, mais très sympathique aussi. Leur action, aux premiers temps de notre progression, sera décisive pour éviter que l’on s’embourbe dans ces passages obligés que l’on nomme stade oral, anal et génital. Ensuite, c’est plus calme; on marche dans cette haute vallée appelée latence, et ce, jusqu’aux premières neiges, dites de l’adolescence. C’est beau, c’est grand, c’est sauvage… ça sent la liberté. Nos guides sont bien gentils, on les aime beaucoup, mais il est temps de passer devant, sortir de la trace et créer la notre. Et puis, là bas, il y a cette jolie randonneuse dont la démarche fluide nous invite à quelques détours prometteurs. Pour la randonneuse c’est pareil, sensible à ce viril mollet croisant non loin d’elle. Bref, sans trop distancer nos guides, juste d’atteindre à plus d’aisance hors de la cordée, il est l’heure de définir notre horizon, de nous affranchir de la sacro-sainte prudence que l’on nous rabache depuis le départ et d’ouvrir notre voie dans cette neige, qu’innocent nous croyons encore vierge, d’accéder enfin à la jouissance, sans entrave, libre! Autant dire qu’on n’est pas arrivé, et c’est tant mieux.

              Maintenant que le décor est planté, je me permettrais une distinction on ne peu plus subjective entre les mots trace et empreinte, de la même manière qu’il y a devant et derrière, alors qu’en l’occurrence il suffit de se retourner pour inverser l’ordre des choses, culbuter l’ordre symbolique, ouvrir sa trace en somme. Disons que l’empreinte sera ce qui est derrière, en nous, ce que la culture et les contingences auront gravé en nos tréfonds, sorte de moule dans lequel se formera le sujet. Ainsi, l’empreinte est ce qui s’incruste, ce qui reste de l’expérience, c'est-à-dire difficilement accessible. La trace, elle, est devant, elle est balisage, creusée par un ouvreur, un désir étranger, elle est direction, chemin, et il est toujours hasardeux d’en sortir. Quant aux éventuelles traces que nous laisserions, à moins de les transformer en empreintes, elles n’ont généralement d’utilités que d’affirmer notre passage, flatter notre égo, avant que ne tombe une nouvelle neige.

              Sortir de la trace est secondaire, impossible, ou tellement facile selon la forme de notre vécu, des empreintes qu’il aura laissé en nous. Ce qui importe, qui est de notre nature, c’est de vivre créativement, et je ne suis pas sur que sortir de la trace soit d’une impérieuse nécessité pour ce faire. Je crois que seul le regard que l’on porte au monde, la manière dont nous l’interprétons, dont nous le créons, est important. Pour que la montagne soit belle, qu’elle soit notre création, il n’est pas besoin de la souiller d’une nouvelle trace, mais de la regarder et d’y monter. Refaire le monde n’est pas une utopie, c’est le quotidien du grimpeur. Quant à la montagne, elle est là, c’est tout. De toute manière, lorsque pour progresser plus rapidement et plus efficacement nous posons le pied dans une trace existante, c’est alors le dessin (dessein) de notre semelle qui y apparaît, de sorte que la trace devient nôtre. Ici est l’histoire de l’art et de la pensée, un nouveau dessin (dessein) dans la trace, avec, de temps à autre, un pas de coté, l’amorce d’un nouvel itinéraire. Reste de savoir si notre marcheur, alors bienheureux, se satisfait de regarder ce qu’il croit être son empreinte, ou s’il poursuit un but plus élevé. Là aussi est l’histoire de l’art et de la pensée, dans cette pollution consistant à piétiner le milieu pour y dessiner sont nombril à coups de talons (plus que de talent). L’essentiel de notre liberté n’est donc pas d’ouvrir de nouvelles voies, mais d’apprendre à choisir la trace qui nous permettra de progresser et, peut être, s’imposera alors la nécessité d’inventer un nouvel itinéraire, mais la liberté est avant tout celle du choix entre des traces nous semblant accessibles.

              S’il est donc possible, bien que de façon limitée, de choisir la trace dans laquelle poser nos pas, au grés des opportunités qu’il nous seras données d’apercevoir, il en va autrement de ce que la vie imprima en nous, de ce qu’elle laissa d’empreinte dans nos âmes plus ou moins malléables, surtout en début de parcours. De ces empreintes, j’en vois deux sortes : celles que l’on peut dire normales, culturelles, qui s’inscrivent dans une progression continue, régulières, qui sont la formation du sujet, et dont le model pourrait être l’habitus, c'est-à-dire l’empreinte du milieu selon Bourdieu. Puis, les ruptures, celles qui brisent la progression, ou qui l’empêche, avec un avant et un après, l’empreinte en tant que pied dans le plat, que l’on nomme alors traumatisme, ou excitation toxique. Ce sont donc ces deux types d’empreinte, constituant le moule dans lequel se développera le sujet, qui déterminerons sa manière d’être et sa structure psychique, qu’elle soit névrotique, psychotique, ou un aménagement limite. De la plupart de ces empreintes, on ne s’affranchit pas, juste peut-on s’y adapter par quelque aménagement caractériel, mais limité par la structure de base.

              S’affranchir de l’empreinte structurelle voudrait dire devenir autre, se défaire de son âme et s’en fabriquer une nouvelle, s’absoudre de l’histoire et se recréer à l’image d’un moi idéal, hors du temps et tout puissant, qui serait pur esprit. Or, à moins d’avoir quelque parenté divine, on imagine assez bien la difficulté du projet. Par contre, si notre structure le permet, après avoir retrouvé la raison, plus communément appelée principe de réalité, en l’occurrence l’orgueil raisonné d’être soi, il est éventuellement possible, sinon de modifier l’empreinte, mais d’en renouveler le contenu. C’est d’ailleurs ce que nous faisons en permanence par ce travail d’écriture fictionnel consistant à se remémorer. Car c’est bien cela : la mémoire s’écrit, se travail dans le symbolique, elle n’exprime que l’énonçable, l’indicible est ailleurs, il est l’empreinte, le réel, que nous remplissons de réalité, d’une fiction toujours en mouvement, notre histoire. Ceci étant, de considérer l’empreinte en tant que moule, on ne peut pas la remplir de n’importe quoi. On ne fera pas un soufflet dans un moule à tarte, pas plus qu’une quiche dans un moule à glaçons. Toutefois, n’oublions pas que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Mais le pire est que l’empreinte reste vide, que l’on ne parvienne pas à élaborer une histoire pour la combler, que l’indicible soit à fleur de peau. S’affranchir de l’empreinte n’est donc pas d’en sortir, mais d’y cuisiner, d’y travailler, d’en rendre le contenu digeste. C’est d’ailleurs ce que fait l’artiste lorsque il dit de son œuvre qu’elle lui sert d’analyse. Si le terme est usurpé, puisque généralement notre artiste ignore les contours de son empreinte, par contre, il s’acharne à cuisiner dedans, à y touiller du symbolique afin que la surface soit en adéquation avec ce moule qui, lui, ne peut s’écrire.

              Ici est probablement la véritable différence entre psychanalyse et psychothérapie. Non pas entre divan et face à face, entre silence et dialogue, mais dans la manière d’appréhender l’empreinte pour y cuisiner, entendu, dans un cas comme dans l’autre, que ce soit le désir du consultant, ses propres nécessités, et non pas celles du consulté, qui soient cuisinées. Là où la psychanalyse tentera d’éclairer la forme de l’empreinte, de sorte que l’analysant puisse la remplir d’une fiction suffisamment cohérente, la psychothérapie, elle, creusera la surface de l’histoire, mais la finalité est identique. Là où d’aucun cherche une "parole vraie", ici on cherche le vrai dans la parole. Autrement dit, et pareillement, une fiction adéquate. Disons que l’empreinte est la vérité de notre histoire, le réel, qui pose le personnage principal, nous même, dont il nous faut écrire le roman, et que celui-ci sonne vrai. En fait, nous sommes notre propre scénariste, avec cette contrainte que l’acteur et le contexte, l’empreinte, nous soit imposée par la distribution. On n’écrira donc pas la même histoire pour De Funès ou Schwarzenegger, quant bien même la vérité en eux nous échappe.

              Donc, s’il n’est pas possible de nous affranchir de l’empreinte structurelle, de la vérité en nous, au risque de créer une histoire qui ne tienne pas debout, et que l’on s’écroule, il est d’autres empreintes, contextuelles, dans lesquelles nous pouvons faire différents moulages. Autrement dit, toutes les empreintes ne sont pas de même nature et sont par conséquent susceptibles d’avoir plusieurs destins.

              Ceci posé, il me semble que de spécifier le genre de l’empreinte passe par une distinction quelque peu arbitraire, et pas forcement très nette, entre l’être et le sujet. Disons que l’être se structurerait sous la pression d’empreintes indéformables, qu’elles proviennent du désir de l’autre, des contingences, d’origine biologique, et se traduiraient concrètement en terme de caractère, au sens où l’entend la psychanalyse. Jean Bergeret en dit ceci : «Le caractère constitue le témoignage visible de la structure de base de la personnalité…» De là, Bergeret distingue cinq type de caractère, eux même divisés en sous groupes, auxquels peuvent s’ajouter de manière hétérogène des "traits de caractère". Il y a donc, sans entrer dans le détail, les caractères névrotiques, psychotiques, narcissiques, psychosomatiques et pervers. Ici serait l’être, son empreinte, celle dont on ne s’affranchit pas, comme une empreinte digitale. Quant au sujet, soumis à l’être, il est celui qui, avec des outils culturels, habillera l’être en question. C’est alors l’apprentissage du maniement de ces outils culturels, faisant de l’être brut un être social, qui constitue l’empreinte dont le sujet pourra plus ou moins partiellement s’affranchir. Disons que le sujet est l’enveloppe qui habille et protège le noyau, l’empreinte, l’être, car si ledit noyau se fracture, le devenir du sujet peut légitimement susciter quelque inquiétude.

              Nous aurions donc l’empreinte de base, sorte de noyau creux qu’il nous faudrait remplir et parer joliment, afin qu’advienne un sujet dont l’estime de soi ne soit pas défaillante, et une empreinte culturelle consistant en une initiation à l’usage d’outils, pelle symbolique et autre truelle sociale, pour effectuer ledit remplissage. D’autant que nous devons respecter la forme de l’être, du noyau, sans quoi, dès qu’on y touche, ça bringuebale, d’où l’intérêt d’employer des matériaux souples, une culture pas trop rigide, un peu l’opposé du dogme religieux, qui continu d’habiller à la va vite les êtres de tous poils. J’avançais donc, précédemment, que l’habitus pût constituer le modèle de ce genre d’empreinte culturelle. Voila ce qu’en dit Bourdieu : «L’habitus, c’est ce qui nous pousse à nous comporter ainsi que nous nous comportons. (…) J’ai supposé que le moteur de notre comportement comportait principalement une sorte de sédiment de toute notre histoire, un sédiment en lequel résiderait donc des disposition nous inclinant vers telle ou telle pensée, tel ou tel acte. (…) Nous sommes notre histoire en train d’agir, mais nous sommes aussi, simultanément, cette action en train d’entrer dans notre histoire. (…)» Ce que nous dit Bourdieu, c’est que l’empreinte culturelle agit sur nous, tout autant que nous agissons sur elle, mais en respectant sa forme. Cette empreinte culturelle est donc relativement souple, mais d’y couler une nouvelle forme dépend aussi pour grande partie de la forme de l’empreinte structurelle, le noyau dur, notre structure psychique.

              Tout cela pour dire, en guise de conclusion, que d’espérer s’affranchir de l’empreinte est une illusion, que l’étroite imbrication de l’être et du sujet constitue en soi une telle richesse pour l’écriture de notre roman qu’il serait absurde de chercher à s’en défaire pour de trop instables subterfuges nous éloignant de nous même. Ce qui importe n’est pas de devenir autre, c’est impossible et épuisant, mais d’être soi en rapport au monde, créatif et en mouvement. Si la chose n’est pas forcément aisée, dans notre environnement de faux-semblants et d’immédiateté, de se trouver, de s’approcher au plus prêt de notre être, patiemment, cela revient à ouvrir le robinet de notre flux désirant. Vouloir s’affranchir de l’empreinte, c’est vouloir se priver de soi, du désir en nous, quant bien même ladite empreinte serait toxique. N’oublions pas que l’être n’est pas qu’un assemblage biologique, il est aussi le produit du désir de l’autre, d’une petite et d’une grande culture. Ici est la frontière nébuleuse de l’être et du sujet, celui qui avec des contraintes réelles écrit son histoire, la réalité. Or, si notre propre personnage se retrouve boiteux du fait de quelque coup du sort, bien réel, d’une empreinte toxique, ce n’est pas de vouloir en faire un champion du cent mètre, pas plus que de le poser ad vitam eternam devant sa télé, qui produira une histoire génératrice de plaisir, et par conséquent de désir, avec ses hauts et ses bas. Soit que l’on s’épuise dans l’invraisemblance, soit dans l’ennui. Encore une fois, à nous de produire une histoire, notre histoire, qui respectant le réel en nous, l’empreinte, nous incite à poursuivre le récit du plus riche personnage que l’on puisse imaginer, nous même, inépuisable, assemblage de désirs hétéroclites qu’il nous faut reconnaître dans notre rapport au monde.

              Quant à sortir de la trace, de reprendre la métaphore de notre grand randonneur, s’il veut aller loin dans la montagne, afin de peut-être trouver une neige vierge, il a tout intérêt d’utiliser les traces de prédécesseurs performants pour grimper au plus vite avant que ne tombe la nuit. De toute manière, plus l’on monte, plus la randonnée est belle et gratifiante. D’autre part, tout le monde n’est pas taillé pour la haute montagne, mais tout le monde peut s’y faire plaisir, choisir ses partenaires et la trace qui lui convient. En somme la question de la trace est secondaire, ce qui importe c’est de grimper à son rythme en affinant son regard, un regard singulier, la trace n’est qu’un moyen, pas une fin en soi. Donc, camarades, en espérant que ce soir nous atteignons les sommets espérés, à nos crampons, affûtage des piolets obligatoires, et bonne route!

                                                                                                                                                              GG


   


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              Imaginons deux cours d’eau distincts, mais d’un volume à peu près semblable, chacun issu d’un ou plusieurs glaciers, creusant leurs lits au grés des infractuosités de terrains déjà bien érodés. La pente est relativement forte, le courant asses rapide, les deux cours d’eau se rapprochent, cheminent quelques temps plus ou moins en parallèle, puis, à la faveur d’un replat suffisamment tendre, ils vont créer, creuser, une aire de confluence, celle de la rencontre, de la fusion, sorte de mare agitée d’un rythme singulier dans l’entre-deux de leurs parcours respectifs. La force d’inertie, le courant qui anime nos cours d’eau est trop vif pour que l’un ou l’autre rejoigne le lit voisin, au risque de s’y perdre. Chacun suit donc son propre cours, mais emporte de cette aire confluence un peu de la nature de l’autre, par conséquent devenue sienne. En sorte que chaque effluent, indépendant, autonome, s’enrichit d’une part des éléments que l’autre arracha par la violence de son flux au terrain qu’il traversa. C'est-à-dire qu’il s’enrichit de l’histoire de l’autre, que l’autre devient lui et réciproquement.

              A présent, replaçons les éléments de cette métaphore alpestre dans notre réalité d’être désirant : En haut, tout autant qu’à la base de notre histoire, le glacier, qui, soumis à la chaleur de son environnement, se liquéfiant, libère un flux jusque alors contraint par un état solide. Pour nommer le glacier, j’utiliserai la formulation de Deleuze "machine désirante". Disons qu’elle est la source de l’être, sa matière première, ce qui grâce à la chaleur du milieu, délivrée par nos figures d’attachement, permettra la mise en mouvement de l’être, libérant le flux désirant. Ce flux désirant, selon qui le regarde cheminer, ou débouler, prendra pour nom pulsion, fantasme, affect, symptôme, etc… Enfin, le terrain que va parcourir ledit flux, plus ou moins pentu, plus ou moins tendre, inégal et de composition variée. Ce sol changeant, irrégulier, je le nommerai culture. Entendons par là la sédimentation de désirs antérieurs au notre, constituée de strates agitées, retournées, chamboulées par cette violente tectonique qu’est l’histoire, petite ou grande. Ce sont ces strates que nous creuserons de notre désir, enrichissant notre être, notre flux désirant, de ce qu’il nous sera donné d’arracher au terrain.

              Avant de poursuivre, évacuons la question du déterminisme que nous aborderons peut-être dans un prochain débat. Ici, clairement, nous nous situons dans le champ de l’inconscient, et que s’il nous est éventuellement possible d’y influer, d’abord, essayons de l’approcher. Pour l’heure, nous sommes agis. Nous ne décidons ni de la chaleur du milieu, ni de la pente et de la richesse du terrain, ni du débit de notre désir.

              Donc, voila que deux flux désirants, jusque alors étrangers, se rapprochent. Faut dire que le terrain s’y prête, que de cheminer sur des tranches de culture commune crée des similitudes qui, au hasard de quelque strate accueillante, facilitera la rencontre, la fusion des désirs, des affects, des symptômes… Rappelons que cette union se situe dans un entre-deux n’appartenant ni à l’un, ni à l’autre, que chacun des désirs continue de creuser son propre lit, juste auront-ils acquis un peu du désir, de l’histoire de l’autre, à présent leur. Bien entendu, je ne parle pas de reconnaître en notre congénère ce qui nous est propre, d’imaginer en lui ce qu’il nous plairait, ou redouterions d’y trouver, mais d’une authentique rencontre dans cet espace intermédiaire que Winnicott nomma "espace potentiel", et dans lequel je placerais l’aire de confluence. D’autre part, parler d’espace intermédiaire entre le moi et le non-moi, entre l’intérieur et l’extérieur, cela implique que ce lieu sans matérialité, hors du temps, ne puisse être pénétré que par des instances de même nature.

              Le discours, l’objet, les mots qui nous permettent de symboliser notre demande, notre attente, (que nous ne distinguerons pas du terme besoin) n’étant que le vecteur de notre désir inconscient, qu’il soit demande d’amour ou persévérance de l’être. Ce qui nous intéresse, ici, n’est pas l’apparence, le palpable, mais ce qui ne peut se symboliser, le réel, l’entre les lignes du discours, le désir. Ce désir, nous pouvons le situer à deux niveaux : De reprendre la métaphore de notre cours d’eau, nous avons, tout en haut, le glacier, "la machine désirante", l’origine de l’être, l’inné, notre statut d’humain, somme toute un patrimoine génétique. Puis, l’acquit, notre histoire, ce qui du terrain culturel parcouru nourrit notre flux désirant. Ce sont donc ces deux niveaux de désir inconscient, constituant la substance de l’être et s’exprimant en creux dans notre demande, qui sont contenus dans l’entre les lignes du discours. Evidemment, dire que notre désir inconscient, et pas seulement, s’exprime en creux dans ce que nous présentons à l’autre, il s’agit de faire référence au fameux miroir troué, c'est-à-dire ce que nous percevons de l’autre, ce qu’il nous renvoie, un reflet et un trou, notre désir et l’inconnu du sien. Donc, si confluence il y a, à savoir une authentique rencontre, celle-ci ne peut se situer que dans l’entre les lignes, ce après quoi nous courrons et qu’aucune forme d’expression ne nous permet de saisir, l’accès au désir de l’autre, à notre origine et, partant, à notre futur. En somme, de maîtriser le réel en répondant à ces questions qui taraudent l’humanité depuis déjà quelques temps : qui suis-je, ou vais-je, pourquoi et, surtout, comment y remédier ? Il me semble voir de cela, au registre philosophique, ce que Jean Luc Berlet appelle "complexe de Dieu" (chez l’Harmattan).

              Ainsi, de suivre l’hypothèse d’une possible rencontre fusionnelle, non plus dans un rapport de sujet à objet, mais de sujet à sujet, il ne serait plus question de nous titiller quelconque fantasme en relation avec du complexe sans ambition, genre Œdipe ou Narcisse, limite vulgaire, mais de laisser émerger le divin en nous. Nous voila donc pris dans cette logique spinoziste de Dieu en tant que substance, partout et en toute chose, et nous serions aux commandes. D’ailleurs, ne faut-il voir de nos efforts qu’un simple soucis d’efficacité, lorsque au prise avec nos tentatives pour transformer notre désir réel en une réalité symbolique, nous soyons persuadés qu’il nous faille faire corps avec l’outil nous permettant d’assouvir nos aspirations créatrices. Ne dit-on pas du musicien, justement, qu’il doit faire corps avec son instrument ? du peintre, que son pinceau soit le prolongement de son bras ? du mystique de la méditation, qu’il doit s’enraciner dans le sol qui l’accueille ? etc… Au fond, dès que nous espérons pénétrer le réel, cela passe par cette nécessité fusionnelle, devenir substance, autrement dit, Dieu. Cela est particulièrement flagrant, lorsque fasciné par un paysage, pour que notre émotion coïncide à la justesse de ce lieu d’où nous supposons que rien ne manque, sinon nous même, nous devons pour atteindre à l’ivresse de la plénitude nous fondre dans le décor, nous intégrer à lui, ou, plus exactement, l’intégrer à nous dans cette prétention démesurée que toute chose puisse être en nous, que nous soyons elle. Ceci étant, des fois ça marche. Alors, que ce soit pur fantasme ou non, qui y a-t-il de plus réel ? Nous devenons substance, en l’occurrence désirante, Dieu. Du coup, forcément, pourquoi renoncer au réel au motif de l’imperfection de notre instrument, le symbolique, les mots, l’art, il nous suffit de faire corps avec, comme le peintre avec son pinceau, "objet transitionnel" entre le moi et l’extérieur, entre réalité et réel, entre une conscience se sachant mortelle et un inconscient hors du temps, inusable, même si l’on s’en sert.

              On dit que le propre de l’homme est sa capacité à communiquer, alors qu’il se contente d’élaborer de vaines stratégies pour approcher le réel, le désir qui le constitue, la mort, l’altérité, l’inconscient, etc… et je veux croire qu’en de rare occasions cela soit possible, à moins que je n’ai pas réussi à résoudre mon complexe de Dieu. L’animal, lui, communique dans le réel, où chaque chose est sa place. Si propre de l’homme il y a, c’est d’avoir perdu cette part d’animalité, d’avoir perdu sa place et de la chercher.

              L’aire de confluence serait ce lieu où nous accèderions à cette tranche de réel qu’est l’altérité, ou le barrage du symbolique au réel serait contourné par l’entre les lignes du discours, par les flux désirants. Par conséquent, de considérer qu’à l’instar des autres animaux nous ayons nécessité à nous déplacer dans le réel et, effet du symbolique, d’y créer et de le formater (le complexe de Dieu), en somme de retrouver notre part d’animalité manquante, et un peu plus, il me semble devoir réhabiliter pour ce faire le terme d’instinct. En effet, que ce soit les différentes philosophies, anciennes ou modernes, les religions, orientales ou occidentales, à présent la psychanalyse, les sciences dans leur ensemble, molles ou dures, l’histoire de l’humanité a pour fil rouge cette volonté d’aller au delà des apparences, de se positionner dans un réel inscrit dans ses gènes, mais inatteignable, perdu. Touchant ainsi à l’universel, il n’est plus question d’inconscient singulier, mais d’instinct, de besoin propre à l’espèce, produit de notre "machine désirante". Alors s’écoule le flux désirant, inconscient, puis, la demande, à savoir, le besoin d’atteindre au réel, d’y retourner. Au fond, c’est cela le complexe de Dieu, croire que le flux désirant puisse remonter la pente, qu’en tant que "substance", hors du temps, nous échappions à la loi qui nous structure, en l’occurrence, celle de la gravitation. En somme, d’être nous même la loi, alors que le réel, justement, n’a pas de loi, puisque rien n’y manque, que tout y est à sa place. Pourtant, le cours d’eau, notre flux désirant, lui, est bien réel, juste y posons nous du langage, des mots barrage qui en oriente plus ou moins le cours, des mots culture qui nous permettent parfois d’approcher un désir voisin, un autre flux, avant de nous en éloigner à nouveau. L’aire de confluence est cet endroit de la rencontre des flux, porté par les mots, mais hors du langage et, surtout, que le terrain s’y prête. C'est-à-dire, que nous soyons de connivence psychique, structurelle ou caractérielle.

              Il y a longtemps que la psychanalyse a découvert, explore et exploite cette aire de confluence, mais sans la nommer et, à ma connaissance, toujours dans le cadre de la cure, lors des séances, entre le psy et le consultant. Toutefois, sans remettre en cause le travail de l’analyste, que l’on supposera de qualité, il sera question pour ce dernier de créer les conditions afin que puisse confluer les flux désirants de l’un et l’autre, devrait-on dire de l’un et l’un. D’ailleurs, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, c’est même pour cela que l’on fait le déplacement. Somme toute, notre demande envers l’analyste est un travail de terrassier, qu’il creuse cette aire de confluence, non pas dans le passé, mais dans le présent d’une rencontre où la confluence des désirs, certes chargés d’histoire, soit susceptible d’en réordonner les éléments, que cette nouvelle perception commune de nos acquits nous permette de donner sens aux contingences ultérieures, voir d’orienter le cours de notre flux, d’en saisir les nécessités. C’est pour cela que l’on paye l’analyste, non pas de mieux s’impliquer dans la cure, mais parce que l’on a besoin d’un professionnel, d’un spécialiste du terrassement en confluence. L’enjeu de cette démarche est donc d’accroître notre liberté. Sauf, que de s’adresser à un sujet supposé savoir terrasser nous lui déléguons par la même la maîtrise de cet espace intermédiaire, autant dire que nous acceptons, et même demandons, qu’il injecte son désir dans le notre. N’étant pas chez les comportementalistes, l’analyste, tout en creusant, se protégera de cette demande par toute sortes de stratégies déroutantes pour le client, genre silence, écoute flottante, interprétations grandement métaphoriques, scansions non argumentées, ou si peu, etc… n’empêche que notre analyste reste de fait aux commandes, et que la gestion de ses sentiments, contre transfert, complexe de Dieu, ne soit pas une mince affaire.

              Il est une évidence que l’on peu très bien vivre sans faire d’analyse, mais il en est une autre, que pour développer notre potentiel créatif, augmenter notre puissance d’agir eut dit Spinoza, nous devions faire cet apprentissage de la liberté consistant à retrouver notre moi, c'est-à-dire l’inconscient de l’autre dans notre propre flux. Autrement dit, d’approcher le réel en nous. Pour ce faire, n’ayant accès qu’au symbolique, à la parole, à l’art, il me semble nécessaire de favoriser l’émergence du réel en tentant de multiplier les quelques occasions nous étant données d’une authentique rencontre du désir de l’autre, de laisser confluer les inconscients afin d’accroître notre expérience du réel en nous. La psychanalyse, en théorie, permet cela, mais la culture aussi, cette grande foire aux désirs cherchant preneur. Le risque, dans le premier cas, est que l’analyste ne sache se départir de son complexe de Dieu, ou qu’il est la vue trop basse pour creuser au bon endroit… ça arrive. Dans le deuxième cas, celui de la culture, est que nous même soyons en proie audit complexe. Alors, dans un cas comme dans l’autre, juste aurons nous trouvés quelque béquille, et c’est déjà pas mal, mais il nous faudra nous contenter du mot liberté en tant que joli concept, sans plus… d’ailleurs ce n’est guère plus.

              En commençant cette présentation, mon intention était d’argumenter cette éventuelle aire de confluence en m’appuyant sur les travaux de ceux là même qui, à mon sens, l’ont mis en évidence. D’abord, et avant tout, Winnicott, qui révolutionna la psychanalyse par le concept "d’espace potentiel", entre le moi et le non-moi. Mais aussi, Marion Milner, son élève, avec celui de "médium malléable", objet intermédiaire entre notre réalité et celle extérieure. Lacan, avec "l’objet a", si proche de "l’objet transitionnel" de Winnicott. Chez les contemporains, Michel de M’Uzan, avec sa "chimère", rejeton de la cure, hors de l’analyste et du consultant, etc… Tous ces grands noms de la psychanalyse, et d’autres, grands cliniciens, fondant leurs observations sur une pratique rigoureuse, ont je crois parlé à leur manière de ce dont il est question ici. Ceci dit, mon propos étant d’en postuler l’existence au détour du quotidien, peut-être est-il préférable de commencer par tenter de confirmer ou d’infirmer l’éventuelle pertinence de cette aire de confluence au cœur de notre parcours, ou dans ce que peut en dire la littérature. Partant, la difficulté de l’exercice serait de bien distinguer cette possible rencontre fusionnelle, à même d’enrichir l’être, de ces défenses du moi que sont les mécanismes d’introjection, de projection, et toutes sortes d’identifications, quant bien même il soit nécessaire d’en passer par eux. Bien entendu, il n’est pas question de nous répandre dans l’intime, ne pas confondre groupe de parole et de réflexion, même modeste, mais de prendre suffisamment de recul pour d’aventure observer l’inobservable. Peut-être même, incidemment, y aura t- il confluence entre certains, à moins, bien sur, que nos symptômes ne collent trop bien les uns aux autres, ne nous laissant la place de creuser entre eux. Ceci étant, je rappelle qu’une pratique intellectuelle onaniste est excellente pour l’entretien de la pensée, avec ou sans confluence.

 

                                                                                                                         

                                                                                                                       GG



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              "Je est un autre!" Déjà, ça commence mal. L'autre, l'étranger, cet étrange inconnu, vient à se nicher jusqu'au cœur de notre maison. Il est là, dissimulé derrière notre conscience, surgissant sans y être convié, pour le meilleur, mais aussi, et pas des moindres, pour le pire.

              Nous avons tous entendu, voire prononcés ces mots, "Je ne peux pas m'en empêcher, je sais que je fais une bêtise, mais je n'ai pas le choix..." et de conclure "c'est plus fort que moi!" Pourtant, je peux affirmer, s'agissant de la dernière personne m'ayant dit cela, étant au plus proche de l'action, que ladite personne ne dùt son copieux égarement qu'à elle-même, que personne, hormis ce "plus fort qu'elle", n'enfila ses chaussures et guida ses pas. C'est un peu comme le soldat sortant de la tranchée, face à la mitraille, simplement qu'on lui en ai donné l'ordre. Il obéit ainsi à cette injonction absurde d'aller au massacre au motif d'une volonté supérieure à la sienne, sans même connaître les enjeux de ce désir étranger. En somme, c'est plus fort que lui, plus fort, même, que la nécessité de sauver sa peau.

              Le risque que représente l'autre est donc là, être manipulé par plus fort que soi, se voir débordé par une volonté, un désir, une force supérieure; "c'est plus fort que moi!" C'est d'ailleurs le propos de tout discours xénophobe, de pointer nos carences, nos failles, et de désigner l'autre, cet inconnu, comme étant potentiellement équipé du matériel pour s'engouffrer en nos malheureusement sondables profondeurs. L'étranger est alors celui qui peut pulvériser nos défenses. De sorte que plus notre être est fragile, incertain à sa base, plus le choc culturel risque de nous ébranler, au péril de la chute. Et comme l'autre est prêt à tout, profitant de cette aubaine, qu'il s'essuya les pieds à notre revers, ou pire...

              Evidemment, cet autre, s'il est supposé de pouvoir nous bousculer de fâcheuse manière, peut aussi nous secouer afin de remettre deux ou trois choses en place, non plus pour le pire, mais pour le meilleur. Notre façon d'appréhender cet inconnu, en nous ou à l'extérieur, dépendra par conséquent de nos précédentes expériences en sa compagnie. Or, cet autre, que l'on fréquente au plus près, avec lequel on passe même tout notre temps, c'est "je", celui qui serait "plus fort que moi", à l'abris de notre conscience, mais dont nous ressentons la poussée en maintes occasions. "Moi" ne serait donc que la part émergeante de "je". Autrement dit, "je" peut très bien orienter mon action en tel sens et, "moi", ne pas m'y retrouver. C'est donc de la manière dont nous appréhendons cet écart, entre "je" et "moi", que se fonde notre expérience de l'inconnu en nous et, par conséquent, de l'inconnu en général, de l'autre en particulier. Si "je" me surprends agréablement, cet autre en moi sera amical. Par contre, si "je" me déçois, si "je" vais à l'encontre de mes propres intérêts, ce même autre en "moi" représentera un danger. Il existe à cela toutes sortes de figures: Si "je" suis insignifiant, que "je" souffre de ma propre absence bienveillante, probablement serais-"je" contraint de m'étayer, "moi", à l'extérieur, etc... Nous voyons donc que notre perception de l'autre s'enracine avant tout au plus profond de l'être.

              Si problème il y a, c'est-à-dire que cet autre en nous soit source de tracas, il est vraisemblable qu'il nous soit difficile de faire abstraction de cette intime expérience lorsque l'autre se matérialise dans la figure de l'étranger, d'un congénère, justement notre semblable. Sûrement faut-il voir de cela cette funeste tendance qu'ont les hommes de dénier son humanité, c'est-à-dire nos traits communs, à qui vient pointer cet écart entre un "je", civilisé par le désir de l'autre en nous, et un "moi", dont il nous faudrait masquer les nécessités au profit dudit désir. En somme, il est plus facile de massacrer de l'étranger, que de le regarder en soi.

              Penser l'autre, essayer de le parler, c'est se raconter soi-même. L'autre demeure un étranger parce que nous demeurons étranger à nous-même. Ainsi, notre éventuel attrait pour l'autre ne serait qu'une vaine tentative de l'éclairer en nous. Cela pourrait se traduire par: "je" t'aime, afin de donner libre cours à mon propre amour; ou bien, "je" t'aime, car il faut que "je" m'aime; ou encore, "je" t'aime, car "je" ne peux m'aimer seul, etc...

              De ce constat, plus ou moins conscient, qu'une part de nous-même nous échappe, que de l'inconnu vienne trouer l'image de notre "moi" ainsi incomplet, force nous sera de percevoir en notre semblable ce même trou. En sorte que de deux individus se regardant, nous pouvons dire que deux trous s'observent. Ça peu inquiéter, pour qui a peur du vide, ou qui soit sujet au vertige.

             Aborder le thème de l'autre en commençant par "je" pourrait sembler paradoxal. En fait, nous touchons là au fondement de la psychanalyse et de la sociologie, toutes deux issues de la philosophie. Cette dernière, marginalisant la problématique divine, laissa suspendue la question sans cesse renouvelée de la place du sujet dans son environnement. Disons, qu'afin de poursuivre une réflexion de plus en plus pointue, la sociologie regarda le sujet par les yeux du groupe, alors que la psychanalyse regarda le groupe par les yeux du sujet. Comme quoi, de penser "je" ne peut se faire sans penser l'autre, et inversement. Néanmoins, pour la sociologie, comme pour la psychanalyse, le constat est identique: une force extérieure, que nous pouvons nommer désir, formate l'individu, et cela, dès sa plus tendre enfance, et même avant, en fait, dès qu'il est nommé. "Moi" sera donc soumis à la parole de l'autre, à son désir, devra l'intégrer, le faire sien, afin que "je" puisse advenir.

              Lacan matérialisera ce désir de l'autre en nous comme émanant d'un grand Autre, c'est l'ordre symbolique, le langage de la loi et la loi du langage, le Nom du Père, métaphore autour de laquelle se construira notre façon de désirer. En fait, il s'agit pour le sujet en développement, enfant, de passer du "moi idéal", caractérisé par un état narcissique de toute puissance, où le sujet est à lui-même son propre idéal, vers un "idéal du moi", sorte de modèle énonçable consistant en une ligne directrice permettant de nous situer et d'avancer dans un environnement encombré de désirs étranges et contradictoires. "L'idéal du moi" se constituant lors de la période oedipienne, autour de cinq, six ans, nous comprendrons qu'il prend nécessairement modèle auprès de nos figures d'attachement. C'est donc de ce que nous percevons d'un idéal parental, c'est-à-dire d'un désir étranger, que non seulement se construisent les bases de notre identité, "je", mais que cette expérience fondatrice le sera aussi en ce qui concerne notre rapport à l'autre, ce plus ou moins inconnu ou, plus exactement, ce semblable troué de désir inconnu, particulièrement papa et maman. Entendons par là que notre semblable est pareillement équipé d'un inconscient qui, comme son nom l'indique, nous échappe tout autant qu'à lui. Aussi, comme le développera Lacan dans son séminaire sur l'angoisse, lorsque notre "étrange étranger" nous présente sa demande, ce qui est le propre de l'étranger, à toujours attendre quelque chose de nous, si donc sa demande nous parvient de manière à peu près explicite, le désir d'où elle provient réellement, lui, nous demeure inconnu. Il y a effectivement de quoi développer quelque angoisse, surtout si nos premières confrontations audit désir s'inscrivirent en négatif au rayon de nos expériences. Il n'y a qu'à voir le nombre d'enfants imaginant des scénarios invraisemblables pour tenter de s'expliquer l'écart entre la demande parentale et un désir inaccessible d'apparence perverse, c'est-à-dire déniant l'enfant. Alors, forcément, après ce genre de parcours initiatique, on a plutôt tendance à se méfier de l'autre. D'ailleurs, la formulation même de notre débat, "l'autre, cet inconnu...", transpire l'angoisse. Pourtant, à parler d'altérité, c'est bien cette formulation qui s'impose. Si l'on avait proposé "l'autre, mon semblable, mon frère", bien que fondé, cela devenait débat idéologique, ou religieux, c'est pareil, ce ne fut que résistance au réel, déni de l'inconnu.

              Pour preuve de ce désir, en l'occurrence originel et étranger, inconnu, qui s'obstine en nous, entendons ce classique de la querelle amoureuse lorsque monsieur se sent trompé quant à la qualité de son choix d'objet et qu'il adresse à madame cet incontournable de la guerre des couples: "On dirait ta mère!" Si la chose est généralement mal prise, alors que d'évidence monsieur a raison, outre le contexte défavorable pour énoncer ce genre de vérité, c'est qu'il est bien difficile d'admettre, en un tel moment, que l'on se réfugia dans le désir maternel pour contrer celui d'un bonhomme qui s'oppose au nôtre, à savoir, celui de maman, "plus fort que moi" et, suppose t'elle, plus fort que monsieur. S'il existe moult versions de cette énoncée, tant masculine que féminine, il me semble voir de cette autre-ci que madame, excédée, adresse à monsieur, "Sors un peu des jupes de ta mère!", une différence fondamentale d'entre les sexes, ajoutant en cela à l'altérité. Si, là aussi, existe de multiples variantes concernant l'interprétation de ce dire, j'y vois, à travers le contenu de cette suite implicite "...et viens voir sous la mienne (de jupe), tu y découvriras le secret que tu t'obstines à chercher au mauvais endroit!", j'y vois, donc, outre quelque agrément, deux manières différentes de désirer. Là où monsieur dit "Arrête d'être l'autre, ou d'être à l'autre, et sois à moi!", madame dit "Arrête de fantasmer sur le siège d'un autre désir, je t'offre le miens!" Là où monsieur désire prendre, madame offre... pour mieux prendre, mais c'est une autre histoire... En somme, nous désirons tous le désir de l'autre, mais d'une façon si différente que cette distance d'entre les désirs, que nous essayons d'abolir, ne peut que croître au travers de notre demande. De sorte que le langage, par lequel nous formulons ladite demande, constitue un barrage à l'autre, et même, nous en éloigne. Ainsi, l'autre se révèle un inconnu parce qu'il nous parle, et que nous lui répondons.

              L'autre, l'inconnu, est partout. Non seulement nous sommes cernés, mais son désir est dans la place, il en a même construit les murs. En fait, nous sommes l'autre, cet inconnu, par lequel, tout à la foi, nous résistons et tentons de nous approprier son désir. C'est donc par cette injonction d'un voyage socratique, "Connais toi toi-même!", qu'à l'instar des découvreurs de jadis nous reculerons les frontières du monde connu, à savoir, de réduire l'écart entre la demande et le désir, entre désir conscient et désir inconscient, entre l'apparence et le réel. Bien entendu, il n'est pas question d'abolir l'altérité, mais d'enrichir notre voyage et, surtout, d'en devenir l'auteur. On peut donc dire que notre perception du rapport quantitatif entre "autre" et "inconnu" est proportionnel à la taille de notre espace de liberté.

              A présent, d'avoir bien enfoncé le clou de notre histoire sombrement trouée, venons-en à cette autre évidence qu'il nous arrive, parfois, de nous comprendre; j'entends en profondeur, réellement.

              D'abord, voyons que nos désirs ne sont pas si éloignés. La base désirante que nous partageons, donc universelle, Spinoza la formule ainsi: "Il est de la nature de l'être de persévérer dans l'être". Autrement dit, notre désir est de durer, et du mieux possible. Ainsi, notre désir premier prend corps dans ce que Freud nomma pulsion de vie, ou Eros. Après, reste la méthode pour extérioriser tout ça. De plus, s'il n'eût de cibles à ses flèches, notre petit archer intérieur, Eros, dût sa vie durant se contenter du bac à sable. Quelle tristesse, alors, de ne plus voir notre petit pervers nous transformer de ses traits (d'humour) en gros naïfs hallucinés. Notons, cependant, que nombre d'entre nous ayons du mal à quitter le fameux bac à sable. Mais supposons que notre degré d'évolution nous poussa à sortir de notre petite aire de jeu, à la rencontre d'autres archers, afin de perfectionner notre art. Nous nous retrouvons alors face à cet autre, pas si inconnu que ça, puisque ayant les mêmes préoccupations, tant d'archer que de cible, les deux étant de notre nature. En somme, ce n'est pas le désir qui pose problème, mais notre méthode pour le mettre en œuvre. Autrement dit, les règles particulières qui nous furent enseignées afin d'acter un désir pourtant universel. A nouveau, ce qui fait obstacle à la rencontre c'est l'ordre symbolique, la loi, la parole, la méthode. Pourtant, si entre les lignes du discours transparaît en premier lieu le désir d'un grand Autre, le législateur, le Nom du Père, une certaine culture, il y a derrière cela le désir de l'être, celui de persévérer dans sa nature. A cet endroit, que l'on pourrait situer dans l'entre les lignes de l'entre les lignes du discours, que je nommerai aire de confluence, à l'image de deux cours d'eau fusionnant en un lieu spécifique, je postule une véritable rencontre, non plus entre sujet et objet, mais entre sujet et sujet. Ici, l'autre, y compris "je", n'est plus un inconnu; nous sommes lui, il est nous.

              Ceci étant, le temps que je m'autorise pour la très subjective présentation d'un sujet étant limité, et auquel je vous remercie de prêter audience, je n'entrerais donc pas dans le détail de cette aire de confluence où l'autre nous est connu, du moins, certains autres à certains moments. Malgré tout, de quand même en comprendre le principe, disons que ce lieu de la possible rencontre trouverait sa place dans la géniale topique de Winnicott où, entre le moi et le non-moi, entre l'intérieur et l'extérieur, il place une aire intermédiaire, un "espace potentiel", celui de l'entre-deux, où la rencontre peut peut-être avoir lieu, dans tous les sens du terme.

              Lorsque j'ai proposé, ci-avant, que de deux personnes se regardant l'on puisse dire que deux trous s'observent, il serait plus juste de dire que deux inconscients se cherchent, chacun des nôtres rendant compte de ladite recherche. Si celle-ci est favorable, que mon inconscient me dit "vas-y, laisse-moi envelopper l'autre de notre fantasme, de ton désir", alors, nous essaierons de formaliser le dialogue avec cet autre singulier. Par ailleurs, puisque nous savons que notre désir est celui de l'autre, si ledit désir est en soi porteur de plaisir, il devient donc nécessaire de nous approprier celui de cet autre-ci en particulier. C'est-à-dire, non plus simplement de projeter ce que nous souhaitons de son désir, ni même d'introjecter celui que nous n'osons reconnaître en nous, mais d'enrichir notre désir par l'authentique rencontre de cet autre, si singulièrement prometteur. Comme nous l'avons vu, notre outil de prédilection étant la parole, mais celle-ci formant barrage à l'autre, c'est donc l'entre les lignes des discours qui devra confluer dans cet espace intermédiaire, entre nous et l'extérieur.

              Tout ceci peut sembler un peut obscur, car porteur de nombreux présupposés. Ceci étant, notre qualité d'être social, d'évidence, nous pousse à éclairer le trou en l'autre, et plus si affinités. Considérant alors qu'il soit de notre nature de persévérer dans l'être, Spinoza se gardant bien de préciser qu'il ne s'agisse que du nôtre, c'est donc à partir de cet instinctif besoin de lumière qu'il n'est pas nécessaire d'être psychanalyste ou philosophe pour constater que le siège de nos désirs, sombre s'il en est, soit tant porteur de nos espoirs que de nos angoisses. Reste donc cette évidence qu'en certaines circonstances une connaissance de l'autre, plus ou moins partielle, soit possible, y compris "je". Il n'y a donc plus qu'à comprendre comment favoriser cette rencontre, entendu que notre expérience du désir de l'autre, cet inconnu, ne nous incite pas de tranquillement rester dans notre bac à sable.

              Si tout ceci peut sembler un peut abstrait, moi, je, dedans, dehors, espace potentiel, aire de confluence, demeure cette idée dérangeante que l'on soit manipulé par le désir de l'autre, que notre espace de liberté soit contraint par un désir inconnu, même si cela est parfois reposant, voire agréable. Disons, qu'il serait peut-être bon de commencer par s'interroger quant à la construction du désir de ces autres qui, gentiment, se proposent de nous guider, tant dans la sphère privée que sociale. Après tout, au sortir du bac à sable, ne dit-on pas aux enfants de se méfier de l'autre, cet inconnu, et que malgré notre aspiration à la lumière, nous n'en soyons peut-être pas si loin.

                                                                                         G G

 


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